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France : « Expulser l’islam de la cité »

« On vous traite de raciste et d’islamophobe quand vous êtes laïque »

dimanche 8 octobre 2017, par siawi3

Source : https://www.causeur.fr/jeannette-bougrab-islam-laicite-babyloup-147016

Jeannette Bougrab : « On vous traite de raciste et d’islamophobe quand vous êtes laïque »

Entretien (1/2)

par
Daoud Boughezala

5 octobre 2017

Quelques semaines après la tuerie de Charlie Hebdo, Jeannette Bougrab est partie vivre en Finlande où elle poursuit une mission de coopération universitaire. De Septentrion, elle a rédigé sa Lettre d’exil : la barbarie et nous (Cerf, 2017) dans laquelle elle réaffirme sa foi dans la laïcité. Pour Causeur, Bougrab a accepté d’éprouver ses convictions républicaines à l’heure où les djihadistes maintiennent une menace constante sur la France et le monde. Entretien sans complaisance (1/2).

Daoud Boughezala. Dans votre livre Lettre d’exil (Le Cerf, 2017) afin de combattre l’islamisme, vous exigez d’« expulser l’islam de la cité ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Jeannette Bougrab. Je dis simplement que la loi de 1905 a séparé les Eglises de l’Etat. Or, même si l’islam n’était à l’époque pas concerné, cette loi doit s’appliquer à l’islam. Les grands républicains comme Gambetta, Clémenceau ou Ferry ont arraché aux cultes l’idée que le religieux ne devait pas se mêler de la vie de la cité. Il n’y a pas de raison d’accorder de traitement différencié à l’islam.

Mais la loi de 1905 a consacré – si j’ose dire – un sécularisme déjà installé dans les esprits modernes. Si j’en crois les enquêtes de l’Institut Montaigne, une bonne part des musulmans de France font passer la charia avant la loi française. Comment faire respecter la laïcité aux réfractaires ?

Les lois de la République s’imposent à tous les citoyens de manière égale sans que l’on doive savoir – sauf travail de recherche universitaire – si tous l’acceptent. Les lois ne s’appliquent pas au gré des individus ! C’est ce qu’on appelle la volonté générale. J’ajoute que les difficultés posées par les conceptions politiques de l’islam ne datent pas d’hier. Si on prend le cas de la France, on peut les faire remonter aux premières affaires de voile dans un collège de Creil en 1989. Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale, avait saisi le Conseil d’Etat pour ne pas avoir à trancher. On aurait dû imposer la laïcité au lieu d’attendre la loi de 2004 sur les signes ostensibles de religion à l’école. La République est parfois hésitante et fragile, pas sûre de ses positions et recourt à des stratégies pour éviter de décider.

Puisque vous remontez aux années 1980, n’est-ce pas l’antiracisme institutionnel (SOS Racisme, Mrap, Licra) qui a éteint un certain nombre de débats en la matière ?

La faute originelle du mouvement antiraciste date des années 1980. Au moment des premières affaire de voile, des intellectuelles comme Gisèle Halimi ou Elisabeth Badinter ont pris fait et cause pour la laïcité. On les a accusées de faire le jeu du Front national, raison pour laquelle Halimi a quitté SOS Racisme. Dans Fausses routes, Elisabeth Badinter revient sur cet épisode. Ceux qui défendent la laïcité en France depuis trente ans ont subi le même sort. Ayez en tête que la laïcité n’est pas un principe comme les autres. Elle permet l’émancipation des femmes, notamment face à une religion qui considère par essence les femmes comme inférieures à l’homme. On vous traite de raciste et d’islamophobe quand vous êtes laïque. Elisabeth Badinter (Laïcité et Islamophobie : 1.44 m) explique bien que l’accusation d’islamophobie est utilisée comme une arme pour faire taire tout débat contradictoire sur l’islam.

Je trouve ça triste que depuis des années, l’Occident ferme le débat alors que des intellectuels venus du monde arabo-musulman ont le courage de l’ouvrir.

A qui pensez-vous ?

