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Bangladesh : Les porte-parole des sans-voix

Interview avec Sultana Kamal

lundi 26 juin 2017, par siawi3

Source : http://unesdoc.unesco.org/images/0019/001914/191443f.pdf

Peur de rien

Extrait du numéro Avril-Juin 2011 d Courrier de l’UNESCO
publié àl’occasion de la Journée internationale de la femme 8 mars 2011

Les porte-parole des sans-voix

Sultana Kamal reÌ pond aux questions d’Anbarasan Ethirajan, journaliste indien aÌ€ la BBC, Bangladesh

Bien qu’au Bangladesh, les postes politiques de treÌ€s haut niveau soient occupeÌ s par des femmes, la discrimination sexuelle n’y est pas moins institutionnaliseÌ e, selon la militante Sultana Kamal. La monteÌ e du fondamentalisme, dans ce pays laïc ouÌ€ l’islam demeure la religion d’EÌ tat, et les interruptions du processus deÌ mocratique ont des incidences directes sur la condition des femmes.

Le Bangladesh ceÌ leÌ€bre cette anneÌ e le 40e anniversaire de son indeÌ pendance. En quoi la vie des Bangladaises a-t-elle changeÌ depuis ?

Beaucoup de choses ont changeÌ depuis la libeÌ ration du pays. Aujourd’hui, les femmes sont dans l’ensemble bien plus conscientes de leurs droits. Elles arrivent bien mieux aÌ€ les faire valoir et elles se font deÌ sormais treÌ€s bien entendre sur la sceÌ€ne politique et sociale.
Certes, la situation n’eÌ volue pas au meÌ‚me rythme dans toutes les reÌ gions du pays et elle aurait pu eÌ‚tre meilleure sans les interruptions du processus deÌ mocratique ou la monteÌ e du fondamentalisme. De manieÌ€re geÌ neÌ rale, les Bangladais n’ont jamais approuveÌ l’orthodoxie religieuse dans le pays. Les femmes ont donc toujours beÌ neÌ ficieÌ d’un climat treÌ€s libeÌ ral, qu’elles ont exploiteÌ pour s’exprimer, participer aux deÌ bats et s’impliquer dans de nombreux aspects de la vie sociale.

Au Bangladesh, les postes de Premier ministre et de chef de l’opposition sont occupeÌ s par des femmes, Sheikh Hasina et Khaleda Zia, une situation plutoÌ‚t inhabituelle dans un pays aÌ€ majoriteÌ musulmane.

J’aime la façon dont vous preÌ sentez les choses, en disant qu’il s’agit d’une situation inhabituelle dans un pays aÌ€ majoriteÌ musulmane. Le Bangladesh est en effet un pays aÌ€ majoriteÌ musulmane, mais nous ne nous consideÌ rons pas comme un EÌ tat musulman. C’est un pays ouÌ€ vivent des personnes de religions diverses et ouÌ€ cohabitent de nombreuses cultures qui sont veÌ neÌ reÌ es et respecteÌ es. Mais concernant le fait que des femmes occupent deux des postes les plus eÌ leveÌ s de l’EÌ tat, il faut eÌ‚tre honneÌ‚te : lorsque nous votons pour Sheikh Hasina, nous votons en reÌ aliteÌ pour son deÌ funt peÌ€re, Sheikh Mujibur Rahman, le premier preÌ sident du pays. Et lorsque nous votons pour Khaleda Zia, nous votons en reÌ aliteÌ pour son deÌ funt mari, le geÌ neÌ ral Ziaur Rahman, ancien dictateur militaire. Les Bangladais gardent une image treÌ€s forte de ces deux ceÌ leÌ€bres leaders de notre socieÌ teÌ .
Toutefois, le simple fait que ces deux femmes soient au pouvoir et exercent un controÌ‚le reÌ el sur la situation du pays donne aux Bangladaises un sentiment de confiance, la conviction que les femmes peuvent elles aussi arriver au sommet.

Au Bangladesh, les files des femmes qui attendent pour voter sont presque toujours plus longues que celles des hommes.
© Faizal Tajuddin, Kuala Lumpur

Quelle est l’identiteÌ dominante au Bangladesh ? L’identiteÌ bengalie ou l’identiteÌ musulmane ?

