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Afrique : A la mémoire de Kofi Awoonor

"non en effet ! votre fatwa ne s’applique pas ici"

mercredi 25 octobre 2017, par siawi3

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Source : https://www.pambazuka.org/fr/governance/la-m%C3%A9moire-de-kofi-awoonor

A la mémoire de Kofi Awoonor

Wole Soyinka

nov 02, 2013
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Kofi Awonoor était un Africain passionné, c’est-à-dire que la primauté de ses valeurs était dérivée de son héritage éwé. Ce qui signifie qu’il était totalement habité par l’esprit d’œcuménisme à l’égard d’autres systèmes de croyance et d’us et coutumes culturelles,. Nous pleurons notre collègue et frère, mais d’abord nous dénonçons ses meurtriers qui ont les mains pleines du sang des innocents, cette virulente sous-espèce aux mains pleines de sang. Poète, diplomate et démocrate, Kofi Awonoor est mort durant les tragiques événements de Nairobi.

Je suis sûr que d’autres que moi ont reçu des invitations pour la récente édition du festival littéraire Storymoja/Hay à Nairobi mais n’ont pu s’y rendre. Mon absence était particulièrement regrettable parce que j’avais prévu de compenser le fait, pour moi, d’avoir raté l’avant dernière édition. Participants et invités absents, nous ne sommes pas près d’oublier cette édition.

Au moins deux jours s’étaient écoulés depuis que le nom de Kofi Awoonor a été identifié parmi les victimes et je me suis finalement souvenu que le festival était en cours en ce moment même. J’ai aussi réalisé autre chose : Kofi et moi aurions pu partager une bouteille dans le même bistrot entre les sessions et à la fin de chaque journée. Je déclare que mes sentiments n’ont pas connu de changement. La rage, la haine et le mépris sont toujours au même niveau quantitatif et qualitatif. Les mêmes sentiments au fond du cœur depuis l’attaque de Boko Haram et sa prise de pouvoir dans le nord du pays. Je m’attends à ce qu’il reste à ce niveau jusqu’à mon souffle dernier, que j’espère dans des circonstances paisibles comme pour Chinua Achebe, ou, ma foi, de façon violente comme pour Kofi. Comme en témoigne la vie de tous les jours, aucun d’entre nous n’a beaucoup de contrôle sur ces questions.

Deux autres engagements préalables sont responsables de ma non participation au festival. L’un était la participation à des échanges publics avec un individu très courageux, Karima Bennoune, une Algérienne, dont la publication courageuse - Your fatwa does not apply here (votre fatwa n’a pas cours ici) - est d’une pertinence bouleversante dans les évènements de Nairobi, une pertinence qui continue de ravager notre nation et d’autres nations.

L’autre élément qui m’a tenu éloigné de Nairobi a été la conférence des Investigateurs Internationaux à Tunis, bataillant contre le monstre de la corruption. Le lien avec le premier évènement est assez évident. Mais si vous pensez que le deuxième n’a rien à voir avec ce qu’il s’est passé à Nairobi ou qui se passe dans la partie nord de notre pays, permettez-moi de vous contredire.

Nous connaissons tous la corruption matérielle ; nous y sommes confrontés en permanence. Toutefois, ce qui est tragiquement négligé est ce que nous devons apprendre à désigner comme corruption spirituelle. Ceux qui ont organisé et perpétré cet outrage contre des vies innocentes à Nairobi, sont les porteurs du virus de la corruption la plus dangereuse possible : la corruption de l’âme, la corruption de l’esprit, la corruption de l’essence humaine qui nous anime et qui nous différencie des animaux prédateurs. Je ne suis le théologien d’aucune religion mais j’affirme que ces assaillants s’illusionnent avec des visions de paradis après la mort, que leurs fantasmes résultent de la lecture pervertie du salut et de la rédemption. Ceux qui essaient de diviser le monde en deux parties irréconciliables - des croyants contre les autres- sont des aberrations humaines. Quant à revendiquer une croyance, ils invoquent la volonté divine seulement pour couvrir leurs tendances innées de psychopathes. Leurs actes et leurs propos profanent le nom de Dieu ou d’Allah.

Abandonnons la théologie et désignons les simplement comme ennemis de l’humanité ce qui nous laisse avec une vraie question à laquelle nous autres devons répondre : est-ce que cette espèce appartient à l’espèce humaine ou faut-ils les considérer comme une sous-espèce mutante qui requiert une définition morale et scientifique ? Nous ne pouvons continuer de prétendre que ceux qui ont choisi d’inhiber l’étincelle que nous appelons créativité, ceux qui s’arrogent le droit de disposer de vies innocentes selon leur bon plaisir, appartiennent au même univers moral que vous et moi. En dehors d’un univers moral, l’humanité est dans les limbes.

Notre humanité n’a pas été aussi intensément et aussi constamment défiée sur le continent depuis la fin de l’Apartheid. L’Histoire se répète ou, plus précisément, se réaffirme, alors qu’une minorité meurtrière se prononce une classe supérieure à toutes les autres, prend le pouvoir pour décider du mode d’existence des autres, des associations, décide de qui va vivre et qui va mourir, qui sert la main à qui, même entre collègues, qui dicte et qui se soumet.

