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France : Tariq Ramadan ou comment introduire des obligations pour les femmes

mardi 6 juin 2017, par siawi3

Source : http://www.ikhwan.whoswho/blog/archives/11124

Tariq Ramadan ou comment introduire des obligations pour les femmes

31.05.2017

Carla Parisi

Tariq Ramadan republie en mai 2017 sur son site internet et sur les réseaux sociaux son analyse de la « Situation de la femme en Islam », issue de son livre Islam, le Face à Face des Civilisations (éditions Tawhid), publié en il y a presque 20 ans. Une occasion de revenir via ce texte sur la vision particulière de Tariq Ramadan conçernant les femmes[1].

Dans son ouvrage, Tariq Ramadan oppose les modes de vie, les valeurs occidentales, à un « nous », qui représente tantôt « les musulmans » dans leur globalité, tantôt les musulmans vivant en Europe. L’Islam, religion, est systématiquement posée face à l’Occident, simple zone géographique[2].

Tariq Ramadan décide que la libération des femmes dans le monde musulman, si elle existe, ne « sera pas le modèle de libération qui a eu cours en Occident ». Il parle de « société occidentale permissive », « trop moderne », de « dislocation du tissu social », de « crise profonde des valeurs », du « doute généralisé, au cœur du confort, quant au sens de la vie et à la réalité des repères ». Il propose, non sans ironie, d’introduire sa vision de l’Islam à l’Occident pour l’aider à « relativiser la fatalité du modèle et de la pensée uniques qui entraîne le monde vers plus d’égoïsme, plus d’individualisme, plus de finance… et un grand vide de sens et d’espoir ». Cette vision catastrophée du monde Occidental matérialiste et décadent n’est pas sans rappeler celle des ultraconservateurs évangélistes américains.

Pour Tariq Ramadan, l’origine de cette dépravation vient d’un renversement des priorités : « la vitesse » a pris le pas sur « le sens » en Occident, alors que « la civilisation de l’Islam ne peut se reconnaître dans cet étranger renversement des priorités ; par essence, elle mesurera l’évolution des sociétés à l’aune de leur fidélité aux valeurs fondamentales ». En ressort une image de pureté et d’authenticité associée à la « civilisation de l’Islam », en opposition à une image de décadence occidentale.

Cependant, Tariq Ramadan ne souhaite pas abandonner l’idée de « modernité » à l’Occident. Il opère à un véritable renversement de sens. Selon lui, les musulmanes qui, à condition de ne « rien renier de leur fidélité à l’Islam », veulent « participer à la construction d’une société nouvelle » sont « « modernes » sans être « occidentales » ». Il s’agit finalement pour les femmes de se comporter selon les principes islamiques fondamentalistes de Tariq Ramadan, sans toucher aux valeurs occidentales, pour créer une « nouvelle » société, et être qualifiée de « modernes ». Il se désole que l’Occident soit « sourd » à cette « modernité » islamiste, qui ne laisse pas le choix aux femmes musulmanes et qui leur interdit l’accès à la sécularisation et à la libéralisation des mœurs !

Les médias occidentaux sont plusieurs fois pointés du doigt par Tariq Ramadan. Ils feraient leur « Une » sur « la situation de la femme dans la société islamique ». Ils « rapportent, avec force publicité, les propos de femmes d’Algérie, d’Egypte, ou du Bangladesh, qui, opposées à l’ « obscurantisme islamique », pensent « comme ici » », ce qui serait la seule « qualité » de leurs discours. Sont directement visées Wassyla Tamzani, Mona Eltahawi, ou encore Taslima Nasreen. Tariq Ramadan caricature volontiers : « qui parle la « langue occidentale » est progressiste », pour essayer de discréditer les femmes qui tenteraient de s’affranchir du dogme religieux.

