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Attentats en Iran : « Les autorités craignent la montée du salafisme dans la minorité sunnite  »

vendredi 9 juin 2017, par siawi3

Source : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/06/08/attentats-en-iran-les-autorites-craignent-la-montee-du-salafisme-dans-la-minorite-sunnite_5140773_3218.html#GcFtYcsio7JGR37M.99

Attentats en Iran : « Les autorités craignent la montée du salafisme dans la minorité sunnite  »

Après les attaques du mercredi 7 juin àTéhéran, le chercheur français Stéphane Dudoignon revient sur l’emprise de la mouvance djihadiste sur les sunnites du pays.

LE MONDE | 08.06.2017 à15h29 • Mis àjour le 08.06.2017 à15h42

Propos recueillis par Louis Imbert

Stéphane Dudoignon, chercheur au CNRS àParis et spécialiste de la minorité sunnite en Iran, analyse les conséquences des attaques terroristes coordonnées qui ont frappé Téhéran, mercredi 7 juin, faisant treize morts.

Lire (en édition abonnés) : Téhéran sous le choc d’une double attaque djihadiste

Il s’agit de la première attaque terroriste en Iran revendiquée par l’organisation Etat islamique (EI). Peut-on parler d’un « 11-Septembre iranien  » ?

Stéphane Dudoignon : Il ne fait pas de doute que cette attaque marquera les esprits. D’autant que les cibles choisies, le Parlement et le mausolée de l’ayatollah Khomeyni, restent atypiques des attentats de l’EI. Contrastant avec les attaques de civils ou de policiers et de militaires isolés qui ont caractérisé les attentats terroristes en Europe, ceux de Téhéran affectent des symboles forts de la République islamique et ont fait immédiatement penser àun commanditaire autre que l’EI, de longue date assimilé par les Iraniens àun Etat rival, l’Arabie saoudite.

Cependant, ces deux attaques n’ont pas pris les Iraniens par surprise. Beaucoup d’observateurs et d’intellectuels locaux, depuis les attentats du 13 novembre 2015 àParis, se demandaient pourquoi l’Iran demeurait épargné. Avec la dégradation de la situation diplomatique dans la région, depuis la visite de Donald Trump en Arabie saoudite, le 21 mai, le sujet était redevenu d’actualité dans les conversations.

L’Iran est une cible prioritaire de l’EI. Comment expliquer qu’il n’ait pas été frappé plus tôt ?

Au-delàd’une implication militaire parfois décisive dans la lutte contre l’EI en Irak et en Syrie, il faut noter que l’Iran a toujours observé, en Syrie surtout, une attitude prudente àl’égard de l’organisation, apparaissant rarement aux avant-postes des offensives menées contre elle.

Sur le plan intérieur, la société iranienne est par ailleurs très encadrée et les polices se sont aguerries depuis le tournant des années 2000 àla fois au contrôle de frontières, longtemps restées poreuses avec des Etats aujourd’hui faillis (Irak àl’Ouest, Afghanistan et Pakistan àl’Est), ainsi que dans la lutte contre les mouvements de guérilla qui ont longtemps sévi sur les frontières occidentale et sud-orientale du pays.

Quelle emprise a la mouvance djihadiste sur la minorité sunnite du pays ?

Selon le ministère de l’intérieur, les membres des commandos de Téhéran étaient tous de nationalité iranienne. Le fait qu’une partie d’entre eux puisse être originaire de périphéries sunnites du pays renvoie àune menace clairement identifiée depuis des années par les autorités.

Des concessions ont été faites par l’Etat àces minorités depuis le tournant du siècle : soutien àl’enseignement religieux sunnite, reconnaissance en 2002 d’un parti Frères musulmans d’origine kurde, accès croissant de sunnites aux postes de commande politique locaux et régionaux. Mais on a observé pendant la même période la progression de courants salafistes dans l’ensemble de ces périphéries, ainsi que parmi les populations sunnites migrantes des principales métropoles du pays.

Ces courants salafistes remettent en cause l’autorité des institutions religieuses et politiques sunnites (écoles religieuses, parti Frères musulmans) qui constituent aujourd’hui les interlocuteurs du pouvoir central dans une variété d’anciennes marches impériales de l’Iran. C’est ce phénomène, étendu aux banlieues de Téhéran àla faveur de l’exode rural massif du demi-siècle écoulé, qui semble inquiéter particulièrement les autorités iraniennes.

Quelles réactions faut-il attendre de l’Etat en Iran et dans la région ?

Ces attaques ont fait prendre conscience àtout le pays du danger qui le guette àcourt terme : celui, dès la chute annoncée de Rakka, la « capitale  » de l’EI en Syrie, d’un conflit ouvert avec une coalition « sunnite  » soutenue par les Etats-Unis, dans lequel un terrorisme de commande serait amené àjouer un rôle déterminant.

Un enjeu clé sera la capacité du pouvoir àTéhéran de maintenir un dialogue associant le plus grand nombre d’interlocuteurs régionaux, au premier rang desquels la Turquie, touchée elle aussi par les attaques de l’EI, et qui a condamné vigoureusement les attentats de Téhéran.

Gageons que le président Hassan Rohani et son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, chercheront àpousser les diplomaties européennes àjouer un rôle plus important dans la région, àun moment où la Maison Blanche est dénoncée pour un amateurisme aux conséquences potentiellement catastrophiques pour l’ensemble du Moyen-Orient.

Lire (en édition abonnés) : L’Iran se sent acculé par l’agressivité des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite

A plus long terme, un défi important pour l’administration Rohani reconduite au pouvoir lors de la présidentielle du 19 mai sera de maintenir vis-à-vis des populations sunnites du pays la ligne libérale qui a été celle des réformistes jusqu’àprésent. C’est en grande partie celle-ci, en effet, qui a permis depuis le tournant du siècle leur large participation àla vie publique, notamment aux élections nationales et locales, et leur identification avec la République islamique.