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Algérie : Les “sacrifiés” de la réconciliation nationale

mercredi 25 octobre 2017, par siawi3

Source : https://www.liberte-algerie.com/dossier/pendant-que-certains-survivaient-dautres-se-preparaient-a-prendre-le-pouvoir-222530

Journée contre l’oubli des victimes du terrorisme
“Pendant que certains survivaient, d’autres se préparaient à prendre le pouvoir”

Par Ameyar Hafida

le 24-03-2015 10:00
Archives

Photo : Les attentats terroristes ont été meurtriers des années durant. — Archives /Liberté

La politique envers les victimes du terrorisme et leurs défenseurs doit-elle évoluer ? Les sorties médiatiques de repentis, anciens du FIS et de l’AIS, la fatwa contre le journaliste-écrivain Kamel Daoud appelant à son meurtre et l’arrestation récente d’une militante des droits des victimes du terrorisme islamiste, malmenée par des policiers, sont autant d’éléments qui justifient cette option. Par devoir de mémoire.

Au début des années 1990, l’Algérie a basculé dans un déchaînement de violence sans précédent. Une violence marquée par son caractère brutal et massif. Pendant cette “décennie noire”, les Algériens de tout âge et quel que soit leur sexe, ont été victimes d’agressions aveugles, de massacres ciblés, individuels et collectifs, d’enlèvements et de viols, d’éventrations et de décapitations, de séquestrations et de tortures, de pertes matérielles, d’exodes et d’exils.
Cette situation d’horreur et de terreur a eu des conséquences sur la santé mentale et physique de la population, accouchant de traumatismes, de souffrances, de ruptures du lien social ou parental, de séparations, d’abandons et de pertes de repère, dont les repères identitaires. Les enquêtes sur les traumatismes, ouvertes depuis près d’une vingtaine d’années, bien qu’insuffisantes, montrent l’étendue du désastre et attestent de la gravité des séquelles : stress post-traumatique, troubles anxieux, peur, dépression, altération de l’attention, de la conscience ou de la perception de soi, changement de caractère, dégradation du système des valeurs...

Les “sacrifiés” de la réconciliation nationale

D’après les thérapeutes, il n’est plus à démontrer l’importance de la “restitution des souffrances” des patients, qui réclament encore et toujours que la justice joue un rôle dans “la clarification des événements passés” et “l’identification de la victime et du coupable”. Aujourd’hui, les dispositifs de prise en charge des victimes du terrorisme doivent être renforcés et donner espoir à tous ces Algériens, femmes et hommes, notamment ceux les plus touchés par la violence de l’islamo-fascisme qui continue à penser que les politiques de la rahma, de la concorde civile et de la réconciliation nationale, les ont “sacrifiées”.

Près de 20 ans après la promulgation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, est-il possible de garder le silence sur ce qui s’est passé dans notre pays ? “Impossible”, répondent en chœur victimes du terrorisme, psychiatres, psychologues, anthropologues, sociologues et historiens. Pour ces spécialistes, la notion de l’oubli, compris comme “un désir ou un compromis” pour continuer à progresser, existe depuis la création de la “cité”. Seulement, affirment-ils, “la mémoire revient toujours après”. Autrement dit, l’oubli et le pardon, souvent invoqués dans le processus de guérison, sont nécessaires pour un temps, mais finissent par devenir impuissants devant le réveil mémoriel. Pourtant, l’espoir est permis : si la violence qui a ébranlé l’Algérie engendre des séquelles durables, la guérison reste du domaine du possible. Pour cela, il est essentiel de poursuivre les interventions psychologiques, immédiates ou tardives, en soutenant cette action par un travail de mémoire afin de libérer la parole et pour mettre fin à la “réactivation” des traumatismes, même les plus anciens, ou encore pour mettre un terme à la transmission de ces mêmes traumatismes aux autres générations. C’est une raison suffisante pour l’Algérie de s’atteler, dès à présent, à promulguer des lois prenant en compte l’avis des victimes du terrorisme et protégeant leurs représentants.

