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Algérie : Luttes contre l’oubli

mardi 27 juin 2017, par siawi3

Source : AFEPEC, 26.06.2017

Lettre ouverte de la famille LARRIBERE

Bonjour,
Au nom de la famille Larribère, je vous adresse la lettre ouverte des petits enfants de Jean Marie Larribère suite àdébaptisation récente de la clinique.

Chères amies, nous tenons àremercier vivement l’AFEPEC de nous avoir alerté et aussi pour ses nombreuses actions, et celà, dans un contexte particulièrement difficile afin de sauvegarder la mémoire de la famille àtravers le nom de la clinique.

Grâce àvous, une importante mobilisation a commencé.

Je vous remercie de faire connaître le plus largement possible notre lettre, de la diffuser aux médias et de la transmettre aux différentes autorités algériennes sous les formes que vous jugerez les plus appropriées .

Merci infiniment pour votre courage et tout ce que vous faites !
Vous pouvez être fières du travail sans relâche que vous menez !!!

Pour la famille,
Mourad Benabdallah

°°

LETTRE OUVERTE DE LA FAMILLE LARRIBERE

Nous venons d’apprendre avec consternation, graÌ‚ce aÌ€ l’alerte lanceÌ e par l’Association FeÌ ministe pour l’Epanouissement de la Personne et l’Exercice de la CitoyenneteÌ (AFEPEC) d’Oran, que la clinique « LarribeÌ€re » a eÌ teÌ deÌ baptiseÌ e. Nous ne pouvons imaginer que c’est un acte conscient. Cela ne peut qu’eÌ‚tre l’œuvre de personnes ignorantes de son histoire et de la signification du nom qu’elle porte.

Il fut un temps, pas treÌ€s lointain, ouÌ€ les Oranais connaissaient les actes heÌ roïques de la famille LarribeÌ€re pendant la guerre de libeÌ ration nationale. L’engagement des LarribeÌ€re contre le colonialisme, pour l’indeÌ pendance nationale et pour la justice sociale remonte aÌ€ plusieurs geÌ neÌ rations. Les eÌ poux Yvonne et Jean-Marie ont transmis aÌ€ leurs cinq filles cet engagement pour l’AlgeÌ rie indeÌ pendante.

Le docteur Jean-Marie LarribeÌ€re eÌ tait consideÌ reÌ par l’OAS comme « le meÌ decin du FLN  » qui exerçait dans cette clinique, devenue un lieu de passage, de soins, de repos et de « planque » pour les militants de l’indeÌ pendance, aÌ€ qui, il faisait parfois traverser la frontieÌ€re algeÌ ro- marocaine. Les assassins de l’OAS s’eÌ taient particulieÌ€rement acharneÌ s contre lui, en essayant de le « liquider  ». Ils ont alors fait exploser la clinique le 24 avril 1962 avec la neutraliteÌ bienveillante de l’armeÌ e française, sachant qu’il s’y trouvait. Quelque temps auparavant, il avait deÌ jaÌ€ eÌ chappeÌ aÌ€ la mort parce que l’arme du tireur s’eÌ tait enrayeÌ e. Par chance, nous disposons encore d’un enregistrement audio de Jean-Marie qui relate dans le deÌ tail cet attentat.

Il nous est impossible de relater ici tous les actes heÌ roïques du docteur Jean-Marie LarribeÌ€re durant la lutte d’indeÌ pendance, mais rappelons aussi qu’en 1953, il a participeÌ activement aux manifestations de soutien aÌ€ l’importante greÌ€ve des dockers d’Oran, lesquels refusaient de charger les bateaux en partance pour l’Indochine, en solidariteÌ avec le mouvement indeÌ pendantiste. Le retentissement de ces eÌ veÌ€nements a eÌ teÌ tellement important que le pouvoir colonial a deÌ clareÌ l’eÌ tat de sieÌ€ge. Au point culminant des manifestations et face aÌ€ la violence reÌ pressive, Jean-Marie LarribeÌ€re a eÌ teÌ ameneÌ aÌ€ frapper le commissaire de police d’Oran, ce qui lui a valu une arrestation de plusieurs jours.

