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France : La torche humaine

Qui a pris la photo du policier en train de brûler dans la manifestation du 1er mai ?

jeudi 4 mai 2017, par siawi3

Source : https://making-of.afp.com/la-torche-humaine

(AFP / Zakaria Abdelkafi)

La torche humaine

Zakaria Abdelkafi

Mardi 2 mai 2017

Paris — La photo que j’ai faite de ce policier m’a vraiment touché. Parce que j’avais sous les yeux un homme pris dans les flammes. A Paris. Sans avoir rien fait pour mériter ça. Je suis originaire de Syrie, un pays où la police n’est pas là pour te protéger mais tire à balles réelles sur les manifestants. Alors qu’ici, tout ce qu’elle faisait était d’envoyer des gaz lacrymogènes vers ceux qui l’attaquaient.

J’ai pris cette photo pendant les manifestations de la fête du travail, le 1er mai, à Paris. J’y habite depuis un peu plus d’un an maintenant. J’ai dû quitter ma ville natale d’Alep, en Syrie, après y avoir perdu un œil, en couvrant des combats.

Photo : French CRS anti-riot police officers walk towards the Bastille square during a march for the annual May Day workers’ rally in Paris on May 1, 2017.Des CRS en marche vers la place de la Bastille, le 1er mai 2017. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Je travaille comme photographe pigiste depuis mon arrivée en France. Je couvre beaucoup de manifestations. C’est comme ça que je me suis retrouvé lundi, vers midi, entre les places de la République et de la Bastille.

J’ai vite repéré les types qui sont toujours en noir, et cachent leurs visages avec des foulards, les Black Bloc. Je les suis à toutes les manifestations parce que je sais par expérience qu’ils causent toujours des problèmes.

Ils sont très violents. Ils m’ont pris à partie plusieurs fois, poussé par terre et même frappé. Ce lundi, je les prenais en photos pendant qu’ils étaient en train de détruire des choses, quand l’un d’eux m’a collé une cigarette sur l’objectif. En ce qui me concerne, ils sont juste gênants. Je suis syrien. Et leurs petites bagarres ne sont rien par rapport à ce à quoi j’ai assisté dans mon pays.

Photo : A general view shows Salaheddin street in the northern Syrian city of Aleppo on November 19, 2013.Un quartier d’Alep, décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)
People hold a banner reading "Against the ballot box misery, our joy will be nocturnal" during a demonstration for a "social first round" of the French presidential election on April 22, 2017 on the place de la Republique in Paris. France was on edge on AManifestation à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, le 22 avril 2017, avec des membres du Black Bloc, près de la Place de la République. (AFP/ Zakaria Abdelfaki)

Je me trouvais entre eux et la police, sur un côté. Et en prenant des photos, je me suis dit que l’histoire était celle de l’agression contre la police. Parce que les types en noir leur lançaient des pierres, des bouteilles en verre, tout ce qui leur tombait sous la main. Et la police se contentait de répliquer par des tirs de lacrymogène. Autant dire rien.

Photo : Protesters push a burning trolley towards French CRS anti-riot police officers during a march for the annual May Day workers’ rally in Paris on May 1, 2017. 1er mai 2017, près de la place de la Bastille. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Quand je photographie, quand j’ai mon œil sur le viseur, j’oublie tout le reste. Je n’ai pas vu le cocktail Molotov partir. J’ai juste vu le policier enveloppé par les flammes, et j’ai déclenché en rafale. Le policier était en train d’éloigner une cartouche de gaz lacrymogène du pied, quand le cocktail Molotov l’a frappé. Je l’ai entendu crier. Et puis ceux qui l’entouraient se sont aussi mis à crier. Je l’ai photographié jusqu’à ce qu’il soit emmené par les secours.

La scène m’a vraiment ému. J’aimerai aller le voir à l’hôpital, pour lui apporter des fleurs. Pour moi, c’était avant tout un être humain qui brûle, sous mes yeux. Et les manifestants s’en fichaient complètement. Ils continuaient à balancer des trucs sur la police. Un peu après ils sont enflammé un chariot de supermarché avant de le lancer vers la police.

Je me suis demandé s’il avait été touché au visage, et s’il en serait marqué. Je pensais à sa famille en continuant à travailler. J’ai beaucoup d’amis qui ont été défigurés par des brulures dans des bombardements. Je sais à quoi ça ressemble.