Les héritiers des Lumières que sont Boualem Sansal et Kamel Daoud incarnent la liberté face à l’islamisme. Mais au lieu de soutenir ces intellectuels courageux, on les accuse d’islamophobie en France… Dans mon livre, je cite aussi le philosophe Mohamed Arkoun, co-auteur avec Joseph Maïla du livre De Manhattan à Bagdad : Au-delà du bien et du mal, deux ans après les attentats du 11 septembre. Il disait bien qu’on doit pouvoir regarder l’islam dans sa réalité, et non pas comme un phénomène atemporel. Il faut voir l’islam tel qu’il est, et non pas tel qu’on aimerait qu’il soit. Mohamed Arkoun, qui tenait la chaire d’islamologie à la Sorbonne, appelait à ne pas écarter l’élément islamique du terrorisme. En le relisant, on se dit que le débat sur ces questions a plutôt régressé en France depuis quinze ans !

Pourtant, au fil des attentats, tout en évitant les « amalgames », de moins en moins de responsables politiques nient le caractère islamique du terrorisme djihadiste…

Depuis plus de deux ans que j’ai quitté la France, il me semble en effet qu’on a un peu progressé de ce côté. Mais en même temps, au cours des débats parlementaires sur la loi antiterroriste, le député mélenchoniste Alexis Corbière a attaqué Manuel Valls de manière très dérangeante. Tout cela parce que Valls avait dit, à raison, que le terrorisme n’a rien à voir avec le chômage et les causes sociales, ce qui lui avait valu les applaudissements du Front national. Manuel Valls a été un grand Premier ministre, l’un des rares politiques à venir nous soutenir dès 2010 lorsque j’ai témoigné en faveur de la crèche Baby-Loup au Conseil des prudhommes de Mantes-la-Jolie.

A propos, quelles leçons retenez-vous de cette affaire opposant une directrice de crèche de Chanteloup-les-Vignes à l’une de ses employées voilée ? Après moult péripéties, la justice vous a finalement donné raison…

Je trouve cela triste que Baby-Loup ait été obligé de déménager. Même si la Cour de Cassation nous a finalement donné raison, c’est un échec de la lutte contre les fondamentalismes. A Chanteloup-les-Vignes, la crèche était située dans un quartier hautement symbolique puisque c’est là-bas que Matthieu Kassovitz a tourné La Haine. On y trouve de tout, aussi bien des islamistes que du deal. Ne nous leurrons pas : les terroristes sont souvent connus des services de police pour des faits de droit commun.

…et sont presque toujours issus de l’immigration afro-maghrébine. Que s’est-il passé en quelques années pour que celle-ci devienne un vivier d’islamistes, voire de djihadistes ?

Je refuse de lier le djihadisme à l’immigration. Nous sommes face à une défaillance des institutions républicaines. Preuve en est, le discours djihadiste arrive à happer bien au-delà de la communauté musulmane. Rappelez-vous de la filière bretonne, dont Paris Match avait parlé l’an dernier, symbole de l’échec de la République.

Certes, mais la conversion de français de souche ne contredit pas ce constat. D’ailleurs, des pays de l’Est comme la Pologne ou la Hongrie, non-concernés par l’immigration musulmane massive, n’ont subi aucun attentat…

Je ne vois pas d’alternative valable dans le modèle polonais car je place les droits des femmes avant tout. Or la Pologne s’oppose à l’avortement. Personnellement, je mesure un Etat de droit à l’aune des droits des femmes. Aussi, je ne peux pas accepter que la liberté de disposer de son corps soit attaquée, fût-ce sous un autre fondement que l’islam.

Dans ce cas, avec quelles armes comptez-vous mener bataille ?

On doit mener une guerre idéologique contre les terroristes, pour qui le rite le plus important est le passage à l’acte. Mais face à ces gens qui subliment la mort, on ne propose aucun discours alternatif. Autrefois, l’école permettait qu’un enfant de paysan puisse passer son certificat d’études et un jour devenir instituteur. C’est pourquoi le grand philosophe américain Michael Walzer explique bien que notre plus grande faiblesse se situe dans cette bataille idéologie. Au lieu de construire de nouvelles mosquées pour combattre la radicalisation, on devrait proposer de réenchanter la République des hussards noirs.

