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France : Laïcité - Un « enseignement moral et civique » peut-il aujourd’hui se passer de laïcité et de valeurs républicaines ?

mardi 14 mars 2017, par siawi3

Source : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/un-enseignement-moral-et-civique-peut-il-aujourdhui-se-passer-de-laicite-et-de-valeurs-republicaines/7387203

mardi 16 septembre 2014

Par Pierre Hayat

Le Conseil supérieur des programmes a publié en juillet son « projet d’enseignement moral et civique » pour l’école élémentaire et le collège. Il dévoilera prochainement son projet pour le lycée. Cet enseignement tiendra une place névralgique dans l’école des prochaines années. Il concernera tous les citoyens1. Initialement préconisé en septembre 2012 par Vincent Peillon2, cet enseignement fut précisé en avril 2013 dans le rapport « Pour un enseignement laïque de la morale »3. Les valeurs républicaines et la laïcité devaient structurer cet enseignement civique renouvelé4.

Une délaïcisation décomplexée

Le texte du Conseil supérieur des programmes contredit ces engagements. Le terme « laïcité » disparaît quasiment du programme5. Ce pavé de 18 pages ne cite pas la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Il ignore la loi du 9 décembre 1905 et celle du 15 mars 2004 qui figurent pourtant au programme d’éducation civique actuellement en vigueur. Il ne s’intéresse même pas à la récente Charte de la laïcité à l’école, mentionnée pour le seul cycle CP-CE2 (p. 7). Cette délaïcisation drastique n’affecte pas seulement le vocabulaire et les références. Elle pose surtout des questions sur le sens de cet enseignement censé transmettre et faire partager les valeurs de la République. On en retiendra huit.

1. Quelles valeurs enseigner ?

Un enseignement moral et civique devrait dégager les valeurs cardinales, les plus usuelles et les plus consensuelles, de la République française : la liberté, l’égalité, la fraternité. Il paraît en effet pertinent de faire travailler les élèves sur la richesse de sens et l’actualité de ces trois valeurs fondatrices, et d’expliciter d’autres valeurs à partir de ces trois-là. Cela aurait d’ailleurs été conforme à la loi 8 juillet 2013 qui prévoit que cet enseignement s’attachera à la « formation aux valeurs de la République »6. Au lieu de cela, le Conseil supérieur des programmes aligne une vingtaine de « valeurs et normes » arbitrairement classées en trois rubriques embrouillées (p. 2)7.

2. Comment enseigner les valeurs ?

Ainsi que l’avait envisagé le rapport « Pour un enseignement laïque de la morale », un enseignement moral et civique d’esprit laïque ne traite pas des valeurs comme s’il s’agissait de faits à admettre ou de règles à observer, mais comme des exigences donnant lieu à des luttes. Il peut montrer, par exemple, comment l’égalité a été dans l’histoire objet de conquêtes, de régressions, de dévoiements et d’approfondissements. En ce sens, une valeur n’est pas seulement le reflet de la réalité mais l’outil intellectuel et moral de sa contestation. En ignorant ce mode critique de « transmission des valeurs », le programme prend le risque du formatage.

3. Faut-il se laisser envahir par les « compétences » ?

L’un des enjeux de l’école contemporaine est l’installation en son sein de l’idéologie des compétences. Cette idéologie néo-libérale tend à ramener les individus au statut d’auto-managers de leur savoir faire et de leur savoir être, rouages flexibles de la globalisation capitaliste. On regrette donc que ce programme s’embourbe dans 21 « compétences » regroupées en 4 rubriques culturalistes fumeuses (pp. 3-4). La compétence baptisée « Se sentir membre d’une collectivité » laisse particulièrement songeur (p. 3). Que se passera-t-il lorsque les enseignants évalueront cette « compétence » ? Un tel sentiment sera-t-il valorisé, quel que soit son contenu et quelle que soit la collectivité ? La tâche de l’école laïque n’est-elle pas plutôt de permettre à l’élève de prendre du recul avec ses divers sentiments d’appartenance, de les hiérarchiser et d’analyser leurs effets ?

4. Le jargon et l’enfermement doctrinal sont-ils inévitables ?

On ne peut entrer dans ce texte sans se trouver enfermé dans un carcan d’items et de prescriptions. Et on ne pourra l’appliquer sans se conformer à une doctrine particulière8. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le programme d’éducation civique, juridique et sociale de 2011 actuellement en vigueur pour les classes terminales, par exemple, est rédigé dans un langage ordinaire, accessible au citoyen commun9.

5. L’intérêt général serait-il un principe démodé ?

Un enseignement moral et civique d’inspiration républicaine insisterait sur la valeur de l’intérêt général, ainsi que le suggère le rapport « Pour un enseignement laïque de la morale ». Il expliciterait l’actualité et l’universalité de cette exigence dans un monde où des catastrophes sont source de coût général et de profit particulier. Au lieu de cela, ce programme veut seulement apprendre à l’élève à « différencier son intérêt particulier de l’intérêt général » (p. 7, etc.). Utile au trader, cette « compétence » sans ambition civique est insuffisante au citoyen solidaire.

