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“En temps de guerre, les viols et les violences sexuelles sont systématiquement suivis d’une impunité”

Book Presentation

mardi 10 octobre 2017, par siawi3

Source : http://cheekmagazine.fr/societe/impunite-zero-violences-sexuelles-arme-de-guerre/

“En temps de guerre, les viols et les violences sexuelles sont systématiquement suivis d’une impunité”

Publié le 3 octobre 2017 à 6:00

Onze femmes journalistes ont enquêté sur les violences sexuelles en temps de guerre. Leur ouvrage, Impunité zéro, révèle comment les crimes sexuels sont utilisés comme arme de guerre et restent la plupart du temps impunis.

“N’espérez pas qu’Impunité zéro soit une lecture agréable.” En préambule, les lectrices et les lecteurs sont prévenu·e·s : mieux vaut avoir le coeur bien accroché pour lire jusqu’au bout cet ouvrage collectif que l’on doit à 9 femmes journalistes –Justine Brabant, Leïla Miñano, Anne-Laure Pineau, Cécile Andrzejewski, Delphine Bauer, Hélène Molinari, Ariane Puccini, Ilioné Schultz et Sophie Tardy-Joubert. Durant plusieurs mois, elles ont enquêté sur les violences sexuelles en temps de guerre, choisissant de circonscrire leurs recherches “à des conflits en cours, à des gouvernements en action”. Elles ont écouté les récits de victimes, rencontré des tortionnaires, recoupé les informations et récolté des preuves.

Du viol des enfants dans les geôles du régime en Syrie aux prisonniers torturés de Guantanamo et d’Abou Ghraib, en passant par les femmes violées dans des centres de détention en Ukraine, ces journalistes démontrent que le viol n’est pas, comme elles l’écrivent, ce “crime lointain commis par des hordes sauvages de miliciens que personne ne pourrait contenir”. Les crimes sexuels en temps de guerre sont partout, quasi-systématiques : “On viole des adversaires désignés, mais également des civils qu’on est supposé protéger.” Et pour ceux qui commettent ces crimes, l’impunité est totale ou presque. Les auteures pointent en effet les nombreuses défaillances des systèmes judiciaires et des institutions qui permettent que ces violences sexuelles perdurent.

Impunité Zéro n’est pas seulement un livre, c’est un projet transmédia mêlant investigation et activisme initié par Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies : plusieurs enquêtes ont été publiées sur le site d’informations Mediapart, des pétitions lancées pour faire pression sur les responsables politiques, judiciaires et militaires et un film d’animation, réalisé par les studios Melusine Productions, doit sortir début 2018. Nous avons interviewé Anne-Laure Pineau, 32 ans, coauteure et journaliste indépendante spécialiste des États-Unis, qui tient à préciser que les lanceuses et lanceurs d’alerte sont de plus en plus nombreux à témoigner de ces crimes et que “la machine de l’impunité” pourrait bien finir par “s’enrayer”.

Comment l’idée de constituer un collectif de 11 femmes journalistes est-elle venue ?

Le but de cette enquête militante est de démontrer comment les viols et les violences sexuelles sont systématiquement suivis d’une impunité, que ce soit sur le terrain ou au sein des plus hautes instances comme la Cour pénale internationale (CPI). Il fallait enquêter sur des terrains variés, et une grosse équipe était nécessaire puisque le temps dont on disposait était limité. De mon côté, j’ai travaillé, avec Sophie Tardy-Joubert, sur les viols des hommes dans les prisons américaines extra-territoriales au lendemain du 11 septembre. Nous avions été marquées par les photos d’Abou Ghraib et c’était l’occasion de revenir sur l’élaboration par la CIA de véritables techniques de torture, dont les violences sexuelles font partie.

Le collectif est exclusivement féminin, était-ce une volonté de votre part ?

Oui, beaucoup d’entre nous en avaient fait l’expérience, les rapports avec les survivant.es de ces violences est beaucoup plus aisé quand on est une femme car, d’une certaine manière, nous ne sommes pas assimilées à l’agresseur. Et puis, dans le cadre du travail en lui-même, c’était bien d’être entre femmes car nous n’avions pas de rôle à jouer. Lorsque nous rencontrions des difficultés, ou que nous revenions du terrain marquées, nous pouvions évoquer collectivement nos souffrances éventuelles, nos obstacles et nos problèmes sans avoir peur d’être jugées. Ce qui peut arriver avec des confrères masculins. Le reportage de guerre reste un milieu d’hommes, nous sommes heureuses de contribuer à changer ça.

“Il faut former correctement les soldats, leur dire qu’une jeune fille de 15 ans qui leur propose ses faveurs sexuelles contre une ration de combat, ce n’est pas de la prostitution, c’est un viol.”

Dans le livre, vous écrivez que le viol de guerre n’a “pas de drapeau, pas de couleur de peau, pas de continent de prédilection”…

Quand on parle du viol comme arme de guerre, les gens pensent immédiatement à Daech, aux femmes yézidies, ou à Boko Haram, ce qui est une réalité. Travailler sur ces groupes, déjà présentés comme des monstres, n’était pas notre rôle. Alors que se pencher sur les scandales de l’armée française en Centrafrique, des exactions des casques bleus en Haïti, de l’inaction du Procureur de la CPI, si. Nous avons voulu montrer que, quel que soit le terrain, quelle que soit l’armée, le viol est une arme utilisée de façon massive et à des fins multiples. Et que la réponse institutionnelle qui est accordée à ces crimes, est une démonstration d’un rapport de force lié la domination masculine.