°°°

Source : https://www.causeur.fr/jeannette-bougrab-algerie-islam-daech-147021

Jeannette Bougrab : « En banlieue, certains parents bénéficient de l’argent de la drogue »

Entretien (2/2)
par
Daoud Boughezala

6 octobre 2017

Quelques semaines après la tuerie de Charlie Hebdo, Jeannette Bougrab est partie vivre en Finlande où elle poursuit une mission de coopération universitaire. De Septentrion, elle a rédigé sa Lettre d’exil : la barbarie et nous (Cerf, 2017) dans laquelle elle réaffirme sa foi dans la laïcité. Pour Causeur, Bougrab a accepté d’éprouver ses convictions républicaines à l’heure où les djihadistes maintiennent une menace constante sur la France et le monde. Entretien sans complaisance (2/2).

Au-delà de l’incantation, quel projet positif proposer au nom des valeurs républicaines qui vous sont chères ?

Les gens ont la mémoire très courte. Ils oublient que la France est une opportunité. Mes parents ont quitté l’Algérie où ils menaient une vie terrible. Ma mère a connu la faim, les sillons des champs de pois chiche, elle était l’aînée de 9 enfants vivants, sans compter ceux morts pendant l’accouchement. Elle a été mariée de force à 13 ans à un homme qui avait deux fois son âge, elle a perdu un enfant de deux ans. Mais mes parents ont eu la force de conviction de se dire qu’ils ont une vie meilleure en France. Parfois, j’imagine quelle aurait été ma vie en Algérie si ma famille y était restée… Mais dans notre société opulente, à Mantes-la-Jolie par exemple, quand un gamin de quinze ans va à l’école par éclipses, que ses parents acceptent de le voir vendre du shit et qu’il traîne aussi à la mosquée, il y a un problème d’autorité des institutions.

La démission de certains parents n’est-elle pas aussi en cause ?

Pas toujours. Je peux vous citer le cas du fils d’un ami qui est actuellement au dépôt à Nanterre. Il a brûlé une voiture avec trois autres voyous et ils ont foncé sur les policiers qui les ont arrêtés. Or son père est quelqu’un de très bien, séparé depuis des années de la mère de ses enfants qui en a la garde. Le fils de quinze ans et demi ne va plus à l’école, est passé pour la troisième fois devant le juge qui n’a pas retenu de circonstances atténuantes car le petit vend aussi de l’herbe ! Mais la mère laisse faire, parce que la vente de drogue rapporte de l’argent à la maison. Le gamin vend du shit, va à la mosquée et tient parfois des propos antisémites. Son frère aîné n’a aucun diplôme, ni le brevet des collèges ni le bac. Dans ces quartiers, il y a 50% de taux de chômage. Certains gamins n’ont pas envie de bosser, ce n’est pas à moi de leur faire aimer la République mais s’ils sortent du droit de chemin, il nous appartient de sévir. A défaut de leur faire aimer les règles de la République, il faut leur faire respecter. Au lieu de quoi, les pays occidentaux sont prêts à renoncer à certains principes universalistes comme l’égalité.

A quels exemples pensez-vous ?

Pendant un temps, la charia a pu s’appliquer au Royaume-Uni en matière de droit de succession. Or, la force des Lumières, c’est d’avoir construit un monde où l’individu prime sur la communauté. Des révolutionnaires comme l’abbé Sieyès refusaient tout intermédiaire entre l’Etat et le citoyen. C’est une vision très anglo-saxonne d’estimer au contraire que la communauté doit avoir des droits au détriment des individus. Comme en Chine, la communauté ne reconnaît pas la primauté de l’individu. Aujourd’hui, qui conteste la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1947 alors que tous les pays n’étaient pas indépendants ? Certains défendent l’excision au sein des Nations-Unies en soutenant qu’elle devrait être pratiquée au sein d’un hôpital ! Tariq Ramadan prétend que ce débat ne soit se tenir qu’à l’intérieur de l’Oumma musulmane, c’est un peu la même position que celle, absurde, de Houria Bouteldja qui prétend exclure du débat les personnes non-musulmanes ou non-« colonisées ».

Je pensais que vous alliez incriminer des élus locaux…

Ce n’est pas une nouveauté. Au moment des émeutes de 2005 dans les banlieues, des élus locaux ont laissé le champ libre aux imams en pensant qu’ils allaient sortir les gamins de la délinquance et obtenir la paix sociale. Mais c’est un mauvais calcul parce que tous ces gens-là vivent des fruits de la délinquance. Les parents font un peu de recel, bénéficient de l’argent de la drogue. Quand j’étais au gouvernement, sous Nicolas Sarkozy, on a démantelé un certain nombre de réseaux de trafics de stupéfiants, on a augmenté les expulsions de HLM. Des familles vivent des choufs, ces gamins qui font le gué. Si j’avais fait le quart du millionième de ce qu’ils font, mes parents m’auraient donné des coups de bâton ! A l’évidence, il y a un problème d’autorité et l’Etat ne peut pas tout faire. D’autant que la plupart des quartiers sont gangrenés par l’islamisme depuis longtemps.