Penser la modernité via l’exemple de l’Occident, de la sécularisation, serait au final un « impérialisme culturel », une « dictature de la pensée ». Tariq Ramadan va jusqu’à accuser l’Occident de « relativisme culturel » dans la mesure où il accepterait plus facilement les coutumes islamiques dépassées, que sa vision de l’Islam ! Une ironie alors que Tariq Ramadan lui-même fait preuve de relativisme culturel en ne considérant les femmes musulmanes ou supposées comme telles qu’à travers le prisme d’une culture et d’une société islamique. Ou lorsque l’on sait que le relativisme culturel est le propre de ses partisans médiatiques, qui accueillent ses propos avec enthousiasme, ce qu’ils ne feraient jamais avec un fondamentaliste chrétien. Au final, Tariq Ramadan parle d’ « agression » et de « violence réelle subies » par les cultures non-occidentales à cause de ce « relativisme culturel », en mettant bien sur sous silence celles que subissent les femmes souhaitant sortir du cadre qu’il leur appose.

Pour Tariq Ramadan explique que le voile est une « obligation islamique », un « impératif » alors que le Coran ne fait jamais référence au voilement des cheveux. Le voile exprime pour lui « la volonté de la présence morale et exigeante sur le plan de l’activité sociale » ainsi que la manière de montrer aux hommes qu’elle « est un être devant Dieu qui impose le respect de son intimité avant toute inclinaison à la séduction par ses apparences ». Pudique, discrète, respectueuse, exigeante, avec un sens de la morale, la femme voilée pour Tariq Ramadan s’oppose aux autres femmes, éternelles séductrices.

Cependant, il n’est pas un partisan du voilement des femmes par la force. Il dénonce d’ailleurs les parents qui « imposent à leur enfant de s’en vêtir sans qu’elle n’en comprenne le sens ». Le problème n’est pas le voilement des femmes, ni vraiment l’acte de violence en lui-même, mais le risque de rébellion que l’utilisation de la force implique : « pour certaines femmes, il s’agissait soit d’obéir aveuglément dans la discrimination, soit de se révolter dans la transgression ». Il faut donc faire en sorte que les femmes portent le voile, sans utilisation de la violence pour désamorcer tout sentiment d’obligation, de discrimination, et tout risque de refus, qu’il nomme transgression.

Refusant également l’obligation du voile sans explication donnée à la femme, il trahit sa pensée en comparant le voile à une sanction : « c’est commettre la même réduction que celle qui consiste à appliquer immédiatement un arsenal de sanctions sur le plan social sans avoir entrepris de réformes profondes ». Ainsi, il admet que le voile porte en lui un caractère répressif envers les femmes musulmanes.

Tariq Ramadan n’oblige pas non plus les femmes à se voiler de façon immédiate et précipitée. Il se réfère aux premières musulmanes qui auraient porté un voile quinze ans après la révélation. A ce titre, porter le voile est considéré comme un « cheminement volontaire et désiré », une « maturation », un « processus à long terme », qui peut prendre plusieurs années, mais dont l’issue est certaine. Alors que les femmes musulmanes n’auraient pas le choix devant cet « impératif », il présente subtilement par la suite le port du voile comme « un choix de conscience ».

Enfin, Tariq Ramadan n’est pas non plus un partisan des traditions, plus culturelles que religieuses, qui oppriment les femmes. Il appelle à « abstraire l’essence du message de l’Islam des accidents de sa lecture campagnarde, traditionnelle ou bédouine ». Ces traditions, comme par exemple l’excision, ne sont en effet pas des prescriptions coraniques. Elles ont généralement rejetées par les Frères musulmans, parce qu’elles ne sont pas islamiques, parce qu’elles effraient, et parce que les rejeter permet de se placer en pratiquants du juste milieu.

Tariq Ramadan évoque les femmes musulmanes qui « au nom de l’Islam, demandent leur juste statut, leur libération ». Il décide que le statut et la libération des femmes passera uniquement par la religion, et par le refus « de façon déterminée » du modèle occidental. Sous couvert d’anticolonialisme, la sécularisation, la libération sexuelle, les droits des femmes, sont rejetées par reductio ad occidentum. Il va jusqu’à présenter les revendications des femmes uniquement par une demande de plus d’Islam : « on rencontre des musulmanes qui exigent des sociétés où elles vivent avec une fidélité, un respect, une application réelle des principes de l’Islam ». Parlant à leur place, il affirme : « elles sont persuadées que plus d’Islam, c’est plus de droits et plus de libertés ».