6. Et le droit à l’instruction ? et la valeur de l’école ?

Un enseignement moral et civique peut insister sur la portée du droit de l’enfant à l’instruction et opposer l’éducation à une marchandise. L’élève est alors incité à réfléchir aux finalités de l’école laïque, à comparer le travail scolaire et le travail économiquement utile et à apprécier la valeur respective du droit à l’instruction et du droit du travail. Conformément aux préconisations du rapport « Pour un enseignement laïque de la morale », on peut faire saisir à l’élève que la discipline scolaire est associée au principe républicain de l’intérêt général et à la concentration nécessaire pour apprendre. Ces questions essentielles et très actuelles ne semblent pas entrer dans le credo du Conseil supérieur des programmes.

7. Est-il pertinent d’ignorer la laïcité scolaire ?

L’enseignement moral et civique serait l’occasion privilégiée d’éduquer à la laïcité scolaire. Depuis Edgar Quinet et Ferdinand Buisson, la tradition républicaine a porté l’exigence de la laïcité de l’école, condition d’un enseignement libre et éclairé. Prenant appui sur le dispositif constitutionnel10 et législatif existant ainsi que sur la récente et très remarquable Charte de la laïcité à l’école, l’enseignement moral et civique pourrait former les élèves à la laïcité scolaire et ainsi contribuer à redonner à l’école confiance en elle-même. Le Conseil supérieur des programmes a malheureusement fait le choix idéologique d’ignorer cette perspective d’enseignement.

8. La démocratie du XXIe siècle serait-elle envisageable sans laïcité ?

Ce texte complètement dépourvu de volontarisme républicain prétend cependant traduire les valeurs d’ « une société démocratique » (p. 2). Il aurait été plus convaincant s’il avait placé la laïcité au cœur de l’enseignement moral et civique. Car, comme l’expliquait René Rémond, la laïcité « tend à affranchir l’État et la société de la tutelle de toute croyance religieuse ». Inséparable de l’idée démocratique moderne, la laïcité considère que le peuple n’est pas assujetti à des commandements surnaturels. En France, la laïcité républicaine élève la liberté de conscience (qui implique notamment le droit d’avoir une religion comme de ne pas en avoir) au rang de principe politique. Elle a porté ou accompagné depuis la fin du XIXe siècle la conquête de droits civils majeurs. Elle a aujourd’hui vocation à déjouer les pièges identitaires, qu’ils soient communautaristes ou nationalistes.

Par son technicisme et son ésotérisme, ce programme est incompréhensible du citoyen commun, en particulier du parent d’élève ordinaire. Il confère à ses auteurs une supériorité cléricale, contestable dans une république laïque. Mais la complication pseudo-pédagogique et la lourdeur caricaturale de cette prose indigeste ne sauraient masquer l’essentiel. Sa caractéristique principale est, hélas, de ne pas proposer une « formation aux valeurs de la République »11.

Que les bouches s’ouvrent !

Notes :

1 Aux dernières nouvelles, la consultation des enseignants se déroulerait finalement en février 2015, et porterait sur l’ensemble du projet : http://www.education.gouv.fr/cid81791/rentree-scolaire-2014-2015.html [↩]
2 http://www.lejdd.fr/Societe/Education/Actualite/Vincent-Peillon-veut-enseigner-la-morale-a-l-ecole-550018 [↩]
3 Ce rapport permit de lever un malentendu que faisait planer l’expression « morale laïque », comme s’il s’était agi d’imposer un moralisme d’État. [↩]
4 http://www.education.gouv.fr/cid71583/morale-laique-pour-un-enseignement-laique-de-la-morale.html [↩]
5 L’énoncé des principes du programme évoque seulement le « cadre laïque de la neutralité » imposé aux personnels (p. 2). Absent de l’« architecture » générale du programme (pp. 3-4), la « laïcité » apparaît seulement une fois pour le cycle CM1-6e et une autre fois pour les élèves de 5e-3e, casé dans un lourd catalogue hétéroclite de « connaissances et d’objets d’enseignement » (p. 11, p. 15). [↩]
6 La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École du 8 juillet 2013 prévoit qu’« outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité » (art. 2). [↩]
7 On regrette que Conseil supérieur des programmes ait ignoré l’avis de la Commission consultative nationale des droits de l’homme pour qui l’objet de ce nouvel enseignement est « de faire connaître, comprendre et pratiquer à tous les élèves les valeurs (liberté, égalité, fraternité) et principes (indivisibilité, laïcité, démocratie, solidarité) de la République qui sont la condition de la capacité à vivre ensemble ».
8 Prolixe en prescriptions et en termes normatifs, le Conseil supérieur des programmes ne parle ni d’instruction ni même de raison et d’universalité : omissions involontaires ou dogmatisme idéologique ? Il est vrai que le programme invoque un « principe d’autonomie » (p. 2), mais il le fait d’une façon si confuse et si embrouillée qu’il occulte la visée libératrice de l’idée d’autonomie. Goût immodéré de la complication ou parti pris doctrinal ? [↩]
9 Ce programme cèdera la place à un programme élaboré sur le même moule que celui proposé pour l’enseignement primaire et le collège : voir au BO [↩]
10 « L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État ». [↩]
11 La « formation aux valeurs de la République » est pourtant prévue par la loi du 8 juillet 2013 qui a institué ce nouvel « enseignement moral et civique. Lors du débat parlementaire qui a précédé le vote de la loi, un député de droite avait fustigé une loi « laïcarde » et « socialiste » (sic). Ce projet de programme d’enseignement moral et civique devrait amplement lever ses craintes.