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ArcheÌ ologie d’une reÌ gression : ’ LA FABRIQUE DU MUSULMAN’

Book Review

mercredi 28 juin 2017, par siawi3

Source : http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article2921

ArcheÌ ologie d’une reÌ gression

Nedjib SIDI MOUSSA
LA FABRIQUE DU MUSULMAN
Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale
Paris, Libertalia, 2017, 160 p.

Dans une eÌ poque marqueÌ e par la confusion et l’indiffeÌ renciation, ouÌ€ les horions, les anatheÌ€mes et les proceÌ€s en sorcellerie ont pris le pas sur la deÌ libeÌ ration(1), l’ouvrage de Nedjib Sidi Moussa fait figure de contre-feu salutaire.

Comment des theÌ€ses dont on aurait pu penser qu’elles eÌ taient, jusqu’aÌ€ il y a peu, la marque de fabrique exclusive de l’extreÌ‚me droite, ont-elles pu diffuser vers des milieux se disant de gauche ? Comment des termes aussi neÌ gativement connoteÌ s que « race » (parfois affubleÌ de l’eÌ pitheÌ€te « sociale  »...) ou « indigeÌ€ne  » ont-ils pu paraiÌ‚tre respectables aux yeux de certains militants et devenir des eÌ leÌ ments de discours preÌ tendument contestataires ?

Communautarisme, identiteÌ et assignation

DerrieÌ€re l’usage des mots et les contorsions langagieÌ€res se joue en reÌ aliteÌ une entre- prise de substitution, et de deÌ molition, qui vise aÌ€ remplacer la lutte des classes par la lutte des races. Cette entreprise, entameÌ e depuis quelques deÌ cennies, populariseÌ e par la posteÌ riteÌ des courants universitaires postmodernes nord-ameÌ ricains, s’inscrit dans un processus contre-reÌ volutionnaire deÌ niant toute possibiliteÌ d’eÌ mancipation collective (2). C’est l’affirmation identitaire, qui prend la place de la conscience de classe, renforceÌ e par l’assignation identitaire : l’individu est sommeÌ de se conformer aÌ€ sa culture (sa religion, sa « race  »...) d’origine, et de se plier aÌ€ des deÌ terminismes auxquels il n’a plus la possibiliteÌ d’eÌ chapper sans risquer de subir l’infamante accusation de trahison.

C’est aÌ€ une archeÌ ologie de ce mouvement reÌ gressif, au sens concret et litteÌ ral d’anti- progressiste, que proceÌ€de N. Sidi Moussa. Remontant le fil de l’histoire, il analyse la formation et la propagation de ce discours et sa reÌ ception. Ou plutoÌ‚t de ces discours, pluriels par leurs origines et leurs tenants, mais ayant en commun quelques aspects saillants : ethno-diffeÌ rentialisme, communautarisme, « deÌ colonialisme  ». MarqueÌ s aussi par le rejet de l’universalisme issu du mouvement des LumieÌ€res, rejeteÌ comme l’expression de la domination europeÌ enne, ces discours teinteÌ s de relents antiseÌ mites exportent des theÌ matiques traditionnelles de l’extreÌ‚me droite vers des populations qui en eÌ taient jusque-laÌ€ eÌ loigneÌ es. Ainsi de curieuses passerelles se tissent d’un bord aÌ€ l’autre de l’eÌ chiquier, sans que ces dangereuses deÌ rives suscitent le rejet qu’elles meÌ ritent. Les productions de ce courant savent jouer de l’opaciteÌ du discours (l’ambigüiteÌ et la contradiction interne sont caracteÌ ristiques du discours postmoderne) et du sentiment de culpabiliteÌ , reÌ el ou fantasmeÌ , d’une partie de la petite bourgeoisie de gauche, de ce fait plus facilement reÌ ceptive. C’est un des reÌ sultats de la production intellectuelle orientalisante, essentialisant les rapports entre Occident et Orient.

C’est bien entendu le Parti des indigeÌ€nes de la reÌ publique (PIR) et sa repreÌ sentante meÌ diatiseÌ e, Houria Bouteldja, qui focalisent l’attention de l’auteur. Rares sont ceux, au sein des mouvements de la gauche dite radicale, qui aÌ€ l’instar de Serge Halimi, ont pointeÌ le danger que faisait courir au mouvement social la publiciteÌ , sans critiques, de theÌ€ses reÌ gressives porteÌ es par le mouvement des IndigeÌ€nes (3). Un des objectifs clairement afficheÌ par Houria Bouteldja est le dynamitage de la gauche, au nom de la lutte contre les « dominations blanches  » (sic !), et on peut dire qu’il est en passe d’eÌ‚tre atteint. L’auteur souligne la complaisance de cette mouvance aÌ€ l’eÌ gard de mouvements religieux (le terme « islamophobie  » est deÌ gaineÌ contre toute critique de la religion musulmane), et de mouvements ou reÌ gimes autoritaires : l’Iran d’Ahmadinejad, le Venezuela de ChaÌ vez, le Hamas ou le Hezbollah. Tout cela, bien suÌ‚r, au nom de l’anti-impeÌ rialisme...