Pour accepter le voile, Tariq Ramadan recommande vivement la scolarisation et l’éducation religieuse des femmes : « elles ont le droit fondamental de savoir et c’est de là que naît la responsabilité devant Dieu et la société », « la formation religieuse des femmes sera fonction de l’instruction de base ». Puisque le voile qui couvre les cheveux n’est pas évoqué dans le Coran, on devine qu’il s’agit de leur faire lire ses propres écrits, ou ceux qui considèrent le voile comme un impératif. Sous couvert d’équité entre les hommes et les femmes, qui devraient tous deux savoir lire et écrire pour ensuite étudier l’Islam, les femmes doivent apprendre qu’il est une obligation de se voiler.

Tout comme pour les chrétiens intégristes, Tariq Ramadan ne parle jamais d’égalité homme-femme. Il parle d’ « égalité devant Dieu » et de « complémentarité sociale ». Et ça change tout. L’égalité devant Dieu est inscrite dans le Coran, et ne justifie rien d’autre que l’égalité de traitement par Allah. La complémentarité sociale est quant à elle l’antithèse de l’égalité homme-femme : il ne s’agit ni plus ni moins que de développer les stéréotypes féminins et masculins pour justifier de soi-disant aptitudes et responsabilités différentes en fonction du sexe.

Tariq Ramadan désigne d’ailleurs la priorité de « la musulmane » : « la priorité familiale ». Il assume la « hiérarchisation » dans les activités des femmes, avec la famille en premier, puis se fait encore passer pour un juste milieu en rejetant la famille comme seule activité possible pour les femmes. Il leur reconnaît le droit de « gérer leurs affaires, de travailler, de s’organiser, d’élire ou d’être élues sans que cela ne contrevienne à l’éthique islamique ni à l’ordre des priorités », donc dans un cadre bien défini. Tariq Ramadan parle à plusieurs reprises de « rôle social », « d’activité sociale », et de la « vie sociale » des femmes, en usant des stéréotypes de genre autour du rôle social, d’aide, de solidarité dont sont assignées les femmes dans la société. Notons également les expressions utilisées comme « la musulmane », « la femme en Islam », « l’identité musulmane », qui nient toute diversité et essentialisent les femmes autour d’une femme figée, uniforme et stéréotypée.

Au final, la libération des femmes, c’est « dans et par l’Islam », et en s’opposant aux « sociétés actuelles [qui] bafouent » les droits des femmes. Tariq Ramadan s’inquiète de la « quotidienne trahison » des musulmans. On pourrait rajouter que c’est également « plus » d’Islam. Avoir des droits, oui, mais dans un cadre strict, sans habitudes culturelles non islamiques, en portant le voile, « sans jamais oublier Dieu », et avec « application de la shari’a ».

Une inscription dans la plus pure pensée des Frères musulmans

Beaucoup de musulmans interprètent le verset du Coran « pas de contrainte en religion » comme un appel à pratiquer un culte plus spirituel que fait d’interdits et d’obligations. Tariq Ramadan a une toute autre explication : il affirme qu’il appelle à un « espace éminemment exigeant » pour l’enseignement religieux et la formation des musulmans et surtout des musulmanes. « Pas de contrainte en religion », si ce n’est celui d’apprendre les textes des intellectuels musulmans pro-voile, le plus souvent salafistes ou Frères musulmans, et de progressivement se couvrir les cheveux.

Tariq Ramadan appelle plusieurs fois dans son article à « réformer en profondeur ». On croit souvent que réforme rime avec modernité. Il n’en est rien. Il s’agit ici de réformer, vers plus d’Islam dans la société, vers un mélange du religieux et du politique, vers un Islam non plus traditionnel mais fondamentaliste. Le terme « réforme » est typique du vocabulaire des Frères musulmans pour embellir leur image. De nombreux partis politiques et associations en Somalie, en Mauritanie, au Koweit… issus de la Confrérie portent dans leur nom le mot « réforme », tandis que la quasi-totalité des partis politiques de la Confrérie à l’international appellent dans leur programme à la « réforme ».