Le manteau de la religion est un alibi en guenilles, la vraie question étant, comme toujours, le pouvoir et la soumission, avec pour instrument la terreur. Essayons d’évaluer objectivement la véritable nature de la domination qui cherche à établir à la place des actuels " lieux de perdition et de péché, d’impureté et de décadence" dans lequel nous autres sommes supposés vivre. Nous n’avons pas besoin de chercher longtemps les modèles qui sont proches : ils seront trouvés dans la Somalie contestée. Au Mali maintenant libéré. De façon intermittente en Mauritanie. Dans ces années turpides de l’Algérie déchaînée et son sécularisme encore inachevé. C’est là leur domaine d’exclusion. D’irrationalité et contraintes journalières. La haine de la créativité et de la pluralité. C’est la domination de l’Apartheid du genre. De la diabolisation de la différence.

Déterminons que sur ce continent nous n’accepterons pas cela. Maintenant que la question de la race a été bannie, ce n’est pas pour qu’elle soit remplacée par la religion dans nos passeports pour reconnaître le citoyen et même pour décider de sa résidence sur cette terre.

Après la carte de visite mortelle de ces primitifs, le reste du festival de Nairobi a été annulé. Compréhensible mais triste. J’ai toutefois écrit aux organisateurs de ne pas prendre la peine à l’avenir de m’envoyer une invitation, si Dieu me prête vie j’y serai. Nous devons tous y être. Nous devons apprendre à ignorer la perte à l’avance, pas seulement pour ce festival mais pour tous les festivals de vie et de créativité, n’importe où dans le monde. Décider que quelle que soit l’intervention tragique, que de tels évènements doivent être menés à bien. Acceptons simplement que la force de la dégénérescence violente a déclaré la guerre à l’humanité. Ainsi, notre destin est d’être toujours présents jusqu’à ce que cette guerre soit terminée.

Je propose que nous soyons tous présents à ce concours d’humanité à Nairobi. Nous étions aux côtés de toutes les victimes tombées et mutilées, parmi lesquelles se trouvaient notre distingué ami, l’un des meilleurs, qui nous a mis sur la carte du monde. Nous étions présents au Mali, même avant que cette nation, à son crédit, ait endigué le flot des atavismes religieux et la régression humaine. Nous étions aux côtés des étudiants de Kaduna, Plateau, Borno, des écoliers de Yobe, des cavaliers mutilés okada et des marchands ambulants de Kano, aux côtés de tous ceux qui ont été occis de façon routinière depuis tant d’années dans ce pays. Nous étions présents à Nairobi dans ce centre du commerce, confronté une fois de plus à cette même épreuve diabolique qui a été le sort des écoliers de Kano il y a nombre d’années, où ceux qui échouaient à réciter le verset indiqué du Coran, ont été classés comme infidèles et emmenés pour être égorgés. Nous étions présents lors des turbulences en Algérie et avons enregistré pour la postérité le "votre fatwa ne s’applique pas ici" de lady Karima Bennoune. Nous étions aux côtés de Tahar Djaout, l’auteur de "The last season of unreson", assassiné aussi par des fanatiques religieux. Nous sommes juste les survivants qui demandent continuellement quand cela va s’arrêter. Où cela va-t-il s’arrêter ? Ceux qui se font l’écho de Karima et de cette miraculée Malala en nous déclamant "non en effet ! votre fatwa ne s’applique pas ici".

Nous avons été aux côté des enfants de Tchétchénie en Union soviétique, ces innocents qui pris en otage en ont été réduit à boire leur propre urine et délibérément abattus alors qu’ils sortaient du gymnase transformé en fournaise. Nous continuons à être aux côtés de tous ceux qui sont tombés sous les assauts de la bigoterie, des solipsismes religieux et de la toxicité spirituelle. Nous continuerons à être à leurs côtés, pour dénoncer et condamner, mais surtout pour prier instamment tous ceux qui peuvent anticiper, enrayer et, au final, éliminer la vague de tyrannie religieuse. Nous avons pris le parti de l’humanité contre ceux qui sont contre elle.

En même temps qu’a eu lieu ce dernier outrage, l’organe mondial, connu sous le nom de l’Organisation des Nations unies étaient en Assemblée générale. Nous devons initier l’évolution de cet organe afin que par des actions justes mais sévères, et sans compromis et il devienne l’Organisation de l’Humanité unie, en d’autres termes, qui ne pense pas simplement "nations " mais qui agissent "humanité". Cela signifie aller au-delà du piétisme pour dire une telle ou une religion est une religion de paix, mais obliger ses membres à agir agressivement pour neutraliser ceux dont les actes disent le contraire, afin que l’humanité en soit le premier et dernier principe de l’existence et de la cohabitation des nations. La véritable ligne de partage n’est pas entre croyants et mécréants, mais entre ceux qui violent le droit des autres de croire ou de ne pas croire.