Photo : Bodies of victims from an airstrike on the Maadi neighbourhood of the northern Syrian city of Aleppo are seen on the ground wrapped in shrouds on December 17, 2013. It was the third straight day of air raids on the city, Syria’s commercial hub before a reCorps de victimes d’un bombardement aérien, dans le quartier Maadi d’Alep, le 17 décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

J’ai pourtant vu beaucoup de gens mourir. Beaucoup d’autres blessés. Mais cette scène m’a vraiment touché. Parce que je sais ce qu’est une mauvaise police, celle qui tire sur les gens. En France, elle est là pour les protéger. Et puis il s’agit d’un être humain, qui est brûlé gravement. Et quelqu’un que ça ne toucherait pas n’est pas vraiment humain.

Je dis ça en connaissance de cause. Je me suis déjà pris des coups par la police ici. Je me trouvais au milieu des rangs de manifestants. Et franchement, si j’étais policier, j’aurais fait la même chose.

Photo : Cette fois, je me suis tenu un peu à l’écart. J’ai contacté l’AFP et leur ai proposé mes photos. Comme elles les intéressaient, je suis passé à l’agence. Je suis retourné à la manifestation avec de l’équipement et un casque, avec un autocollant AFP dessus. L’attitude de la police a complètement changé. J’ai eu droit à un « s’il vous plait, monsieur ».
(AFP/ Zakaria Abdelfaki)

Je suis arrivé à Paris en décembre 2015. J’ai perdu mon œil à Alep. J’essayais de faire des images de rebelles, qui tentaient de briser le siège de la ville. Je me trouvais dans l’encadrement d’une porte. J’ai mis un genou à terre, et c’est à ce moment que la balle d’un sniper m’a frappé. Elle a ricoché sur la porte contre moi avant de me percer l’œil.

Heureusement, le sniper se trouvait en hauteur, et la balle allait vers le bas. Sinon, elle entrait dans la tête. Et heureusement, c’était mon œil droit. Parce que, voyez-vous, je photographie depuis toujours avec le gauche.

Photo : Rebel fighters hold their weapons as they stand amidst snow during clashes with Syrian pro-government forces in the Salaheddin neighbourhood of Syria’s northern city of Aleppo on December 11, 2013. Des rebelles syriens, dans le quartier Salaheddine d’Alep, en décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Depuis, on m’a tellement demandé si je continuerai à être photographe que j’ai une réponse toute prête : « bien sûr, un photographe n’a besoin que d’un œil ».

Je ne suis pas amer. En Syrie, mes amis et moi nous disions toujours que nous finirions soit mort soit blessé. Et ainsi je suis devenu le photographe qui a perdu un œil. Je l’accepte et je continue de vivre.

Photo : The lights of the Eiffel Tower are switched off at midnight in solidarity with the city of London following a terror attack on March 22, 2017.Les lumières de la Tour Eiffel sont éteintes, le 22 mars 2017, en solidarité avec la ville de Londres après une attaque terroriste à Westminster. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Les trois premiers mois à Paris n’ont pas été faciles. J’étais déprimé. Je faisais des allers-retours à l’hôpital pour mon œil. Maintenant ? J’ai des amis. J’aime Paris. Ca me rappelle Alep. Et quand je voyage en France, je rêve de revenir dans la capitale. Après avoir participé à une émission de télévision, on m’a même reconnu dans le métro : « Oh, c’est vous Zakaria ». Ça fait du bien. J’ai l’impression d’être chez moi.

J’ai commencé une nouvelle vie. Mon dossier de réfugié a été accepté. J’ai fait une demande pour que ma femme, et mes enfants, une fille de six ans et un garçon de trois, me rejoignent avec ma mère. Ils sont en Turquie pour l’instant. La Syrie me manque bien sûr. C’est mon pays, mais il n’existe plus. Ma Syrie est morte. C’est pourquoi je commence une nouvelle vie. La France m’a aidé, et je veux le lui rendre.

Ce billet de blog a été écrit avec Acil Tabbara et Yana Dlugy à Paris.

°°°

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20170503.OBS8895/je-ne-pensais-pas-que-ma-photo-du-policier-en-flamme-ferait-le-tour-du-monde.html

Photos ici

Charlotte Cieslinski

Publié le 03 mai 2017 à 20h04

"Je ne pensais pas que ma photo du policier en flamme ferait le tour du monde"

"Je suis à la fois très heureux que mon travail soit reconnu, et très peiné pour ce policier. C’est un être humain, qui brûle...", raconte ce photojournaliste syrien à "l’Obs".

