Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > impact on women / resistance > Honduras : Berta Cáceres : Une graine qui a essaimé les luttes (...)

Honduras : Berta Cáceres : Une graine qui a essaimé les luttes rebelles

hommage, un an après son assassinat

vendredi 3 mars 2017, par siawi3

Source : https://www.awid.org/fr/node/6750

Berta Cáceres : Une graine qui a essaimé les luttes rebelles

28 février 2017

Par Gabby De Cicco et Verónica Vidal Degiorgis*

Le 3 mars 2017 marque le premier anniversaire de l’assassinat de Berta Cáceres, féministe et défenseuse des droits humains hondurienne.

Nous souhaitons lui rendre hommage et la rappeler à notre mémoire. Pour réfléchir à ce que Berta signifiait, et signifie toujours, dans les vies et l’activisme de ses compañeras, nous leur avons demandé : Quel héritage la lutte de Berta pour les droits des femmes et la défense des territoires a-t-elle laissé dans votre activisme et votre engagement à l’égard de la justice sociale ?

« Les rêves ne se font pas expulser »

Berta Cáceres Flores était une féministe et défenseuse des droits humains hondurienne. Elle a consacré sa vie à la protection du fleuve Gualcarque au Honduras, menacé de destruction par les mégaprojets hydroélectriques dirigés par de grandes entreprises.

En dépit du fait qu’elle a été persécutée, menacée et criminalisée, Berta était déterminée à poursuivre son travail par la voie de l’organisation qu’elle avait fondée, le COPINH (Conseil civique des organisations populaires et autochtones du Honduras).

Le 3 mars 2016, le monde entier recevait la terrible nouvelle du meurtre de Berta Cáceres, survenu dans son domicile de La Esperanza au Honduras. Sa mort a soulevé l’indignation de la communauté des droits humains et partout sur la planète.
Cependant, un an après, le cas de Berta n’est toujours pas élucidé et son meurtre demeure impuni.

Des pressions internationales ont conduit le gouvernement du Honduras à ouvrir une enquête.

À ce jour, huit personnes ont été arrêtées en lien avec le meurtre de Berta, y compris deux employés de Desarrollos Energéticos SA (DESA, l’entreprise qui menait le projet hydroélectrique sur le fleuve Gualcarque), ainsi que des membres actifs et anciens des forces militaires. Selon les membres de la famille de Berta, il existe de graves incohérences et défaillances dans l’approche entourant l’affaire, qu’ils interprètent comme une stratégie qui favorise l’impunité et la protection des architectes criminels soupçonnés d’être derrière le meurtre de Berta. Sa famille continue d’appeler le gouvernement à permettre et à faciliter la tenue d’une enquête menée par des experts internationaux indépendants.
Depuis l’assassinat de Berta, la violence à l’égard des femmes et des hommes défenseurs des droits humains monte en flèche, atteignant des niveaux alarmants.

Deux autres membres du COPINH, Nelson García et Lesbia Janeth Urquía, ont également été assassinés en mars et juillet 2016. Au Honduras, les menaces et les risques liés à la sécurité que subissent les activistes travaillant à protéger les terres et les territoires sont une réalité quotidienne. La communauté internationale a pris des mesures et exige inlassablement que justice soit faite et que cesse l’impunité. Le gouvernement a toutefois omis d’agir en conséquence ou de procurer un environnement habilitant aux défenseurs des droits humains du pays.

Berta fait partie de ces nombreuses femmes courageuses de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie interviewées dans le cadre de la publication que diffuseront l’AWID et la WHRDIC (Coalition internationale des défenseuses des droits humains) intitulée Les défenseuses des droits humains résistent aux industries extractives, dont la parution est prévue en mai 2017.
Ses mots, sa sagesse et sa passion subsistent par notre travail incessant.

Par cet hommage, nous voulons mettre en lumière l’héritage de Berta et le perpétuer grâce aux voix des membres de sa famille et de ses collègues.
Berta n’est pas morte, elle s’est multipliée !

Joignez-vous à nous pour demander la justice pour Berta !

Le Réseau national des défenseuses des droits humains du Honduras invite les activistes à se réunir devant les ambassades du Honduras à travers le monde, et à participer à un tweet-a-thon mondial le 2 mars 2017, afin d’exiger la justice pour Berta.

Bertha Zúñiga Cáceres
COPINH, Honduras

Voirici

Bonjour, je m’appelle Bertha Zúñiga Cáceres.

Je suis une des filles de Berta Cáceres et membre du Conseil citoyen des organisations populaires et autochtones du Honduras (COPINH).