En quoi ces violence sexuelles sont-elles le fruit du patriarcat ?

Elles le sont indirectement. Même si les armées tendent à se féminiser, les bataillons restent principalement constitués d’hommes, en vase clos. Des hommes à qui, sur le terrain, on distribue des préservatifs dès qu’ils sont déployés, alors même qu’il leur est officiellement interdit d’entretenir des rapports, tarifés ou non, avec les populations civiles. Les armées doivent changer de l’intérieur, et les institutions aussi. Il faut former correctement les soldats, leur dire qu’une jeune fille de 15 ans qui leur propose ses faveurs sexuelles contre une ration de combat, ce n’est pas de la prostitution, c’est un viol.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les femmes ne sont pas les seules à être victimes de viol…

Non, et nous l’avons constaté dans nos six enquêtes, mais elles restent la majorité des victimes, avec les enfants. Les hommes aussi sont violés, car la violence sexuelle est employée pour souligner, par le tabou du viol, la défaite de l’ennemi, ou tâcher d’obtenir des renseignements. En Syrie, le viol des enfants est utilisé par le régime comme un moyen de répression : c’est une façon de terroriser encore plus la population et de briser l’opposition.

Quels sont les points communs des victimes de violences sexuelles en temps de guerre ?

Peut-être que leur seul point commun, c’est d’être entrées en contact avec une institution qui instaure un rapport de force dans un contexte de guerre ou de chaos administratif. Et puis aussi, de ne plus croire en la justice des hommes. Ce qui leur redonne espoir, ce sont les survivant.e.s qui se dressent contre le tabou, mais aussi les lanceurs et lanceuses d’alertes à l’intérieur des armées et des organisations, à l’instar de Chelsea Manning, qui sont de plus en plus nombreux.

“Le viol est une agressions extrêmement violente, c’est une arme qui casse les familles, la fraternité, les filiations.”

L’impunité des auteurs de viol de guerre est-t-elle totale aujourd’hui ?

Presque totale. Cet été, le procès des deux psychologues à l’initiative du programme de torture de la CIA, James Mitchell et Bruce Jessen, s’est soldé par un très gros chèque. Ils ne verront jamais l’ombre d’un barreau. L’administration Bush se porte également très bien. Cet été aussi, en ce qui concerne l’affaire Sangaris, et après tant d’égarements dans le cours de l’enquête, le procureur a requis un non-lieu. Quand on lit les rapports des gendarmes qui ont enquêté sur le sujet, on a bien souvent l’impression que les enfants victimes étaient plutôt placés sur le banc des accusés…

Dans le livre, une psychologue parle du viol comme d’une “bombe à fragmentation”…

C’est une expression utilisée par la psychologue Betty Goguikian-Ratcliff. Le viol est une agression extrêmement violente, c’est aussi une arme qui casse les familles, les filiations, les communautés. Dans beaucoup de sociétés, ceux et celles qui en sont victimes sont considéré·es comme coupables et ostracisé·es. En plus, le tabou qui entoure le viol force les victimes à se taire, elles ne peuvent pas en parler avec leurs proches, ce qui les enferme encore plus. Et lorsqu’un viol aboutit à une naissance, l’enfant est perçu comme une “pollution” à long terme de l’agresseur sur la victime. Il y a des répercussions sur plusieurs générations.

“Les viols et les violences sexuelles sont systématiquement suivis d’une impunité”

Vous évoquez les enquêtes qui sont souvent bâclées et classées sans suite…

Dans le cadre de la CPI, les crimes sexuels ont longtemps été considérés comme moins importants que d’autres. Ils sont vus comme des impondérables de la guerre. Dans le cadre de l’ONU, lorsqu’une victime est violée par des troupes dans un camp en Haïti, porter plainte est presque hors de portée. Quand elle y parvient, sa plainte part dans des sphères administratives et, sans réelle volonté politique, finit très souvent au fond d’un tiroir.

Vous pointez justement les dysfonctionnements de la Cour pénale internationale, quels sont-ils ?

Ils sont nombreux. Le premier procureur de la CPI, l’Argentin Luis Moreno-Ocampo, a fait des débuts laborieux avec des moyens extrêmement limités. Dans la précipitation -parce que la jeune cour devait s’imposer, juger rapidement des affaires et parce que Luis Moreno-Ocampo voulait qu’elles soient retentissantes-, les victimes de violences sexuelles sont passées à l’as. Ainsi, dans une affaire concernant un criminel de guerre congolais, il a préféré s’intéresser aux enfants soldats plutôt qu’aux crimes sexuels. Il a ensuite été accusé de viol par une journaliste et l’affaire a été étouffée par la CPI elle-même ! On peut légitimement se demander si ce personnage, très controversé pour ses méthodes et son éthique, était le plus à-même de lutter contre l’impunité des violences sexuelles. Les choses changent depuis la nomination de sa successeure, Fatou Bensouda, en 2012. Il y a eu en 2016 une première condamnation pour des violences sexuelles. Mais les fonds alloués à cette institution restent faibles. Aussi, la CPI, ne disposant pas de police, ne peut attraper les suspects qu’avec l’aide des États-membres. Elle se retrouve ainsi souvent au milieu du jeu diplomatique.

Propos recueillis par Julia Tissier

Impunité zéro, violences sexuelles en temps de guerre, sous la direction de Justine Brabant,Leïla Miñano, Anne-Laure Pineau, Éd. Autrement, en librairies le 4 octobre.