Charlotte Cieslinski

Publié le 03 mai 2017 à 20h04

L’image a fait le tour de la planète, la Une du New York Times ou du Wall Street Journal. Lundi soir, place de la Bastille à Paris, un CRS a été grièvement blessé et brûlé par un cocktail molotov en marge des traditionnelles manifestations du 1er-Mai. L’auteur de cette photo est un photojournaliste syrien de 31 ans. Il s’appelle Zakaria Abdelkafi et raconte à "l’Obs" que jamais, il n’aurait pu imaginer l’ampleur qu’elle allait prendre.

Contacté par téléphone, Zakaria Abdelkafi l’admet : il a été sollicité d’innombrables fois depuis la publication de sa photo. Car outre les coulisses de cette prise de vue, détaillée dans un post du blog making-of de l’Agence France Presse, l’histoire de ce photojournaliste syrien est singulière :
"Je suis originaire de Syrie, un pays où la police n’est pas là pour te protéger mais tire à balles réelles sur les manifestants."

Photojournaliste syrien, réfugié en France depuis un an et quatre mois, le jeune homme travaille régulièrement pour l’AFP pour laquelle il couvre les manifestations parisiennes. Il avait auparavant, entre 2013 et 2015, documenté pour l’AFP le conflit en Syrie, notamment depuis Alep dont il est originaire, nous raconte-t-il :
"J’ai commencé la photographie, il y a à peu près dix ans. Mon oncle avait un studio de photographie à Alep. J’y ai appris le métier, un peu en autodidacte avant de partir faire une école de photojournalisme à Shanghaï, pendant six mois. La révolution a éclaté quelques mois après mon retour en Syrie, et j’ai alors commencé à documenter en images les manifestations contre le régime".

Pendant près de 4 ans et demi, Zakaria Abdelkafi prendra des photos de la guerre qui se déroule dans son pays. "Moi, je n’ai pris qu’une seule arme : mon appareil photo, pour documenter les crimes du régime de Bachar Al-Assad contre les citoyens et les civils", racontait-il alors sur Le Plus. Jusqu’au 15 septembre 2015, où une balle perdue vient percer son oeil droit. Depuis cette perte, qu’il raconte plus en détail sur loeildelexile.org, il est soigné et réside en France où il continue d’exercer sa profession en tant que pigiste.

"A la fois heureux et peiné"

En manif, il a notamment pris l’habitude de suivre les Black Bloc. "Ca fait plusieurs manifs que je les suivais", nous dit Zakaria Abdelkafi. "Ils sont très violents, ils m’ont déjà frappé plusieurs fois, et ont même été jusqu’à écraser une cigarette sur l’objectif de mon appareil photo". Sur cet épisode, il précise dans le making of de l’AFP : "En ce qui me concerne, ils sont juste gênants. Je suis syrien. Et leurs petites bagarres ne sont rien par rapport à ce à quoi j’ai assisté dans mon pays".

"Cette fois, pour le 1er mai, j’ai vu sur les réseaux sociaux que les Black Bloc préparaient quelque chose, donc je me suis rendu sur place pour observer", nous raconte-t-il, ajoutant : "Je ne cherchais pas à photographier ce moment là en particulier. Il y avait tellement de projectiles qui volaient dans tous les sens, je voulais photographier ces pierres que se prenaient les policiers. Je photographiais tout ça en mode rafale, et tout s’est passé extrêmement vite. Je n’ai pas vu le cocktail Molotov partir. Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte que le policier prenait feu."

C’est quelques instants plus tard, en visionnant ses images, qu’il s’aperçoit qu’elles sont très fortes. "J’ai eu peur que l’AFP ne les diffuse pas, parce qu’elles étaient très choquantes", admet-il. Aujourd’hui, Zakaria Abdelkafi se sent mitigé devant le succès de sa photographie :
"Je suis à la fois très heureux que mon travail soit reconnu, et très peiné pour ce policier. C’est un être humain, qui brûle..."

Le CRS, âgé de 41 ans et dont l’identité n’a pas été dévoilée, a été brûlé au troisième degré aux mains et au cou ainsi qu’au second degré au visage, indique la préfecture de Police. "En continuant à travailler, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à lui", explique le photojournaliste, qui aimerait pouvoir lui rendre visite à l’hôpital dans les prochains jours. "Certains de mes amis ont été défigurés par des brûlures en Syrie. Je sais à quoi ça ressemble."