Des souvenirs qui s’étendent sur cinquante ans ou plus sont difficiles à exprimer en quelques mots. Qu’il suffise de dire ici que Kofi Awonoor était un Africain passionné c’est-à-dire que la primauté de ses valeurs était dérivée de son héritage Ewe. Ce qui signifie qu’il était totalement habité par l’esprit d’œcuménisme à l’égard d’autres systèmes de croyance et d’us et coutumes culturelles, ceci étant l’ethos des Ecritures qui font partie des pratiques et croyances de la majeure partie de ce continent. Nous pleurons notre collègue et frère, mais d’abord nous dénonçons ses meurtriers qui ont les mains pleines du sang des innocents, cette virulente sous-espèce aux mains pleines de sang. Seuls des lâches pointent leurs armes contre les désarmés, seuls les dépravés s’en glorifient ou justifient leur acte. Les véritables guerriers ne font pas la guerre aux innocents. La transgression de la sacralité de la vie humaine est une profanation.

Nous appelons ceux qui revendiquent l’autorité de prononcer des fatwa, d’en édicter une, avec tout son poids moral, qui damne ceux qui s’engagent dans la violation en série du droit à la vie, la vie don de Dieu, que les blasphémateurs osent contredire et que les sans Dieu abrègent gratuitement. Ce scalp, qu’ils ont ajouté à leur collection, était le toit d’un cerveau unique qu’un million de leur espèce ne peut jamais remplacer.

Il y a quelques mois, à New York, dans une tribune conjointe entre les Nations Unies et l’Unesco, j’ai introduit une motion urgente dans l’ordre du jour de cette conférence internationale pour la culture de la paix : Reprenez le Mali ! Dans mon pays, j’ai insisté sur l’urgente nécessité auprès de mon gouvernement. Je sais que Kofi Awonoor, poète, diplomate et démocrate aurait approuvé ma démarche, dans cet aspect spécifique au moins de notre action et celle d’autres gouvernements de la Cedeao - toutefois après que la France aie pris l’initiative critique- de reprendre le Mali.

Je salue particulièrement le ministre des Affaires étrangères sortant, l’ambassadeur Gbenga Ashiru, qui insistait pour une intervention rapide et pressait avec vigueur et urgence l’Union africaine. Nous rendons hommage au courage et aux sacrifices des soldats qui ont défait l’agenda de ces intrus - al Qaeda et compagnie - avec leurs desseins arrogants sur ces libertés qui nous définissent dans cette région et sur le continent lui-même. Sauvegarder les libertés, hélas, va bien au-delà de la passion la plus intense et de la volonté de la muse de la poésie et nous ne devons jamais nous détourner de cette cruelle réalité.

Ceux qui croient que la paix et la dignité humaine peuvent être générées par une approche tiède et accommodante des vagues de fondamentalisme, comme je l’ai déjà souvent dit, devraient étudier l’expérience de l’Algérie si bien rendue par la diligence glaçante de Karima Bennoune dans ses travaux. Le coût "de la reprise de l’Algérie" en est un qui comptera dans le déficit humain - et un courage incroyable- pour les générations à venir. Aujourd’hui je presse toutes les forces progressistes de se réapproprier l’Afrique ! Sauvez-là des forces des ténèbres qui cherchent à inaugurer un nouveau régime de despotisme religieux impitoyable à un degré qui dépasse même ce que nous avons connu sous la volonté impériale de l’Europe.

Ces bouchers continuent de se référer au mandat de l’islam et nous exhortons nos frères musulmans et nos sœurs et collègues et leur disons réappropriez-vous l’islam ! Réappropriez-vous l’islam qui, même là où apparaissent les contradictions, se déclare une religion de la culture du savoir, un islam qui honore ses fidèles pour être des gens du Livre, le soutien historique des vertus de l’intellect et de son produit. Il n’y a pas de religion sans contradiction et la primauté de la dignité humaine et de la solidarité sert d’arbitre. Nous appelons la classe des minutieux guerriers de l’intellect plongés dans un mépris créatif à la défiance des ennemis de la poursuite humaniste.

Nous parlons là de cet islam qui inspire la solidarité avec les Naguib Mahfouz de notre corporation, avec les Tahar Djaouts, avec les Karima et les Marima Bas, non pas du diabolisme de El Shabab, Boko Haram et leur espèce dégénérée. Joignons nos efforts avec les premiers et ancrons leur mission comme la destination prescrite par l’histoire de notre urgence créative. Ce que Nairobi nous apprend - et non pas seulement récemment- est qu’il n’y a pas d’endroit nommé Ailleurs. Ailleurs a toujours été ici, maintenant, avec nous. Je vous prie instamment ; réappropriez-vous votre islam et ainsi reprenez notre continent et dans cette entreprise de restauration, réappropriez notre humanité !

Professeur Wole Soyinka a fait cet hommage le 27 septembre lors d’une réunion des écrivains nigérians à Freedom Park, Broad Street, Lagos – Texte traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger