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France: L’espoir brisé. 1936, les femmes et le Front populaire,

Book Presentation

Sunday 19 March 2017, by siawi3

Source: https://www.50-50magazine.fr/2017/02/21/louis-pascal-jacquemond-lespoir-brise-1936-les-femmes-et-le-front-populaire-22/

Propos recueillis par Caroline Flepp
50-50 magazine

21 février 2017

Louis-Pascal Jacquemond: L’espoir brisé. 1936, les femmes et le Front populaire 2/2

Ce livre est passionnant, il se lit d’une traite tant il nous instruit sur les luttes, le statut professionnel, politique, syndical des femmes au temps du Front Populaire. C’est toute l’histoire récente des femmes, celle de nos grand-mères ou arrière grand-mères qui nous est décrite, expliqué, analysé. Louis-Pascal Jacquemond, historien féministe est membre de Mnémosyne, association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre.

Depuis 1920, les femmes ont le droit de se syndiquer sans l’autorisation du mari : en 1936, quelle est leur place dans les syndicats et parle t-on d’égalité femmes/hommes?

Dés les lendemains de la Première Guerre mondiale, on a vu croître le nombre de femmes syndiquées, mais de manière homéopathique. La plupart des syndicats se sont ingéniés à faire entrer et adhérer quelques femmes qui servaient d’alibi, tout en leur interdisant toute prise de pouvoir effective, en particulier dans les instances dirigeantes. Elles pouvaient être secrétaires de section mais rarement responsables ou déléguées départementales. Par contre, la philosophie des syndicats est à cette époque double : autant les partis politiques (SFIO, PCF, partir radical et aussi des partis de droite catholique) créent des commissions féminines pour multiplier les adhérentes, autant les syndicats sont divisés sur la stratégie d’accueil des adhérentes. Les deux syndicats de gauche, la CGT et la CGTU (l’un pro-bolchevique, l’autre socialiste, issus de la scission de la CGT en 1921) font entrer les adhérent-e-s au niveau de l’entreprise, alors que les syndicats dits chrétiens, en particulier la CFTC, vont créer des syndicats genrés, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes au niveau de chaque métier, entreprise ou branche.

Ce sont ces syndicats féminins qui vont être le tremplin pour la montée de la syndicalisation des femmes. On voit bien comment la CGT a moins de femmes que la CGTU ou la CFTC. Les femmes se sentent en effet plus à l’aise dans un syndicat genré que dans un syndicat mixte où « il va de soi » que les hommes considèrent qu’ils doivent exercer l’ascendant et le pouvoir.

Le grand mouvement qui va amener les femmes à se syndiquer en masse, c’est le mouvement des grèves sur le tas, avec occupation d’usines et de magasins, de mai-juin 36.

Ces grèves sont spontanées et ne sont pas là où sont les bastions syndicaux, elles ne sont ni chez cheminots, ni chez les métallurgistes, ni chez les fonctionnaires. Elles sont dans les petites et grandes entreprises où la syndicalisation est faible et dans des bastions du textile et des grands magasins où il y a beaucoup de femmes. Par exemple à Villeurbanne, 2000 femmes sont dans les entreprises textiles de cette ville. Les femmes ont compris que le Front populaire est favorable à la classe ouvrière, elles vont spontanément partir en grève. Et dès qu’un atelier ou un secteur s’arrête, c’est la tâche d’huile ! Pourquoi ? Parce qu’elles sont dans un rapport de classe, elles sont face à des patrons ou des chefs qui leur en ont fait baver et les ont maintenues sous pression, encore plus au moment où la crise économique touche la France à partir de 1931 et où elles sont menacées par le chômage. Avec la victoire du Front Populaire, elles ont dans l’idée que ça va être le moyen d’obtenir, de faire reconnaître des droits, ce qu’elle n’ont jamais pu obtenir jusque-là. Une Suzanne Gallois qui est bonnetière à Troyes exprime bien cet immense espoir et elle peut croire que « tout est possible ».

Cependant, dans nombre d’entreprises où les femmes se sont mises en grève , elles sont inexpérimentées pour mener la grève : alors, désarçonnées, elles font appel à des syndicaliste hommes pour les aider à s’organiser. Et un certain nombre d’entre eux prennent alors le pouvoir… et seront leurs délégués et représentants en même temps que leur dirigeant au syndicat.