De nombreux Bangladais se demandent s’ils sont d’abord musulmans ou bengalis. Ce conflit prend ses racines dans l’eÌ poque ouÌ€ le Bangladesh faisait partie du Pakistan. Les dirigeants militaires pakistanais mettaient constamment les habitants du Pakistan oriental au deÌ fi de prouver qu’ils eÌ taient des Pakistanais loyaux. Ils leur demandaient de prouver qu’ils eÌ taient de vrais musulmans, assimilant en cela l’identiteÌ musulmane aÌ€ l’identiteÌ pakistanaise.
Mais la majoriteÌ des Bangladais pensent que l’on peut avoir plusieurs identiteÌ s. Oui, je suis musulmane ou je suis neÌ e dans une famille musulmane, mais je suis aussi bengalie, je suis aussi une femme et je suis aussi une militante des droits de l’homme. J’ai de nombreuses identiteÌ s diffeÌ rentes. De la meÌ‚me façon, il y a des hindous ou des chreÌ tiens qui ont plusieurs identiteÌ s. Comme je l’ai deÌ jaÌ€ dit, le peuple bangladais croit fondamentalement au pluralisme, il croit au soufisme. Sa relation avec la nature, avec Dieu et avec tous les mysteÌ€res de la vie est, je le crois, intimement lieÌ e aÌ€ sa propre perception de lui-meÌ‚me et de la nature.
L’amour des Bangladais pour leur pays se meÌ‚le aÌ€ leur amour pour les fleuves, les arbres et la nature. La culture bangladaise est eÌ troitement associeÌ e aÌ€ l’harmonie fondamentale qu’ils cherchent aÌ€ voir partout. La culture de la confrontation n’existait pas aÌ€ la base : elle a eÌ teÌ creÌ eÌ e artificiellement et a constamment eÌ teÌ soutenue par des forces preÌ sentes au sein de la socieÌ teÌ , qui, de temps aÌ€ autre, reÌ ussissent aÌ€ s’emparer du pouvoir et aÌ€ eÌ tendre leur influence via le systeÌ€me eÌ conomique, le systeÌ€me eÌ ducatif et les organismes culturels.

Dans quelle mesure les forces fondamentalistes islamistes ont-elles modifieÌ la vie sociale et culturelle au Bangladesh ?

Les fondamentalistes se sont empareÌ s des secteurs cleÌ s de la socieÌ teÌ : banques, assurances, santeÌ , eÌ ducation, etc. C’est dans le systeÌ€me eÌ ducatif que leur
influence est la plus neÌ faste, car ils ont modifieÌ tous les programmes et toutes les meÌ thodes d’information dans le pays. L’interpreÌ tation correcte de la religion passe forceÌ ment par leur enseignement ou la soumission aÌ€ leur mode de penseÌ e.
Ils se servent de la terreur pour acceÌ der au pouvoir ou s’y maintenir. Tous les dommages causeÌ s aÌ€ la socieÌ teÌ bangladaise par les fondamentalistes ont eÌ teÌ le fait des armes. Ils se servent de la religion qui nous dit que rien ne peut eÌ‚tre remis en question : la population n’a donc d’autre choix que de se soumettre. Ils se servent aussi de la liberteÌ d’expression et des possibiliteÌ s offertes par la deÌ mocratie pour donner des ordres religieux. Ils reÌ peÌ€tent sans cesse : « nous voulons la teÌ‚te de cette personne  » ou bien « cet individu doit eÌ‚tre pendu car c’est un traiÌ‚tre  », chaque fois qu’une personne dit quelque chose qu’ils consideÌ€rent blaspheÌ matoire. Ces meÌ thodes terrifient la population. Mais vous remarquerez eÌ galement que peu de gens soutiennent reÌ ellement ces pratiques. De nombreux Bangladais s’expriment contre ces accusations deÌ€s qu’ils sont suÌ‚rs que leur prise de position n’aura pas de reÌ percussions et n’entraiÌ‚nera pas de repreÌ sailles de la part des fondamentalistes. Mais il y a d’autres acteurs de la socieÌ teÌ qui les soutiennent, les encouragent et les proteÌ€gent deÌ€s qu’ils sont en danger, aÌ€ chaque eÌ lection, par exemple.

Ces dernieÌ€res anneÌ es, les tribunaux bangladais ont rendu plusieurs jugements interdisant de forcer une femme aÌ€ porter la burqa [ou le voile]. AÌ€ Dacca, on voit que ces deÌ cisions sont accepteÌ es, mais deÌ€s que l’on sort de la capitale, on se rend compte que les femmes continuent de porter la tenue islamique traditionnelle.

