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France : Islam : la foi contre le communautarisme

dimanche 26 mars 2017, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/islam-foi-contre-communautarisme/

par Didier Leschi

17 mars 2017

Didier Leschi fut préfet délégué à l’Égalité des Chances en Seine Saint-Denis de 2013 à 2015 ; depuis janvier 2016, il est le Directeur général de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII). Son dernier livre, Misère(s) de l’islam de France, paru en janvier 2017 aux éditions du Cerf, interroge la place de l’islam en France, la responsabilité de l’État, les limites de la laïcité, ainsi que le rôle crucial des imams et des intellectuels musulmans.

Comment représenter les musulmans de France tout en évitant une dérive communautariste ? Depuis plus de vingt ans, depuis que le débat public est régulièrement agité par les manifestations les plus durcies, les plus littéralistes de la pratique de l’islam, on recherche la meilleure manière de représenter les « musulmans de France ». Mais que souhaite-t-on représenter ? Poser la question apparaît d’autant plus nécessaire que c’est sur l’incapacité du culte à s’organiser comme tel que surgissent de tous bords des tentations communautaristes.

En effet de qui parle-t-on, puisqu’il s’agit de représenter ? La question peut sembler incongrue tellement le nom « musulman » se présente comme une évidence. Or l’utilisation à tout bout de champ du terme « musulman » est à la source de bien des difficultés. La France n’est pas le rassemblement de 55 ou 60 millions de chrétiens, de 4 ou 5 millions de musulmans et de quelques autres.

« Le musulman, c’est celui qui croit. »

La seule définition possible, pour perpétuer une citoyenneté commune qui n’inclut pas une identité religieuse qui soit désormais assignée par la naissance ou la culture, et qui par la suite ne rabatte pas l’identité sociale sur cette identité prétendument religieuse (« tous les fils de l’immigration sont musulmans, et ils sont pauvres parce que musulmans »), c’est d’affirmer que le musulman, c’est celui qui croit. Au-delà de ce qui est de l’ordre de la liberté de conscience de chacun, il y a du droit et de la citoyenneté ; au-delà de ce qui est la religion des personnes, il y a la position que l’on occupe dans la société ; au-delà de la culture ou de la naissance, il y a les parcours et les transformations des gens dans la société.

Il y a des Français dont les parents sont nés dans des pays de culture musulmane et qui ne sont pas nécessairement croyants, il y a des personnes de nationalités diverses à laquelle ils peuvent être attachés ou non. Il y a des Algériens ou des personnes d’origine algérienne, des Marocains ou d’origine marocaine, des Tunisiens ou d’origine tunisienne, des Turcs ou d’origine turque, des Africains de différents pays et de différentes langues. Tous peuvent être ou non croyants et peuvent être ou non musulmans. Tous ont un rapport singulier à la France et tous participent de notre vie collective.

Et aussi, dans le vaste et multiple paysage qu’est l’islam et dont certaines de ces personnes participent, avec cette variété de musulmans, c’est à la fois une absence de rigueur intellectuelle et une illusion que de penser que la croyance ferait disparaître ces appartenances nationales. Et si l’on s’accorde sur cette définition du musulman comme celui qui croit, il est aussi faux d’en déduire qu’il existerait un peuple musulman composé de personnes qui, grâce à leur foi, seraient irréductibles à toute appartenance nationale et d’abord à la citoyenneté française.

Difficultés sociales et foi

« Il faut que se lèvent de nouveaux Zola. »

Or cette absence de rigueur intellectuelle est entretenue par une partie de la gauche. Elle l’amène à accentuer « la victimisation » de « musulmans » qui formeraient une communauté de souffrance. Pour légitimer cette approche, contre tout entendement et contre les faits, elle diffuse l’idée que les musulmans constitueraient une communauté qui serait dans la même situation que les juifs des années trente, en butte à une « islamophobie d’État ». Cette vision erronée de la réalité renforce l’idéologie de courants islamistes qui souhaitent favoriser des comportements de séparation, voire de guerre, renforcés par des discours racialistes qui partagent le monde entre, d’un côté, « les Blancs et leurs alliés juifs », et de l’autre « les musulmans ». Tandis que, pour défendre cette nouvelle communauté de persécutés, il faut que se lèvent de nouveaux Zola qui, comme le grand écrivain naturaliste au moment de l’affaire Dreyfus, fassent entendre leur voix.