Dans son ouvrage, Caroline Fourest rappelle l’activisme forcené de Tariq Ramadan contre la mixité à la piscine. Elle rappelle ainsi ce qui le met en colère dans une conférence sur les « Grands péchés » tenue à la Réunion : « Aujourd’hui, les piscines, à l’Ile de la Réunion, ne sont pas islamiques ! Certains hommes y vont quand même en disant ‘mais moi je protège ce que je dois protéger’ mais qu’est-ce que tu regardes à la piscine : tu peux pas y aller parce que ton regard est posé sur des choses que tu ne dois pas voir ! Parce que tu vas là-bas et forcément ça t’attire ! Donc il faut développer des lieux où c’est sain, où l’on aura des piscines tout en respectant nos principes éthiques ».[3] De même qu’il encourage très clairement les jeunes filles à ne pas participer à toutes les activités sportives : « Il n’est pas permis au femmes de faire du sport dans des conditions qui dévoile leurs corps aux hommes ».[4]

Une autre caractéristique de Tariq Ramadan et des Frères musulmans est la vision à long terme, sans précipitation. C’est par exemple ce qu’il préconise pour le port du voile : le porter, mais après une éducation religieuse qui amène à ce cheminement. De façon plus générale, Tariq Ramadan sait que réformer en profondeur nécessite du temps, les deux étant liés : « c’est s’engager à changer les choses de façon conséquente et sur le long terme ». Il conseille aux musulmans de faire preuve de patience pour être efficace : « cette patience dans l’action, qui est la très exacte définition du mot arabe sabr, doit d’armer de cette conviction qu’il est plus juste de s’approcher lentement d’un modèle que d’en maquiller précipitamment la forme ».

Dans les références de son article, Tariq Ramadan fait référence à trois « savants »… tous issus de la Confrérie des Frères musulmans. Il cite l’égyptien Abd al-Halîm Abû Chuqqa et son « excellent travail de recherche et de synthèse ». Abu Chuqqa a eu comme professeur Muhammad al-Ghazali, et comme source d’inspiration reconnue Yusuf al-Qaradawi. Ces deux derniers ont d’ailleurs, comme le rappelle Tariq Ramadan, préfacé ses six volumes sur les femmes. Al-Ghazali, ardent combattant de la séparation du religieux et du politique en Egypte, a longtemps écrit dans le journal des Frères musulmans. Il avoue de lui-même que dans son apprentissage : « Celui qui me marqua le plus, c’est le martyr, l’Imam Hasan Al-Bannâ ». Il ne tarit pas de commentaires élogieux à l’égard du fondateur des Frères musulmans : « Il n’y avait pas une seule minute, je dirais même une seule seconde, qui s’écoulerait sans qu’il ne serve l’islam ». Al-Qaradawi est quant à lui le célèbre leader spirituel de la Confrérie, ayant justifié les attentats-suicide et la mise à mort des homosexuels, adepte des propos sexistes, antisémites ou encore négationnistes.

Voici un aperçu, à partir d’un texte de Tariq Ramadan, de sa vision totalitaire des droits des femmes. L’Occident est caricaturé, dépeint comme décadent, pour mieux fustiger les libertés que les femmes y ont acquis. En parallèle, l’Islam et ses dogmes sont assimilés à la vraie liberté. Ce discours est destiné aux musulmanes, à son entourage, mais cherche aussi à séduire des anti-colonialistes dans les milieux de gauche. Quant au voile, il est présenté comme une obligation pour les femmes. Dans une rhétorique qui présente toujours le pire pour se présenter comme modéré, Tariq Ramadan infuse une pensée sexiste et figée dans le temps comme dans les possibilités d’évolution pour les femmes. Sa souplesse dans les modalités due à sa vision au long terme ne doit pas masquer sa rigidité sur les obligations sexistes envers les femmes (voile, rôle familial ou encore social). Son texte est au final un cas d’école de la pensée frèriste , qu’il s’agisse du fond, de la forme ou de ses références !

Carla Parisi

[1] http://tariqramadan.com/la-situation-de-la-femme/

[2] Pour Une analyse détaillée de la pensée de Tariq Ramadan voir : Caroline Fourest, Frère Tariq, Grasset, 2004.

[3] « Les grands péchés », enregistré à l’Ile de la Réunion en août 1999, QA 4, Tawhid.

[4] « La Femme musulmane face à son devoir d’engagement », conférence enregistrée à Abidjan (Côte d’Ivoire), Tawhid.