Tout d’abord, il faut se rappeler que les femmes des zones rurales ont treÌ€s peu de moyens d’eÌ‚tre indeÌ pendantes au niveau eÌ conomique et social. Ces femmes appartiennent pour la plupart aÌ€ la classe moyenne infeÌ rieure ou aux couches deÌ favoriseÌ es de la socieÌ teÌ . Elles utilisent donc ce genre de strateÌ gie pour pouvoir sortir de chez elles. Lorsque nous parlons avec elles, elles nous confient que leur famille ne les laisse pas sortir sans burqa. Elles sont donc obligeÌ es de la porter si elles veulent se rendre aÌ€ l’eÌ cole, au travail ou aÌ€ une reÌ union.
AÌ€ quoi est due cette situation ? Dans les campagnes, les hommes se voient eux aussi refuser un grand nombre d’opportuniteÌ s par les leaders sociaux qui les briment. Malheureusement, ces leaders sociaux sont lieÌ s aÌ€ la hieÌ rarchie religieuse ; ils poussent alors les hommes aÌ€ controÌ‚ler leur femme de cette manieÌ€re. Et comme pendant de nombreuses anneÌ es, ce pays a eÌ teÌ dirigeÌ par les geÌ neÌ raux qui ont noueÌ des alliances solides avec les forces religieuses, ces pratiques ont eÌ teÌ encourageÌ es, alimenteÌ es et meÌ‚me proteÌ geÌ es par l’EÌ tat. VoilaÌ€ pourquoi il ne sera pas facile pour certaines femmes de dire que du jour au lendemain, elles vont arreÌ‚ter de porter la burqa.
On voit beaucoup plus de burqas aujourd’hui au Bangladesh que l’on en voyait lorsque le pays faisait partie du Pakistan. Pour moi, c’est une des conseÌ quences des interruptions du processus deÌ mocratique durant lesquelles le peuple bangladais a eÌ teÌ contraint de se soumettre aÌ€ certains pouvoirs et aÌ€ certaines forces qui ne souhaitaient pas le voir s’exprimer et ranimer l’esprit de la guerre de libeÌ ration de 1971. Il y avait alors un conflit ouvert entre les groupes de la ligne dure, opposeÌ s aÌ€ l’indeÌ pendance, et les puissances qui combattaient pour la libeÌ ration du Bangladesh.
Autre sujet deÌ licat : les attaques des femmes aÌ€ l’acide et le harceÌ€lement sexuel des jeunes filles, qui meÌ€nent souvent au suicide. Est-il possible de controÌ‚ler ces pratiques par la simple promulgation de lois ?
C’est un probleÌ€me social, il doit donc eÌ‚tre traiteÌ par des moyens sociaux. Nous devons creÌ er un climat ouÌ€ les femmes se sentent assez en confiance pour lutter contre ces pratiques. Par ailleurs, il est neÌ cessaire d’impliquer l’EÌ tat, la socieÌ teÌ et les familles dans la protection des femmes. Nous devons parler avec les familles, leur faire clairement comprendre que dans ce pays, les femmes ont les meÌ‚mes droits et la meÌ‚me digniteÌ que les hommes et que ces principes doivent eÌ‚tre respecteÌ s. Il n’est pas possible de faire de compromis sur ce point. La lutte contre ces pratiques doit s’inscrire dans un mouvement social. Mais la leÌ gislation a eÌ galement son utiliteÌ , car elle donne une sorte de pouvoir et de confiance dans la possibiliteÌ de combattre ces probleÌ€mes sur le plan leÌ gal.

La discrimination sexuelle est-elle institutionnaliseÌ e au Bangladesh ?

Si l’on examine les lois relatives aÌ€ la personne qui existent au Bangladesh, j’aurais tendance aÌ€ vous reÌ pondre que oui. D’apreÌ€s ces textes, le peuple doit eÌ‚tre gouverneÌ par les lois religieuses, ces dernieÌ€res discriminant clairement les femmes. Mais l’EÌ tat ne fait rien pour lutter contre ces discriminations. Nous demandons depuis 1972 l’adoption d’un code civil ou d’un code familial uniforme pour tous. Le gouvernement n’est pas capable d’agir sur ce point et nous n’avons toujours pas clairement deÌ fini ce qu’eÌ tait la discrimination positive ou l’eÌ galiteÌ des sexes. Nous nous heurtons aÌ€ une forte reÌ sistance au sein de la socieÌ teÌ , qui se refleÌ€te dans les politiques de l’EÌ tat.