L’eÌ pouse de Jean-Marie, Yvonne, eÌ tait connue pour les paniers de nourriture qu’elle distribuait aux militantes indeÌ pendantistes de la prison d’Oran, ouÌ€ ses propres filles eÌ taient incarceÌ reÌ es (Paulette et Aline). Yvonne eÌ tait eÌ galement constamment insulteÌ e par les tenants de l’AlgeÌ rie française, quand elle faisait le marcheÌ . Un commerçant algeÌ rien lui avait dit « ne fais pas attention, tes filles sont en prison pour l’honneur ».

ApreÌ€s le plastiquage de la clinique et la tentative d’assassinat, Jean-Marie a eÌ teÌ envoyeÌ en France, pour des raisons eÌ videntes de seÌ curiteÌ . Ceci ne l’a pas empeÌ‚cheÌ de revenir rapidement en AlgeÌ rie pour soigner, dans le quartier dit « musulman » les AlgeÌ riens et les moudjahidines, durant la peÌ riode marqueÌ e par les crimes de l’OAS.
A l’indeÌ pendance, le docteur Jean-Marie LarribeÌ€re a Å“uvreÌ aupreÌ€s du ministre de la santeÌ Nekkache, pour geÌ neÌ raliser et deÌ mocratiser la meÌ thode de « l’accouchement sans douleur  » qu’il avait introduite en AlgeÌ rie dans les anneÌ es cinquante, suite aÌ€ un seÌ jour en Union SovieÌ tique.

En France, les nostalgiques de l’AlgeÌ rie Française n’ont pas cesseÌ de lui vouer une haine feÌ roce, car eux, n’ont pas oublieÌ son engagement total pour l’indeÌ pendance de l’AlgeÌ rie et n’heÌ sitent pas, encore aujourd’hui, aÌ€ le calomnier et aÌ€ salir sa meÌ moire. On trouve encore aujourd’hui sur des sites « nostalgeÌ riques  » des accusations de mise en place de banques du sang preÌ leveÌ sur des EuropeÌ ens au profit des « rebelles  » du FLN...

La deÌ baptisation de la clinique LarribeÌ€re est autant une offense aÌ€ la meÌ moire de Jean-Marie et aÌ€ son combat pour l’indeÌ pendance de l’AlgeÌ rie, qu’aÌ€ tous ceux qui ont eu le meÌ‚me engagement. Le nom de Jean-Marie LarribeÌ€re sur cette clinique constituait un symbole fort de reconnaissance, d’hommage et de meÌ moire sur l’engagement de ces patriotes dans la guerre de libeÌ ration. Parmi ces femmes et ces hommes, il y avait l’entourage familial de Jean-Marie.

Camille LarribeÌ€re, freÌ€re de Jean-Marie, membre du Parti Communiste AlgeÌ rien et actif parmi les paysans de l’Oranie, avait pris position deÌ€s 1952 pour la lutte armeÌ e. En 1955, il a eÌ teÌ l’un des dirigeants communistes et des organisateurs des Combattants de la LibeÌ ration (C.D.L.), maquis du PCA qui rejoignirent ensuite les rangs de l’A.L.N. (ArmeÌ e de LibeÌ ration Nationale).

Dans le sillage de leur peÌ€re et leur oncle, les cinq filles du docteur Jean- Marie LarribeÌ€re, ainsi que leurs conjoints ont fait preuve du meÌ‚me engagement pour l’indeÌ pendance de l’AlgeÌ rie.

Lucette LarribeÌ€re et son eÌ poux en seconde noce, Bachir Hadj Ali, ont eu un parcours militant intense, difficile aÌ€ reÌ sumer en quelques lignes. Lucette a notamment fait partie des Combattants de la LibeÌ ration (C.D.L.). Elle est resteÌ e en clandestiniteÌ durant toute la peÌ riode de la lutte de libeÌ ration nationale.