Je salue toutes les femmes défenseuses qui défendent les territoires et leurs corps, en particulier mes camarades latino-américaines, je m’incline devant leurs luttes sur tous les territoires, dans toutes les parties du monde.

A quelques jours du premier anniversaire du meurtre de ma mère, notre camarade de lutte Berta Cáceres, nous voulons nous remémorer cette date comme une période d’ensemencement, car Berta est une semence qui s’est multipliée dans le cadre des luttes des femmes autochtones, celles des femmes et des hommes qui, en défendant leurs territoires, défendent leurs droits.

J’aimerais profiter de cette occasion pour nous souvenir de ma mère, de ses enseignements, de l’héritage qu’elle m’a laissé et qui se retrouve dans mon combat, dans mon travail, dans ma vie quotidienne, un héritage qui n’est pas seulement constitué de connaissances, qui n’est pas une accumulation d’expériences mais une série de concepts qu’elle m’a transmis et qui se rapportent à une lutte globale. Ces concepts toujours d’actualité que sont l’antiracisme, l’anti-patriarcat, anticolonialisme et anti-impérialisme.

Je crois que ces concepts prennent la forme d’un défi à relever au quotidien, un défi immense à relever dans chaque espace. Je crois que ces concepts représentent la richesse et le potentiel de la lutte de ma mère, ils nous renvoient à la solidarité, à une authentique et profonde solidarité avec les luttes des autres peuples, car au final elles font toutes parties d’une seule et même lutte qui nous appartient à toutes et tous.

Je crois que nous devons faire de ces luttes les nôtres. Cette façon de penser, cette perspective globale ouvre une voie très large où les luttes locales deviennent des luttes vraiment universelles qui peuvent être embrassées depuis n’importe quelle partie du monde.

Je crois que d’avoir ces concepts toujours à l’esprit, non pas comme quelque chose dont on parle, mais comme quelque chose qui se vit et se pratique de façon constante n’est facile dans aucun espace, et surtout dans le contexte extrêmement répressif de notre pays.

Au cours de cette année écoulée, je pense que cela a été très utile de faire en sorte que le sens de la lutte de ma mère ne se perde pas ; Parce que sa lutte est une lutte collective, une lutte qui dépasse celle d’une personne, d’un individu qui posséderait des qualités presque introuvables. Non. C’est une lutte collective entreprise de façon modeste et humble par une communauté, avec l’intention d’écouter les réalités de toutes les personnes, de chaque territoire. Une lutte menée sans rechercher le triomphe ou la victoire de notre seule cause. Nous devons toujours lutter collectivement et savoir qu’il n’y aura pas de véritable victoire ou de libération tant que nous ne progresserons pas tous ensemble sur ce chemin.

Voici, je crois, ce qui constitue l’héritage qu’elle m’a laissé, un très grand héritage. Parfois, il n’est pas facile de le mettre en pratique ou de le préserver, mais cet héritage est très clair et très enrichissant pour tout notre travail.

Près d’un an après sa mort, je voudrais aussi rappeler sa mémoire pour demander que justice soit faite pour Berta. Nous sommes conscient-e-s que, grâce à son travail au niveau international, beaucoup d’entre nous avons fait de son engagement le nôtre - un engagement en faveur de la justice, de la vérité, de la garantie que des meurtres comme celui de ma mère ne se reproduiront pas. Nous profitons également de l’occasion pour remercier la profonde solidarité dont témoigne chaque acte de révolte posé, et pour faire un appel afin que ce premier anniversaire ne soit pas seulement traduit en mots mais aussi en actes de dénonciation, de mobilisation et en continuant à faire notre travail, très souvent sur des chemins semés d’embûches - comme c’était le cas pour elle - en proie au harcèlement, à la criminalisation et à la persécution. Nous saluons aussi et encourageons votre travail pour vous donner la force et vous faire savoir que nous serons là pour défendre toutes vos causes.

°°

Ana María Hernández Cárdenas
chargée de la stratégie du souci de soi de l’Iniciativa Mesoamericana de Defensoras (l’Initiative mésoaméricaine pour les défenseuses des droits humains) et de la Casa La Serena (la Maison Serena), un espace pour le soin et la guérison des défenseuses des droits humain au Mexique

Ecouterle témoignage de Ana Maria (espagnol)

Ton sourire franc et sincère a été le premier héritage de ma vie, chère Berta.