Pouvez-vous dater le tournant dans les banlieues ?

Dans la décennie noire, pendant la guerre civile algérienne, les imams et les islamistes plus radicaux ont fui l’Algérie des années de sang. La faute de la France est d’avoir accueilli au nom du droit d’asile ceux qui perpétraient et commanditaient des attentats en Algérie. Je cite souvent l’exemple de l’imam salafiste de la rue Myrha qui a été assassiné, et encore, ce n’était pas le plus fanatique… Tout ceci me rappelle un très beau texte de Stefan Zweig sur l’enseignement de l’histoire. Il y explique comment le nazisme construit des générations fondées sur la haine alors qu’on pourrait les faire reposer sur un socle de fraternité. De ce point de vue, l’islamisme procède comme le nazisme. Zweig nous donne une lueur d’espoir puisque réfugié au Brésil, fuyant le nazisme, devant la décomposition de son idéal européen, il pense que l’enseignement de l’histoire peut reconstruire le vivre-ensemble. C’est peut-être une vision très utopiste mais on ne résoudra pas la question du jour au lendemain. On doit admettre l’idée qu’il y aura des générations perdues. Du jour au lendemain, on ne résoudra pas la question du terrorisme.

Pourtant, au lendemain de la guerre civile des années 1990, après un bain de sang un pays comme l’Algérie semblait en avoir fini avec la violence islamiste…

L’Algérie est un très bon miroir. Sa société s’islamise, la vente d’alcool est devenue plus compliquée. Dans un article, l’ancien ministre Ali Haroun, qui avait participé au report des élections de 1992 et était aller chercher Boudiaf au Maroc, a bien décrit le contrôle de la société sur les pratiques et les mœurs des individus. En Algérie, dans les années 1980, les mosquées étaient vides mais les gens allaient prier dans les rues. Un film algérien raconte très bien cette montée de l’intégrisme : Bab-al-oued City (1994). Les gens qui ne respectaient pas les préceptes de l’islam se faisaient attaquer. Et les prieurs de rue agrippaient ceux qui ne priaient pas. Quand on a des liens de l’autre côté de la Méditerranée, on voit cette crispation venir aussi en France.

La soumission rampante du Maghreb à l’islamisme annonce-t-elle une France entièrement soumise ?

En Algérie, au Maroc et en Tunisie, il est quand même des hommes qui manifestent pour revendiquer la liberté de ne pas jeûner pendant le Ramadan. Je n’accepte pas qu’on impose à tel ou à tel de respecter une consigne religieuse alors qu’ils n’en ont pas envie. Chaque année, des chrétiens sont jetés en prison en Algérie. Mais en France aussi, dans certaines prisons, si vous ne faites pas le Ramadan, vous êtes attaqué par les autres détenus ! Quand on en est réduit à ne pas prendre d’élèves juifs dans son école, comme ce principal de Marseille qui a écrit un livre, on ne peut plus rien pour vous. Il a sans doute pensé agir pour protéger l’enfant juif mais moi j’aurais accepté l’élève. Par bon sens paysan, je sais que le vivre-ensemble s’apprend à l’école dès la maternelle. Si quelques petites frappes estiment qu’un élève juif n’a pas sa place dans leur établissement, ce sont elles qui doivent partir et pas l’élève !

Dernière question : Le Figaro vous a classé parmi les « musulmanes » révoltées contre « les dérives de l’islam » aux côtés de Sonia Mabrouk, Lydia Guirous ou Leïla Slimani. Mais vous considérez-vous comme musulmane ?

Bien qu’athée, je suis de culture musulmane. Cela ne me dérange pas plus de fêter l’Aïd ou de manger le repas de rupture du jeûne que de fêter Noël. Dans un pays arabe, je serais forcément considérée comme musulmane car le droit d’apostasie n’existe pas en islam.

Daoud Boughezala est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.