Or, dès juin les patrons ont cherché à négocier pour arrêter les grèves. Quand les hommes dans leur entreprises ont obtenu satisfaction, ils arrêtent le mouvement, mais la plupart du temps, les femmes refusent les accords qui ne leur pas assez favorables et continuent à se battre. Tout le monde est persuadé que les femmes vont finir par arrêter leurs luttes, on envoie des délégués syndicaux mais les femmes persistent. La pression est forte. Et la grève continue…sous la pression patronale, syndicale et gouvernementale puisque Blum, les accords Matignon signés, tente un retour à la normale.

Lors des élections des délégué-e-s qui viennent en application des accords de Matignon (accords du 7 juin 36 où il n’y avait pas la CFTC car seule la CGT a été admise à négocier avec le patronat et Léon Blum), les hommes sont surreprésentés par rapport aux femmes. Si elles sont présentes et parfois en nombre au niveau local, elles disparaissent au fil de la pyramide de représentation syndicale.

Au niveau des branches le nombre de femmes représentantes est moindre et au niveau fédéral et national le nombre de femmes diminue encore plus jusqu’à disparaître dans 80% des cas.

Qu’en est-il du mouvement féministe à cette époque ?

Le mouvement féministe s’étiole au moment du Front Populaire. Ce mouvement était très bien structuré avant la Première Guerre mondiale. Il s’est développe entre les deux guerres, plutôt dans ses formes réformistes que dans ses façons radicales.

Mais il s’étiole en raison de ses divisions. Même entre des mouvements féministes la concurrence est vive. Et le féminisme plus radical, en particulier celui de Monique pelletier, Louise Weiss, Maria Vérone ou Marthe Bray reste spectaculaire mais marginal. Le mouvement est d’autant plus divisé qu’ il est agrégé autour de personnalités mais ces personnalités vieillissent. Le mouvement féministe a à sa tête la génération de de la fin du 19ème. Mais la plupart des grandes dirigeantes Madeleine Pelletier, Marguerite Durand, Maria Vérone, Alix de Sainte-Croix disparaissent ou abandonnent entre 1935 et 1940, c’est la fin d’une génération. La génération née avec la première guerre mondiale n’a pas encore assuré la relève… et le régime de Vichy, en interdisant dès 1940 les mouvements féministes les oblige à se taire.

Et les adhérentes des mouvements féministes, surtout les plus réformistes, ont été absorbées par les partis. Presque tous les partis, gauche comme droite (et en particulier les catholiques sociaux) ont créé des sections féminines. Le PC a créé l’Union des jeunes filles de France, et en 1936 il recueille plus de 300.000 adhérentes. C’est ce qui explique que c’est plutôt dans la mouvance communiste que l’on a trouvé les résistantes, par exemple.

On peut bien parler comme le titre de votre livre l’indique de rendez-vous manqué pour les femmes ?

Oui pas de droit de vote, des droits différents et inégalitaires qui obéissent à la conception différentialiste selon laquelle les sexes (au sens socio-culturel) sont différents et complémentaires . En les légalisant, comme la différence des salaires, un certain nombre d’inégalités sont entérinées. Mais dans le même temps, les esprits, les mentalités bougent. Ce que le Front Populaire n’a pas pensé en amont mais qui s’est réalisé dans les faits, c’est qu’en faisant l’apologie du sport collectif, en poussant à la mixité dans les temps de loisirs, (la nouvelle génération a des temps de rencontre avec la diminution du temps de travail et les congés payés), il a provoqué un changement des mentalités. L’opinion publique en vient même à penser qu’il n’est pas normal que les femmes n’aient pas le droit de vote et certain-e-s de s’étonner que ce ne soit pas encore acquis. Ce changement de moeurs touche particulièrement les jeunes générations, celles qui vont se colleter avec la guerre et orchestrer la résistance.

J’aime bien ce qu’écrit Henriette Nizan : « les femmes en 1936 ont acquis une expérience qui est identique à celle que les hommes avaient eue dans les tranchées en 14-18. »

Louis-Pascal Jacquemond, L’espoir brisé. 1936, les femmes et le Front populaire, Belin, 2016.