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Erdogan en guerre contre l’Europe

dimanche 26 mars 2017, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/erdogan-guerre-contre-leurope/

Erdogan en guerre contre l’Europe

par Valérie Toranian

13 mars 2017

Fallait-il interdire la tenue d’un meeting du ministre turc des Affaires étrangères dimanche 12 mars à Metz ?En quelques jours, la campagne électorale turque, qui bat son plein en Europe auprès des communautés turques de diaspora, vient de dégénérer en crise diplomatique.

La Turquie mène campagne en Europe

Le président turc Erdogan veut faire approuver par référendum le 16 avril prochain une nouvelle Constitution qui lui donnerait les pleins pouvoirs et transformerait de fait la Turquie en régime dictatorial. Erdogan mobilise ses ministres pour aller prêcher la bonne parole partout en Europe où sont implantées des communautés turques qui, depuis la réforme électorale mise en place en 2006, participent aux scrutins nationaux turcs.

« Erdogan compte sur le sentiment de peur et d’insécurité lié aux attentats pour obtenir le plébiscite qui le reconduise au pouvoir jusqu’en 2029. »

L’enjeu est crucial pour Erdogan. Depuis le putsch raté de juillet 2016, le président turc est entré dans une dérive autoritaire sans précédent : 43 000 juges, policiers, militaires, écrivains, journalistes, universitaires arrêtés et plus de 120 000 fonctionnaires suspendus. En lutte acharnée contre les Kurdes, qu’il combat jusque sur le sol syrien (préférant ainsi être l’allié objectif de Daesch), Erdogan compte sur le sentiment de peur et d’insécurité lié aux attentats pour obtenir le plébiscite qui le reconduise au pouvoir jusqu’en 2029 (la future Constitution lui en donnerait le droit).

La fermeté des Pays-Bas

Ce tour d’Europe des ministres turcs en direction de la diaspora a suscité de vives tensions dans les pays censés accueillir les soutiens du camp Erdogan. Les autorités néerlandaises, à quelques jours d’un scrutin législatif tendu où le candidat d’extrême droite anti-islam, Geert Wilders, est donné en deuxième position, ont choisi la voie de la fermeté et ont refusé la présence de deux ministres turcs à Rotterdam pour des raisons liées à l’ordre public.

L’avion du ministre turc des Affaires étrangères a eu interdiction d’atterrir et la voiture de la ministre turque de la Famille a été stoppée à la frontière néerlandaise. Ces derniers jours, d’autres meetings turcs en Allemagne, en Suède et au Danemark avaient été annulés pour risque de trouble à l’ordre public, provoquant le mécontentement d’Ankara. Mais jusqu’à présent, aucun pays n’avait pris la décision de refouler des ministres.

Les insultes d’Erdogan

Recep Tayyip Erdogan a dénoncé le comportement des Pays-Bas qui « rappelle le nazisme et le fascisme » et a promis des mesures de rétorsion. Des propos savoureux dans la bouche de celui qui foule aux pieds depuis des mois les droits les plus élémentaires du peuple turc et dont les prisons sont remplis à ras bord d’opposants.

Image : L’Europe selon Erdogan / Twitter.com

Jean-Marc Ayrault, lui, n’a pas jugé opportun d’interdire la tenue du meeting de son homologue turc à Metz « en l’absence de menace avérée à l’ordre public ». Une attitude plutôt choquante, dénoncée par la majorité de la classe politique française, car, en l’occurrence, il s’agissait non pas tant d’évaluer les menaces pour l’ordre public mais d’exprimer sa solidarité envers les Pays-Bas après les insultes scandaleuses d’Erdogan à un pays membre de l’Union européenne.

Les ambiguïtés de l’Europe face à la Turquie

Comme l’a dit fort justement Yannick Jadot, eurodéputé écologiste : « À partir du moment où on a transféré à Erdogan notre dignité, nos obligations en matière d’accueil des réfugiés, on s’est mis entre les mains d’un autocrate qui est en train de tourner dictateur. »

L’Europe est face à ses contradictions et à ses lâchetés. Elle s’est inclinée devant les exigences financières du régime turc et a fermé les yeux sur sa dérive totalitaire en échange d’une gestion de la crise migratoire, qu’elle est si soulagée de lui avoir déléguée. Elle est incapable d’avoir une position commune à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Europe et faute d’unanimité, et pour ne pas froisser définitivement la Turquie, elle a laissé grossir l’abcès et le ressentiment.

Il n’y a que les enjeux nationaux qui brusquement la sortent de sa léthargie : lorsque le contexte électoral menace de porter au pouvoir des formations d’extrême droite, les gouvernements (en tout cas certains d’entre eux) jouent la fermeté face aux Turcs, l’espace d’un scrutin. Pour se soumettre sans résister dès que la Turquie menacera de représailles sérieuses (re-ouvrir ses frontières) ?

Certains commentateurs de la vie politique turque pointent à juste titre que ces interdictions de meeting sont du pain béni pour Erdogan qui va tirer profit de sa position victimaire et activer la haine anti-européenne et chauviniste qui lui réussit si bien. Mais fallait-il pour autant ne pas réagir ?

« Il n’y a pas de “campagne électorale ” turque en diaspora. Il y a juste la main mise d’Erdogan et l’instrumentalisation des communautés au service de son plébiscite autocratique. »

Rappelons que par le passé, Erdogan en personne était venu haranguer la communauté turque de France sans qu’on s’en émeuve outre mesure : en juin 2014 à Lyon et en octobre 2015 à Strasbourg, pour la campagne législative de 2015. Les résultats avaient été édifiants : la majorité des Turcs de France, 50,43%, avait voté pour les islamo-conservateurs de l’AKP, le parti d’Erdogan alors qu’en Turquie son parti avait recueilli seulement 40,86% des suffrages. Le Parti Démocratique des Peuples (HDP, de gauche et pro-kurde) avait obtenu en France un score assez élevé, 29,62%, alors qu’il n’avait recueilli que 13,12% de voix au niveau national. (N’oublions pas la présence importante et statistiquement « masquée » de Kurdes, au sein de la communauté originaire de Turquie, arrivée en France dans les années soixante dix.)

En 2015, contrairement à aujourd’hui, le HDP, principal parti d’opposition à Erdogan, pouvait faire campagne. Son président charismatique Selahattin Demirtas avait réussi à mobiliser la société civile et son parti avait obtenu 79 sièges au Parlement. De quoi inquiéter Erdogan pour son futur projet d’hyper présidence dont Demirtas était le dénonciateur acharné.

Depuis le 4 novembre 2016, Erdogan a réglé la question : Demirtas a été arrêté et il croupit désormais à la prison d’Edirne, avec tant d’autres opposants muselés. Il n’y a pas de « campagne électorale » turque en diaspora. Il y a juste la main mise d’Erdogan et l’instrumentalisation des communautés au service de son plébiscite autocratique. Sans opposition possible. Jean-Marc Ayrault et la France auraient pu s’en souvenir.