Il y a actuellement une controverse sur la manieÌ€re dont le Bangladesh traite les reÌ fugieÌ s ethniques rohingya qui fuient la perseÌ cution preÌ sumeÌ e du Myanmar voisin.
Quelle est votre opinion aÌ€ ce sujet ?

Tout d’abord, je pense que ces personnes sont utiliseÌ es par les partisans du fondamentalisme au Bangladesh. C’est une chose. Un des autres aspects du probleÌ€me, d’apreÌ€s notre ministre des Affaires eÌ trangeÌ€res, est eÌ conomique. ce qui repreÌ sente une lourde charge eÌ conomique que le Bangladesh ne peut pas assumer.
Leur nombre constitue un autre probleÌ€me. Le Bangladesh n’a absolument pas la possibiliteÌ de geÌ rer une population si importante.
D’un autre coÌ‚teÌ , en tant que militante des droits humains, je voudrais que l’on reconnaisse l’existence de tous ces probleÌ€mes. Il faudrait alors pouvoir les traiter de manieÌ€re deÌ cente. Je suis profondeÌ ment convaincue que ces personnes ont elles aussi des droits et que ces droits doivent eÌ‚tre respecteÌ s.

Parlez-nous de vous. Qu’est ce qui vous a inciteÌ e aÌ€ militer pour les droits des femmes ?

J’ai grandi dans un environnement ouÌ€ gravitaient de nombreux activistes sociaux et politiques. Mes parents se sont fortement engageÌ s dans le mouvement anti-britannique. Puis ma meÌ€re a initieÌ le mouvement des femmes au Bangladesh et elle a joueÌ un roÌ‚le majeur dans le mouvement pour la langue bengalie, ainsi que dans les mouvements culturels des anneÌ es 1950 et 1960.
Je me suis engageÌ e dans la vie publique au moment de la guerre de libeÌ ration du pays. J’ai passeÌ plusieurs mois en Inde pendant cette guerre qui a dureÌ neuf mois. Avec ma sÅ“ur, nous avons monteÌ un hoÌ‚pital pour soigner les indeÌ pendantistes blesseÌ s. Auparavant, j’avais aideÌ mes compatriotes aÌ€ obtenir des renseignements ou un abri et aÌ€ passer la frontieÌ€re.
ApreÌ€s la libeÌ ration en 1971, j’ai commenceÌ aÌ€ travailler avec les femmes qui avaient eÌ teÌ durement toucheÌ es par la guerre et qui venaient voir ma meÌ€re. Beaucoup d’entre elles avaient perdu leur mari et rencontraient des difficulteÌ s avec leur belle-famille. D’autres voulaient savoir si elles pouvaient se remarier et garder leurs enfants. C’est pour cela que j’ai deÌ cideÌ de faire des eÌ tudes de droit et que je suis devenue avocate. Je sentais qu’avec un bagage juridique, je pourrais leur eÌ‚tre utile. Je voulais les aider aÌ€ reÌ aliser qu’elles avaient des droits et qu’elles pouvaient vivre dans la digniteÌ .

Vous avez eÌ teÌ menaceÌ e aÌ€ maintes reprises et on a meÌ‚me attenteÌ aÌ€ votre vie. Avez-vous deÌ jaÌ€ penseÌ aÌ€ renoncer ?

Pas vraiment, car mes parents m’ont appris que lorsqu’on abandonne, on perd la moitieÌ de la bataille. Pourquoi laisser les autres penser qu’ils vous ont battu et abandonner les causes pour lesquelles vous luttez ? On n’a qu’une vie aÌ€ perdre, c’est ce qui fait sa force.
MeÌ contents du fait que j’avais eÌ pouseÌ un Hindou et de certaines de mes freÌ quentations, des fondamentalistes ont mis le feu aÌ€ ma maison en 1995. Nous avons bien failli y passer. Plus tard, ils ont aussi jeteÌ une bombe chez moi. Mais, je ne me suis jamais inquieÌ teÌ e pour mon bien-eÌ‚tre ou pour ma vie. Certes, j’ai une responsabiliteÌ envers mon mari et ma fille. Ils ont un droit sur ma vie. Mais laÌ€ encore, je pense que la manieÌ€re dont j’ai eÌ teÌ eÌ leveÌ e et dont j’ai commenceÌ aÌ€ appreÌ hender les probleÌ€mes de la vie m’ont appris qu’il fallait ne jamais avoir peur. La peur ne sert aÌ€ rien, elle n’apporte pas de solution. s

Sultana Kamal, militante bangladaise pour les droits des femmes, est directrice exeÌ cutive d’Ain o Shalish Kendra (ASK).