Son premier eÌ poux, Robert Manaranche, membre du syndicat C.G.T. des fonctionnaires et militant de la cause algeÌ rienne a eÌ teÌ arreÌ‚teÌ en feÌ vrier 1957 par les parachutistes français. Il a eÌ teÌ retenu 4 mois au centre de tri de Beni Messous coupeÌ de tout contact avec l’exteÌ rieur, puis interneÌ au camp de Lodi en 1957.

Simone LarribeÌ€re, eÌ pouse Benhaïm, eÌ tait membre du syndicat des travailleurs de l’EGA (ElectriciteÌ et Gaz d’AlgeÌ rie) et activait au sein du Parti Communiste AlgeÌ rien aux coÌ‚teÌ s de Maurice Audin qui a payeÌ de sa vie son engagement pour l’indeÌ pendance de l’AlgeÌ rie.

Benabdallah Abdelkrim, eÌ poux de Suzanne LarribeÌ€re, dirigeant du Parti Communiste Marocain et du Croissant Noir, organisation de la lutte armeÌ e contre le colonialisme français, a eÌ teÌ assassineÌ durant la lutte d’indeÌ pendance du Maroc.

Paulette LarribeÌ€re et son eÌ poux Daniel Touboul ont eÌ teÌ arreÌ‚teÌ s apreÌ€s les greÌ€ves des eÌ tudiants du 19 mai 1956. Paulette LarribeÌ€re a fait 14 mois aÌ€ la prison d’Oran ouÌ€ elle a accoucheÌ . Son mari Daniel Touboul a eÌ teÌ tortureÌ au commissariat de la Marine, pour ensuite faire 3 anneÌ es de prison aÌ€ Oran et Berrouaghia.

Aline LarribeÌ€re, s’est engageÌ e au Parti Communiste AlgeÌ rien aÌ€ l’aÌ‚ge de 17 ans, au moment de la greÌ€ve des dockers. Elle a eÌ teÌ arreÌ‚teÌ e en meÌ‚me temps qu’Emile Schecroun, son actuel eÌ poux, militant du PCA aussi, en septembre 1956 lors du deÌ manteÌ€lement du maquis de Tlemcen dans les sinistres « caves du TreÌ sor d’Oran  ». Emile fut tortureÌ pendant 3 jours et 3 nuits en preÌ sence d’Aline. Ils ont eÌ teÌ emprisonneÌ s dans de terribles conditions jusqu’aÌ€ l’indeÌ pendance.

Les petits enfants que nous eÌ tions alors (de quelques mois aÌ€ 10 ans), avons eÌ teÌ recueillis dans cette clinique par nos grands-parents. Nous eÌ changions entre nous sur ce qui eÌ tait le « mieux  » : un peÌ€re deÌ ceÌ deÌ (assassineÌ ), une meÌ€re en clandestiniteÌ , deux autres en prison, deux peÌ€res interneÌ s... dans tous les cas, nos parents n’eÌ taient pas aupreÌ€s de nous... VoilaÌ€ ce qu’eÌ tait la clinique LarribeÌ€re pendant la guerre d’indeÌ pendance.

A l’indeÌ pendance, aucun des membres de la famille n’a chercheÌ une quelconque reconnaissance, mais nous eÌ tions tous fiers de l’hommage symbolique qui eÌ tait fait aÌ€ notre grand-peÌ€re et aÌ€ la famille, en baptisant la clinique LarribeÌ€re.

Mais nous n’avions pas imagineÌ cette deÌ baptisation qui survient au moment meÌ‚me, ouÌ€ en France, les « nostalgeÌ riques  » et les anciens de l’O.A.S. eÌ rigent des steÌ€les aÌ€ la meÌ moire des criminels de l’O.A.S.

Nous tenons à remercier très chaleureusement l’AFEPEC pour ses nombreuses luttes contre l’oubli.

Les petits-enfants Larribère.