Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > La liberté d’expression comme ressource terroriste

La liberté d’expression comme ressource terroriste

vendredi 20 octobre 2017, par siawi3

Source : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/la-liberte-dexpression-comme-ressource-terroriste/4952

La liberté d’expression comme ressource terroriste

vendredi 21 septembre 2012
Archives

Par Jeanne Favret-Saada

Depuis le 11 septembre dernier, l’affaire de la bande annonce d’un film sans doute inexistant, « L’Innocence des musulmans », mobilise quelques douzaines de gouvernements, produit ses morts quotidiens et ses manifestations de musulmans en colère, et nous oblige, chacun, à nous demander ce qui est en train d’arriver à la liberté d’expression. Car pour une fois, les producteurs du « blasphème » supposé ne prétendent pas avoir fait œuvre d’art et ils ne revendiquent pas la liberté de création pour leur navet.

En 1989, Salman Rushdie a pu prétendre ne relever que de la seule liberté de créer des fictions qui n’exprimeraient rien d’autre que le chaos du monde intérieur de « l’immigré » : de ce fait, aucune opinion de ses personnages ne saurait lui être attribuée, ni même la responsabilité d’avoir conçu ces personnages, dont chacun est d’ailleurs fait de pièces et de morceaux impossibles à résumer en une formule. La difficulté de sa position tenait à ce que, la liberté de création n’étant reconnue dans aucun droit existant, la seule base possible de la défense de Rushdie fut la liberté d’expression : outre son droit à vivre, son droit à publier Les Versets sataniques.

En 2005-2006, les fameux dessins représentant Mohammed figuraient dans une enquête du journal danois le Jyllands Posten sur la liberté d’expression : la peur et l’autocensure de nombreux artistes danois devant la pression d’intégristes musulmans interdisant de critiquer leur version de l’islam, et en particulier l’interdiction de représenter de Prophète dans un ouvrage pédagogique destiné aux adolescents. Ces dessins (un peu vite appelés « caricatures ») représentaient l’affirmation de douze dessinateurs danois : eux, en tout cas, s’autorisaient à faire ce que tels imams fondamentalistes interdisaient à tous les citoyens danois. Dans cette affaire, personne n’a revendiqué le droit particulier des artistes à exprimer leur vision ambigüe du monde : tous, journalistes et dessinateurs, ont revendiqué le droit à l’expression, le droit à la critique, et le droit à la caricature pour tous les citoyens.

L’Innocence des musulmans” trailer en anglais n’ayant pas produit le moindre effet pendant deux mois, ils l’ont traduit en arabe et envoyé aux télévisions égyptiennes au début septembre, dont l’une l’a évoquée. Dès lors, en très peu de jours, la version arabe de la vidéo, diffusée par YouTube, a produit les dégâts espérés.

Le principe de la liberté d’expression est très important pour ces gens, qui entendent en faire usage dans un but patriotique et civilisationnel : libérer l’Amérique et l’Occident de la menace représentée par cette religion de la Soumission, qui entend veut « nous » soumettre. Il y a là des gens qui défendent le christianisme comme religion, mais aussi d’autres pour qui le thème culturel (défense de « notre » civilisation, qui se trouve être chrétienne) est l’important, et qui se disent secular voire atheists. Cette élasticité idéologique fait que de nombreux réseaux peuvent s’interconnecter, comme ce fut le cas pour les premiers “antisémites” au dernier tiers du XIXe siècle, des gens qui s’entendaient sur un seul objectif politique – retirer aux juifs les droits civiques qui leur avaient été accordés pour de mauvaises raisons – et avaient des idées divergentes sur tout le reste.

Ces Américains anti-islam apparus sur la scène publique depuis une semaine ont donc des appartenances très diverses, bien qu’ils soient tous, en gros, Républicains et conservateurs. On note parmi eux plusieurs genres d’évangéliques (qui ne coopèrent que sur ce sujet de l’islam), des juifs, des catholiques, des chrétiens orthodoxes (dont cet étrange prêtre copte qui dit avoir converti cinq millions de musulmans par TV), mais aussi des politiciens conservateurs, des gens engagés dans les luttes locales – par exemple contre la construction d’une mosquée. Tous considèrent qu’Obama s’est trompé dans sa politique arabe, et que les médias sont trop « libéraux » sur le sujet. (Pour autant, au contraire de tant de groupes évangélistes américains, ils ne soutiennent pas Israël, ne s’intéressant qu’à la lutte contre « l’islam ».)

Ces gens étaient assez bien repérés par le FBI et par le gouvernement pour qu’ils n’aient mis que deux jours à les identifier, malgré leurs innombrables pseudos. Certains de leurs soutiens sont des stars du counter-jihad, de la lutte contre l’islam. Aussi un chef d’état-major adjoint a-t-il officiellement demandé au pasteur Terry Jones, le brûleur de corans, de cesser de vanter le film à la télé ; le célèbre missionnaire copte qui prétend avoir converti cinq millions de musulmans en leur révélant la vérité sur la sexualité du Prophète, et qui avait vanté les mérites du trailer, a dû être mis sous protection, de même que le principal responsable du « film ».

Devant cette situation, les médias et le sites « libéraux » américains se demandent une fois de plus comment protéger la démocratie américaine contre les hate mongers, mais nul ne voit comment procéder, à cause du statut ambigu de l’« expression », à la fois une opinion et un acte : comment réduire la possibilité de certains actes sans réduire la possibilité de la liberté de penser ? Ma conviction est que la chose est impossible, et qu’il faut défendre la liberté d’expression justement parce qu’elle articule la pensée (la conscience) avec l’action (son incarnation politique et sociale). Quitte à critiquer les pensées et les actes en question.

Ainsi, la manière dont la liberté d’expression est instrumentalisée dans cette affaire doit être mise en évidence. Si l’on considère le théâtre de l’affaire dans son entier, on trouve, d’une part des réseaux lâches de défenseurs de l’Occident qui fabriquent une provocation (L’Innocence des musulmans) et font un usage terroriste de la liberté d’expression ; et d’autre part des commandos fondamentalistes musulmans non unifiés qui réceptionnent cette provocation avec avidité. Chacun est, à sa manière, un acteur conscient de ses propres enjeux politiques et des armes limitées dont il dispose, mais aussi, chacun a besoin de l’autre pour produire l’effet voulu. Le pouvoir d’État n’est pas à leur portée, ni l’adhésion générale de la société (sa mobilisation), mais à eux deux, ces groupes militants provoquent des dégâts politiques, humains et matériels considérables, et ils prennent à revers leur État et leur société. Pas besoin d’une théorie du complot pour comprendre qu’ils ont des intérêts et des stratégies complémentaires, dont la jonction s’est faite le jour où le film a été traduit en arabe et diffusé par la TV égyptienne. Entre eux, comme on dit en mécanique, il y a du couple.

Jeanne Favret-Saada a publié en 2007 "Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins", Les Prairies Ordinaires, et en 2010 "Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU. Droits humains et laïcité", L’Olivier.