Syntaxe et religion

C’est la question religieuse – preÌ ciseÌ ment celle portant sur l’islam et les musulmans en France et en Europe – et la notion d’islamophobie, propice aÌ€ toutes les distorsions, qui sont au cÅ“ur des controverses susciteÌ es par les IndigeÌ€nes de la ReÌ publique et leurs eÌ pigones.

On voit apparaiÌ‚tre depuis quelques anneÌ es la figure du Musulman, avec majuscule, porteur d’une identiteÌ culturelle et religieuse qui appartiendrait aÌ€ un groupe social homogeÌ€ne, aux contours flous, sorte de nationaliteÌ de substitution (4). Cela au prix d’un escamotage : ouÌ€ sont passeÌ s le travailleur immigreÌ , l’ouvrier nord-africain, le jeune beur de banlieue ? CateÌ gories tout aussi probleÌ matiques, certes, mais ancreÌ es, pour le coup, dans un contexte social. Cette tentative d’homogeÌ neÌ isation d’une cateÌ gorie creÌ eÌ e sui generis porte en germe l’aggravation des divisions diffeÌ rentialistes, et nie la reÌ aliteÌ des combats de celles et ceux qui, issus de familles musulmanes, revendiquent la liberteÌ de leurs parcours et engagement vers l’eÌ mancipation. Et leur inscription dans les luttes sociales au coÌ‚teÌ de tous les autres, formant un peuple qui se reconnaiÌ‚t dans et pour la lutte. Entre paternalisme et meÌ pris ouvert, cette figure inventeÌ e du Musulman sert aussi bien d’appui aux zeÌ lateurs du reÌ publicanisme laïciste – qui s’en font un repoussoir– qu’aux promoteurs d’un culturalisme identitaire voyant dans l’expression religieuse des « domineÌ s  » une affirmation de digniteÌ et un outil de leur libeÌ ration. C’est aÌ€ ces fausses dichotomies qu’on mesure le recul de la critique. Pour N. Sidi Moussa, cette impasse illustre, pour le moins, l’eÌ tat de faiblesse qui caracteÌ rise la penseÌ e politique et le mouvement social d’aujourd’hui. Elle induit aussi la neÌ cessiteÌ de deÌ passer ces faux deÌ bats pour en revenir aÌ€ une analyse de classe. La critique et la remise en cause de l’exploitation et de la domination sociale ne peuvent s’accommoder ni du racisme – fuÌ‚t- il reÌ publicain, sous couvert de lutte pour la laïciteÌ â€“ ni de la moindre compromission avec l’alieÌ nation religieuse.

Retraçant l’histoire du terme « islamophobie  », deÌ sormais reÌ current dans le deÌ bat public, l’auteur insiste, aÌ€ juste titre, sur les usages confusionnistes que justifie une appellation qui deÌ signe tout aÌ€ la fois des atteintes aÌ€ des croyances religieuses individuelles et des critiques aÌ€ des institutions religieuses liberticides. Du coÌ‚teÌ de l’Organisation de la coopeÌ ration islamique (OCI) (5), par exemple, les intentions deviennent plus claires, d’une aveuglante clarteÌ pourrait-on dire, quand on sait que sa deÌ nonciation reÌ iteÌ reÌ e de l’islamophobie a pour principal but de faire de la lutte contre le blaspheÌ€me un objectif de l’ONU. C’est donc bien un usage politique preÌ cis du terme qu’il s’agit de contester. Et, sur ce plan, N. Sidi Moussa vise juste en mettant, pour le coup, en lumieÌ€re les eÌ videntes ambiguïteÌ s de certaines tendances du mouvement
libertaire gagneÌ es au diffeÌ rentialisme neÌ o-gauchiste dont le positionnement vis-aÌ€-vis des religions est inacceptable. La lutte contre le racisme, leÌ gitime, ne doit jamais laisser le champ libre aux reÌ gressions religieuses au preÌ texte que ces croyances seraient celles de populations seÌ greÌ gueÌ es. Deux rappels historiques sont, pour le cas, bienvenus : l’attitude de soutien, toujours critique, de nombre d’anarchistes français, pendant la guerre d’AlgeÌ rie, au mouvement de Messali Hadj ; la deÌ nonciation par le groupe « Noir et Rouge  » de la politique de la « main tendue aux catholiques  », initieÌ e par Thorez et le Parti communiste français. Il n’est jamais vain de remonter le temps pour mesurer aÌ€ quel niveau d’accommodements et de compromissions nous en sommes arriveÌ s.