C’est lors d’un rassemblement de défenseuses des droits humains au Guatemala que je t’ai rencontrée, un rayon de lumière alors que tu témoignais de la lutte incessante du peuple lenca, des femmes autochtones qui défendent leurs territoires, des esprits de la rivière Gualcarque, une rivière sacrée pour les communautés et pour tout votre peuple. En dépit de leur tentative d’anéantir l’existence des peuples autochtones, ils ne t’ont pas vaincue.

Tu as réussi à montrer au monde ce que la résistance du peuple hondurien a rendu possible, à savoir stopper les entreprises qui s’attaquent à tout ce qui est humain, ceux qui veulent détruire cette planète sur laquelle nous vivons.

Je retiens tes messages d’amour pour les rivières, qui nourrissent et donnent du sens à nos luttes, comme étant les veines de nos terres, guidant notre voie. Tu as affirmé que le néo-libéralisme, le racisme et le patriarcat sont des problèmes structurels dont nous devrions nous débarrasser, que nous voulons la paix, la justice et nous voulons le « buen vivir » (le bien vivre) . L’écho de ta vie et de ta mort injuste font partie de mon histoire et de celle de millions de femmes dans le monde qui pensent à toi, chère Berta.

°°

Claudia Korol
éducatrice populaire et militante féministe, Pañuelos en Rebeldía, Argentine

En marchant avec Berta Cáceres dans tous les coins de l’Abya Yala, j’ai appris que notre horizon féministe devrait pouvoir combiner la lutte anti-patriarcale avec les luttes anticapitalistes et anticoloniales.

Son engagement envers le peuple lenca lui a permis de ressentir, et pas seulement de comprendre, que les luttes historiques des femmes autochtones contre le colonialisme et le capitalisme patriarcal, qui poursuivent le génocide et détruisent les territoires du corps et de la terre, portent en elles de grandes potentialités.

°°

Berta’s Tribute : with Claudia Korol (900x675)
Berta Cáceres avec Claudia Korol

Berta m’a également appris que nous devons défier les intérêts des entreprises de manière directe, tout comme nous le faisons face à la violence sexuelle ou aux dictatures. Ses profondes capacités d’analyse lui permettaient d’envisager les choses par-delà les circonstances, mais elle était convaincue qu’il était nécessaire d’agir pour transformer ces circonstances. Dans le contexte de terreur à laquelle les puissants au Honduras ont recours pour essayer de mettre un terme aux luttes des peuples qui ont résisté de mille façons à la dictature et aux gouvernements qui en ont émanés, parrainés par l’OEA, le personnage de Berta, dure et sensible à la fois, nous a encouragé-e-s en nous répétant maintes et maintes fois « ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur ».

Berta croyait en la force du peuple, des révolutions et des femmes. Elle vivait sa vie personnelle très librement. Elle aimait et jouissait de la vie et les misogynes qui l’entouraient ne le lui pardonnaient pas. Elle était également d’une loyauté absolue envers les femmes qui étaient ses amies et envers ses camarades de lutte. Chaque fois qu’elle le pouvait, elle retrouvait la nature, les arbres, la rivière. Elle partageait la spiritualité du peuple lenca et avait tissé des liens avec celle du peuple Garífuna.

C’est là qu’elle retrouvait de l’énergie et de la force avant chaque bataille.

Elle a su connaître les secrets de la rivière Gualcarque et elle a engagé sa vie au service du territoire de Río Blanco, un territoire pour lequel elle a combattu jusqu’à son dernier jour, quand une balle tirée par un tueur à gages envoyé par l’entreprise DESA et par le gouvernement, a essayé de l’extirper de ce monde.

Maintenant, Berta n’est plus à mes côtés chaque jour pour partager les joies et les peines, les rêves et les projets, mais j’ai appris d’elle qu’il est possible de rester en vie de bien d’autres façons : à travers ses enfants, ses compagnes et compagnons, la Rivière Gualcarque, ce petit territoire où ses racines sont encore intactes et en nous toutes et tous qui l’aimons dans le monde.

°°

Gilda Rivera
Centro de Derechos de Mujeres (Centre des Droits des Femmes), Honduras

J’ai rencontré Berta Cáceres dans les années 90. Je revenais juste au pays et ne savais pas grand-chose sur elle ou son combat.

Cependant, depuis la première fois que je l’ai vue, debout sur une plate-forme, un micro à la main, j’ai été fortement impressionnée par sa force intérieure, la clarté de son discours et ses interpellations politiques pour défendre le peuple lenca. À l’époque, je me considérais déjà comme une féministe, mais je ne l’identifiais pas comme telle, et j’ai pensé que « ce serait formidable d’avoir une telle camarade dans les rangs féministes ».