“Je ne pourrai jamais oublier…”

Cette année, le 22 mars, la journée contre l’oubli des victimes du terrorisme a été commémorée sous le signe du “travail de mémoire : entre nécessité historique et enjeu sociétal”, dans différentes villes de l’Algérie et à l’étranger. Décrétée, il y a 4 ans, par le collectif Ajouad Algérie Mémoires, cette date-repère a été, en 2015, un moment de réflexion sur le travail d’identification des “200 000 martyrs” et sur l’œuvre mémorielle, qui se poursuivent, ainsi que sur la résistance héroïque des Algériens contre l’effondrement de l’État et les semeurs de la mort, du sang et de la haine. “Il ne faut pas parler de décennie noire, mais de double décennie noire, car elle continue encore”, a déclaré Djamil Benrabah, militant de la cause des victimes du terrorisme, lors de la rencontre d’Ajouad, à Alger. Pour l’ex-président de l’Organisation nationale des victimes du terrorisme et des ayants droit (Onvitad), “l’injustice est un facteur traumatique et l’absolution du crime est aussi traumatisante que l’acte lui-même”. “Je vois tout le temps l’assassin de ma femme, je vois Layada, qui a égorgé 2 policiers, bénéficier de tous les avantages et libre, je vois le sinistre Mezrag dire qu’il ne regrette rien…
Tout cela nous traumatise, mes enfants et moi”, s’est écrié M. Benrabah, avant de poursuivre, bouleversé : “La blessure est toujours ouverte. Je ne pourrai jamais oublier l’assassinat de ma femme, ni les enfants de Sidi Lekbir, qui, pendant toute une nuit, ont baigné dans le sang de leurs parents… ni ces femmes violées…”.

De son côté, Mme Abada, veuve de l’ex-directeur de la télévision, Mustapha Abada, a vivement riposté à l’adresse d’un participant qui pensait que l’arrêt du processus électoral était à l’origine de tous les maux. “Processus ou pas, ce qui m’intéresse, c’est de savoir où sont Abassi Madani, Kébir et Mezrag, et si ces bourreaux ont demandé pardon. Je veux savoir pourquoi on a essayé de mettre les victimes du terrorisme dans le même sac que les terroristes. Je veux connaître l’identité de ceux qui sont descendus des maquis avec des sacs pleins d’argent et ceux qui se sont enrichis avant de descendre des maquis”, a-t-elle indiqué.

Le refus politique des Algériens à l’islamisme

La rencontre d’Ajouad est revenue longuement sur le 24e numéro de la revue Naqd, intitulé “Terrorisme, États et sociétés”, entièrement consacré à l’analyse du phénomène de la violence terroriste. De ce numéro sorti en 2008, on retiendra son insistance sur l’importance de la thématique, car “le monde est aujourd’hui frappé par différentes sortes de terreur”, et parce que “la diversité de ces manifestations nous impose d’identifier les différentes sortes de terreur qui existent et de les distinguer, au moment même où l’on cherche à faire disparaître leurs différences, à travers l’invention et l’emploi généralisé du terme ‘terrorisme’”.

Naqd constate, en outre, que la politique du tout-sécuritaire, qui arrange des régimes politiques autoritaires et antidémocratiques, “coïncide avec la neutralisation progressive de la politique de l’abandon progressif des missions traditionnelles de l’État”. À l’époque, le directeur de la revue, l’historien Daho Djerbal, a averti sur les amalgames entretenus autour du mot “terrorisme”, en distinguant, entre autres, les actions menées par les militants nationalistes et l’ALN pendant la guerre de Libération nationale, et celles perpétrées par le colonisateur. Faisant écho aux thèses de Frantz Fanon, il a rappelé que les actions menées par les Algériens sont “des actions qui visaient à contester la suprématie de la France sur le territoire algérien” et constituent “une forme de contre-violence, la première violence étant celle de l’occupant”. Plus récemment, l’historien, en tant qu’invité d’Ajouad, s’est expliqué sur “ceux qui ont donné la mort” pendant la guerre d’Indépendance, les qualifiant non pas de “bourreaux”, mais de “héros qui ont eu la reconnaissance de la société”. Il a évoqué, en outre, l’ex-FIS, son bras armé (AIS) et les groupes islamo-terroristes ayant sévi dans le pays, rappelant que “pendant la guerre civile, il n’y a pas eu de reconnaissance nationale de ceux qui ont assassiné”. “Politiquement, ajoutera-t-il, les Algériens n’ont pas voulu donner de reconnaissance à ce moment historique de l’islamisme, c’est pourquoi cela ne se passe pas de la même manière qu’en Égypte”. Plus loin, l’historien a indiqué que “pendant que certains tentaient de survivre, d’autres étaient en train de préparer ce qui arrive aujourd’hui”, citant nommément “les oligarchies” venues remettre en cause l’État national et les acquis de l’indépendance.