Or ces discours qui se veulent généreux servent aussi ceux qui veulent minorer l’antisémitisme, une des maladies majeures du monde musulman, qui frappe jusqu’à nos portes avec une violence extrême. Mais ils affaiblissent aussi le mouvement d’émancipation sous le sceau d’une humanité commune et participent de la fracturation de la société sur des bases religieuses, et non politiques, égalitaires.

Ils oublient en effet que l’utilisation actuelle du nom « musulman » est la conséquence de la défaite idéologique des espérances laïques, défaite qui a permis de substituer dans le débat public et même dans la conscience collective le « travailleur musulman » au « travailleur arabe » et le « jeune musulman » au « jeune beur » du début des années quatre-vingt. En reprenant à leur compte le nom « musulman » plutôt qu’« exploité » et en se focalisant sur une persécution qui serait motivée par une identité religieuse, ces courants se sont du même coup empêchés de traiter la demande politique et sociale de jeunes issus de l’immigration au seul profit de ceux qui justement veulent utiliser les difficultés sociales pour réislamiser ; ils n’ont pas perçu que cela se ferait aux dépens de ce qui devrait prendre le relais du mouvement ouvrier avec ses références et sa sociabilité, et même ses prêtres ouvriers.

Défendre le cultuel contre le communautaire

Ce qui empêche aujourd’hui de contrer les tentations communautaristes, c’est, au-delà des pressions idéologiques décrites, la faiblesse de l’organisation cultuelle des musulmans de France. En 1999, Jean-Pierre Chevènement avait tracé, au moment où il appelait l’islam de France à « s’asseoir à la table de la République », un programme ambitieux, inspiré par Jacques Berque, pour faire émerger à partir de la France un islam des Lumières et grâce à un conseil qui puisse orienter la pensée et les énergies de musulmans désireux que leur foi ne soit pas discréditée par la pire de ses manifestations. Il n’en a rien été.

« Sur le plan matériel, la situation des fidèles musulmans
n’a fait que s’améliorer. »

L’islam de France est resté paralysé par ses misères internes et n’a pas, comme les autres cultes, réussi à construire une institution légitime aux yeux des fidèles et pouvant les représenter dignement. Islam consulaire, constitution d’une bureaucratie coupée de son peuple : cette situation est d’autant plus paradoxale que, sur le plan matériel, la situation des fidèles musulmans n’a cessé de s’améliorer. Les lieux de culte s’ouvrent la plupart du temps avec le concours des pouvoirs publics locaux, l’aumônerie militaire a été institutionnalisée, les aumôneries pénitentiaire et hospitalière se sont développées, les regroupements confessionnels dans les cimetières multipliés.

Dans le même temps, le dynamisme du marché de la nourriture halal permet à des consommateurs de plus en plus nombreux de facilement trouver les produits nécessaires au respect de leur foi. Mais ces améliorations concrètes n’alimentent aucune positivité qui puisse contrer la dynamique de l’islam dominée par le pire. La constitution d’un communautarisme d’enfermement, dont les courants littéralistes ont pris l’initiative dans de nombreux quartiers, est ainsi facilitée par l’absence d’investissement des élites sociales de confession musulmane dans l’organisation du culte. Or un des moyens de lutter contre l’enfermement, terreau de la radicalisation, un des moyens d’empêcher que ce soleil noir qu’est le djihadisme n’attire comme une recherche de pureté négative serait une nouvelle générosité et exemplarité.

« Que ceux qui réussissent et qui sont
croyants s’affirment comme tels. »

Que ceux qui réussissent et qui sont croyants s’affirment comme tels, qu’ils se montrent en exemple et soient la fierté de leurs condisciples, des jeunes en particulier, en prouvant qu’on peut réussir tout en allant à la mosquée. De même, il faudrait que ceux qui se présentent comme des « intellectuels musulmans » n’argumentent pas aussitôt de leur légitimité aux yeux du pays en présentant leur islam comme culturel, faisant publicité de leur rapport distancié à la foi, mais qu’ils se manifestent comme crédibles pour ceux qu’ils veulent représenter, leurs condisciples croyants, dans leurs écrits comme dans leurs actes en partageant leur moment de prière, le vendredi, avec le peuple des mosquées. Qu’ils montrent que leur foi est porteuse d’initiatives bonnes pour le pays entier en inventant un islam social dont la positivité serve à la société entière, au-delà du communautarisme.

À défaut de telles manifestations de foi, ils continueront à laisser le champ libre à la pensée religieuse conservatrice qui domine les mosquées et au sein de laquelle les islamistes cultivent le champ de pierres du communautarisme.