Sur un autre plan, l’auteur rappelle, utilement, les conditions eÌ conomiques et sociales dans lesquelles s’organisent les tentatives de mises en place du communautarisme, et le contexte politique qui fait toile de fond aux aÌ‚pres concurrences pour le controÌ‚le des populations musulmanes en France. Les eÌ chos des eÌ volutions politiques et religieuses survenant au-delaÌ€ des frontieÌ€res parviennent jusqu’au sein de ces populations : l’islamisme n’a pas oublieÌ l’internationalisme... C’est d’ailleurs dans ce contexte que l’auteur replace la creÌ ation du Parti des indigeÌ€nes de la ReÌ publique, dont la surface meÌ diatique est sans commune mesure avec son influence reÌ elle.

Ce n’est pas le moindre meÌ rite de N. Sidi Moussa que de replacer dans leur perspective historico-politique les eÌ volutions des mouvements identitaires et communautaires, leurs relations avec certains courants de la gauche extra-parlementaires et leurs compatibiliteÌ s avec certains aspects de l’extreÌ‚me droite islamiste. AÌ€ cet eÌ gard, les convergences entre mouvements inteÌ gristes de toutes obeÌ diences autour de la « Manif pour tous  » ne peuvent surprendre que des naïfs dont l’eÌ tat de confusion est visiblement absolu. En deÌ montant, par une argumentation serreÌ e et documenteÌ e, les discours et les positions deÌ fendues depuis maintenant une quinzaine d’anneÌ es par le PIR et ses satellites, La Fabrique du Musulman devrait permettre de clarifier le deÌ bat, et surtout de se deÌ barrasser de certaines pudeurs mal venues en matieÌ€re de croyances religieuses. On ne peut qu’eÌ‚tre redevable aÌ€ N. Sidi Moussa de s’eÌ‚tre atteleÌ aÌ€ cette difficile taÌ‚che de mise en perspective politique et de rappel de principes intangibles : le rejet de l’ethno- diffeÌ rentialisme, du racisme et de l’antiseÌ mitisme, la reÌ affirmation des valeurs eÌ mancipatrices d’universalisme et d’internationalisme, la primauteÌ de la lutte de classes, la neÌ cessaire critique au nom de l’eÌ mancipation individuelle et collective de l’oppression religieuse. Tout est laÌ€ pour remettre les boussoles aÌ€ l’endroit.

Pour la bonne bouche, nous reprendrons in extenso la citation qui cloÌ‚t cet ouvrage neÌ cessaire : « Il s’agit, pour le nouveau courant reÌ volutionnaire, partout ouÌ€ il apparaiÌ‚t, de commencer aÌ€ relier entre eux les actuelles expeÌ riences de contestation et les hommes qui en sont porteurs. Il s’agira d’unifier, en meÌ‚me temps que de tels groupes, la base coheÌ rente de leur projet. Les premiers gestes de l’eÌ poque reÌ volutionnaire qui vient concentrent en eux un nouveau contenu, manifeste ou latent, de la critique des socieÌ teÌ s actuelles, et des nouvelles formes de lutte ; et aussi les moments irreÌ ductibles de toute l’ancienne histoire reÌ volutionnaire resteÌ e en suspens, qui reÌ apparaissent comme des revenants. (6)  »

MORIEL
juin 2017 –
http://acontretemps.org/spip.php?article631

Notes :

1 Voir, par exemple, le reÌ cit de la soireÌ e du 28 octobre 2016 sur le site « Mille BaÌ‚bords  » : http://www.millebabords.org/spip.php?article30042

2 Sur cet aspect, voir Le DeÌ sert de la critique, de Renaud Garcia (eÌ dition L’EchappeÌ e), recenseÌ sur notre site [http://acontretemps.org/spip.php?article581] et Servitude et simulacre, de Jordi Vidal (eÌ ditions Allia).

3 S. Halimi, « Comment eÌ chapper aÌ€ la confusion politique ?  », monde-diplomatique.fr, mai 2015, citeÌ par l’auteur, p. 64-65.

4 Comme il en a eÌ teÌ , pour leur plus grand malheur, des Bosniaques de confession musulmane.

5 CreÌ eÌ e en 1969 et baseÌ e aÌ€ Djeddah (Arabie-Saoudite), l’OCI regroupe cinquante-sept EÌ tats dont la plupart d’entre eux ne se caracteÌ rise pas par une grande toleÌ rance en matieÌ€re de liberteÌ de conscience...

6 « Adresse aux reÌ volutionnaires d’AlgeÌ rie et de tous les pays  », Internationale situationniste, n° 10, mars 1966, p. 48.