“L’oubli est un second assassinat”

Karima Bennoune, professeure de droit internationale à l’université de Californie et auteure du livre-témoignages Your fatwa does not apply here (votre fatwa ne s’applique pas ici), a confié récemment à un confrère que des “erreurs” ont été commises par le gouvernement de Bush et les néo-conservateurs, en traitant le problème du terrorisme islamiste, surtout des jihadistes, du seul “point de vue sécuritaire”. Elle a, en outre, fait part de “la vision romantique” de certaines ONG des droits de l’Homme, tels Amnesty International et le Center for Constitutional Rights, envers les jihadistes, les considérant comme des “victimes (…), car ciblés par Bush et sa politique antiterroriste”.

S’exprimant sur le sort des victimes du terrorisme en Algérie, Mme Bennoune s’est dit troublée par les conditions de vie “précaire” des familles de victimes du terrorisme et “la difficulté du travail des militants pour les droits des victimes”, rappelant à ce titre le cas de Chérifa Kheddar, présidente de l’association Djazaïrouna, arrêtée le 8 mars dernier à la Grande-Poste (Alger) et malmenée par les policiers, alors qu’elle portait “une banderole sur les femmes victimes du terrorisme, dont sa propre sœur”. “Ceux qui n’apprennent pas de leur histoire peuvent être condamnés à le revivre”, dira-t-elle, convaincue que “l’oubli est un second assassinat”.
Dernièrement, l’Onvtad a annoncé qu’elle saisira prochainement le Tribunal international, pour dénoncer “le silence” de l’État algérien, qui a failli “à son devoir de protection, de justice et de réparation envers les victimes du terrorisme”. L’Onvtad revendique l’application du décret exécutif de 1997 portant sur l’attribution de l’indemnisation et celle relative aux mesures consenties au profit des personnes physiques, victimes de dommages corporels ou matériels. Et, à défaut de moyens, elle demande d’appliquer “au moins les mesures offertes aux agriculteurs, notamment l’effacement de dettes ou l’accord de crédit sans intérêt”.

Entre mainmise sur la société et instrumentalisation de l’islamisme

Les faiblesses de l’Algérie dans sa cohésion sociale ne sauraient se dissocier des enjeux, en particulier celui lié aux nouveaux dispositifs géostratégiques des puissances mondiales réservés à la mise à mort de la souveraineté nationale. On a tort de penser que le terrorisme est “l’instrument des faibles”. Si aujourd’hui, des spécialistes alertent sur les “menaces réelles” de désintégration qui pèsent sur des États nations issus de la décolonisation, ils rappellent, dans le même temps, que les événements du Printemps arabe sont le prolongement de la volonté des États-Unis d’asseoir leur “suprématie économique et militaire” dans les 3 prochaines décennies, lesquelles assisteront à l’éruption de puissances régionales. S’ils admettent que notre pays, considéré comme “pays tampon” dans la stratégie de déploiement US dans la région, présente des défenses immunitaires en matière sécuritaire, ils n’omettent pas pourtant de signaler les pressions exercées sur l’Algérie pour l’implantation de bases militaires et les enjeux de stratégie US.
Parmi ces spécialistes, d’aucuns établissent un parallèle troublant entre cette volonté du pouvoir algérien de confisquer toute “organisation autonome à la société” et “l’instrumentalisation politique” de l’islamisme. Ils sont convaincus que le mouvement islamiste, y compris dans sa composante armée, a été “la couverture” sous laquelle s’est développée la restructuration du système politique.

Malgré cela, ils estiment que la menace viendrait de l’intérieur, pointant un doigt accusateur en direction du “glissement” de l’économie nationale vers une économie néolibérale “sans loi ni garde-fou”, de la “dérégulation” des différentes institutions, de l’affaiblissement des appareils d’État et de l’émergence d’“oligarchies” pour accaparer les leviers de décision. Selon eux, la difficulté de “dire” le trauma de la décennie écoulée, le manque de libertés et de démocratie, l’inégalité dans la distribution des richesses, les déséquilibres entre les régions, mais aussi la dislocation du lien social et les questions identitaires, constituent des brèches, exploitables par les puissances mondiales, qu’il urge de refermer.