Quelques mois plus tard, je l’ai rencontrée à nouveau lors d’une réunion avec des partenaires d’une organisation norvégienne qui a soutenu les travaux du COPINH et du CDM ... Miriam Miranda, de l’OFRANEH (la fraternité des personnes noires du Honduras) participait également à cette réunion et c’est alors que j’ai compris que les deux femmes étaient cruciales non seulement pour la lutte pour les droits des peuples autochtones et noirs, mais aussi pour les droits des femmes et pour les droits de tout le peuple hondurien. J’ai compris que Berta et Miriam ont su inscrire leur lutte dans le cadre d’une vision et d’un engagement globaux. Sans le dire, elles avaient pris le chemin du féminisme avec une vision politique très claire sur les liens entre les diverses formes d’oppressions que nous subissons en tant que femmes, autochtones, noir-e-s, personnes précarisées, etc.

D’une certaine façon, la lutte de Berta m’a fait comprendre que dans notre bien-aimé Honduras, la lutte des femmes est très liée à la lutte pour les territoires ; L’héritage de Berta et l’héritage de nombreuses autres femmes m’ont permis de relier nos revendications en tant que féministes, nos revendications telles que le droit de vivre à l’abri de toutes formes de violence, les droits sexuels et reproductifs, le droit à la participation politique et civique à celles que les femmes portent pour défendre leurs territoires et leurs biens communs.

Pour beaucoup d’activistes et de défenseur-e-s, Berta est une force inspiratrice. Je pensais à elle hier et il était difficile pour moi de reconnaître qu’elle n’est plus parmi nous ni au cœur des luttes du peuple hondurien. Et je pensais aussi que ses contributions perdureront par-delà les années et les frontières ».

°°

Carme Clavel Arcas
Directrice Régionale de JASS Mesoamérica [JASS Amérique Centrale], Mexique

J’avais entendu parler de Berta par le biais d’ami-e-s qui font partie de la solidarité internationale et par mes collègues du Fondo Centroamericano de Mujeres (le Fonds de l’Amérique central), avant que je rejoigne JASS. Je l’ai vue pour la première fois dans un hôtel à Managua en 2014, et j’ai pensé « c’est la célèbre activiste Berta Cáceres ». J’étais fascinée par le ton de sa voix, par sa présence, et surtout par ses idées.

Nous nous sommes retrouvées à Tegucigalpa en juin 2015, lors d’une des nombreuses manifestations populaires, où elle était toujours présente. En août de la même année, j’ai eu la chance de visiter la communauté de Rio Blanco où, avec Berta et les représentant-e-s de sa communauté, le COPINH défendait la rivière Gualcarque. Mes collègues de JASS et moi-même sommes allées là-bas pour rencontrer les femmes, pour en savoir plus sur leurs luttes. Nous sommes allées à la rivière, nous y avons nagé, nous avons ri et nous nous sommes amusées, avec les femmes, leurs filles et leurs fils. Grâce aux histoires racontées par les femmes, j’ai compris la lutte du COPINH et de Berta pour préserver la rivière et les terres communautaires.

J’ai à nouveau rencontré Berta à la fin du mois d’août de 2015, ne sachant pas que ce serait la dernière fois que nous nous verrions. C’était dans le cadre d’une rencontre avec des femmes qui défendaient leur terre et leur territoire contre leur accaparement par des sociétés minières au Nicaragua. J’ai été une nouvelle fois très inspirée par le ton de sa voix, mais ce sont ses idées qui m’ont surtout fascinée, la manière dont elle expliquait clairement l’intersectionnalité entre les luttes contre le capitalisme, le racisme et le patriarcat ; La nécessité de construire des alliances entre les divers mouvements populaires et leurs programmes ; le rôle des femmes dans ces luttes et les défis particuliers auxquels nous faisons face en tant que femmes.

Merci Berta pour tes idées, ton engagement, tes connaissances, pour tout ce travail de mobilisation que tu as déployé, pour ta famille. Comme nous l’avons dit lors du discours d’adieu prononcé en mars 2016 à Intibucá : « Berta n’est pas morte, elle s’est multipliée ». Et c’est vrai, tu vis en tes filles et fils, en tes camarades du COPINH et d’autres organisations honduriennes populaires et autochtones. Vous vivez dans le cœur des femmes qui font partie des mouvements de femmes et féministes. Merci de nous donner cette voix, Berta.
Nous continuerons à exiger que justice soit faite pour ton meurtre.

* GDC et VV désirent souligner la contribution de Inna Michaeli