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« Mon niqab au Canada »

dimanche 29 octobre 2017, par siawi3

Source : Le Figaro, 21-10-17

« Mon niqab au Canada »

Mathieu Bock-Côté :

21-10-17

TRIBUNE - Le multiculturalisme radical vanté par Justin Trudeau réussit l’exploit de faire de ce vêtement l’étendard de la liberté individuelle et de la diversité, critique l’universitaire montréalais*, figure de la vie intellectuelle québécoise.
Le gouvernement du Québec dirigé par Philippe Couillard, vient d’adopter, le 18 octobre, une loi qui oblige ceux qui offrent ou reçoivent des services publics à le faire à visage découvert. Plusieurs voient dans cette législation, sans trop se tromper, un dispositif juridique pour limiter la présence du niqab dans l’espace public.

Le niqab est devenu un enjeu symbolique fort au Québec : est-il légitime de le proscrire ou, du moins, d’en contenir la présence dans la vie publique ?

Dans le contexte québécois, la loi adoptée le 18 octobre demeure minimaliste et s’inscrit dans une querelle politique s’étalant sur plus d’une décennie, pour encadrer l’expression des signes religieux ostentatoires dans la vie publique. Les partis d’opposition sont très sévères envers cette loi faiblarde, qui n’ose même pas affirmer le principe de la laïcité auxquels les Québécois sont attachés.

Depuis quelques années déjà, Justin Trudeau et une bonne partie de la classe politique canadienne voient dans leur ouverture au niqab une expression de leur supériorité morale et de la grandeur du multiculturalisme canadien.
Il n’en fallut pas plus, toutefois, pour que Justin Trudeau et plusieurs représentants des provinces anglophones du Canada ne dénoncent avec une extrême sévérité la loi québécoise et se portent à la défense du niqab, à la fois au nom de la liberté religieuse et au nom du droit de la femme de se vêtir comme elle l’entend. Justin Trudeau l’a dit à sa manière : « Une société qui ne veut pas que les femmes soient forcées d’être voilées, peut-être devrait-elle se poser des questions sur ne pas forcer les femmes à ne pas porter le voile. » En d’autres mots, le niqab ne serait qu’un vêtement féminin parmi d’autres.

Chercher à l’encadrer ou le proscrire relèverait du néocolonialisme et du paternalisme. Celui qui exprime des réserves devant le niqab ne témoigne pas du simple bon sens, mais révèle bêtement ses préjugés contre la différence. La déclaration du premier ministre n’est pas surprenante. Depuis quelques années déjà, Justin Trudeau et une bonne partie de la classe politique canadienne voient dans leur ouverture au niqab une expression de leur supériorité morale et de la grandeur du multiculturalisme canadien. Trudeau pense d’ailleurs à engager une démarche pour invalider la loi québécoise.

Lors des élections fédérales de 2015, qui portèrent Justin Trudeau et le Parti libéral au pouvoir à Ottawa, les tribunaux canadiens jugèrent que, contrairement à ce que soutenait le gouvernement conservateur du moment, Zunera Ishaq, une femme d’origine pakistanaise, était en droit de prêter son serment de citoyenneté en niqab lors de la cérémonie de naturalisation en vigueur au Canada. Justin Trudeau ne fut pas le seul à applaudir cette décision de justice. Zunera Ishaq fut même présentée par certains politiciens comme unemilitante exemplaire des droits et des libertés. La première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, déclara que c’était « un honneur » de la rencontrer. Certes, ils étaient nombreux, chez les Canadiens, et surtout chez les Québécois, à se désoler de cet emballement médiatique en faveur du niqab, mais ils étaient justement invités à se réjouir que les droits des minorités ne soient pas soumis à la tyrannie de la majorité.

Il fallait un certain culot, à notre époque, pour faire du niqab l’étendard de la liberté individuelle, de l’émancipation féminine et de la diversité.
Depuis, la classe politique a fait du zèle pour montrer son ouverture à l’islam le plus militant. La première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, s’est voilée dans une vidéo pour témoigner de son respect à l’endroit de la communauté musulmane de sa province. Des ministres fédérales firent de même. On est en droit d’y voir une manifestation caricaturale du multiculturalisme, qui repose sur l’inversion du devoir d’intégration. Ce n’est plus à l’immigré de prendre le pli identitaire de la société d’accueil, mais à cette dernière de transformer ses institutions et ses mentalités pour s’accommoder à la diversité. À en croire les partisans du multiculturalisme, il faut mener sans cesse un travail de déconstruction culturelle pour permettre à la diversité de s’épanouir de manière ostentatoire.

Cela nous donne une bonne idée de la vraie nature du multiculturalisme canadien. Dans un entretien au New York Times, en décembre 2015, Justin Trudeau avait précisé sa conception du pays : le Canada serait le premier pays vraiment postnational. La formule frappait : « Il n’y a pas d’identité centrale au Canada », a-t-il déclaré. Au cœur de la citoyenneté canadienne, on ne trouve rien d’autre que le culte des droits de l’homme et le multiculturalisme qui est inscrit dans la Constitution. Le Canada prend très au sérieux l’affirmation selon laquelle nous serions tous des immigrants, ce qui, par ailleurs, le pousse à voir dans le peuple québécois une communauté culturelle parmi d’autres. On accusera les Québécois de « suprémacisme ethnique » s’ils rappellent qu’ils sont une nation et décident d’agir en conséquence.

Cet épisode politique devrait relativiser le regard enamouré que portent bien des Français sur le Canada de Justin Trudeau. Loin d’être le modèle de l’identité heureuse et de la diversité réconciliée, le Canada impose en fait le multiculturalisme au bulldozer juridique et idéologique.

C’est ce que disait Justin Trudeau en 2013. Il a alors comparé la charte de la laïcité portée à l’époque par le gouvernement du Québec à… la ségrégation jadis en vigueur aux États-Unis. On devine dès lors le regard porté par les principaux promoteurs de l’idéologie canadienne sur la France, qui passe pour un contre-exemple absolu dont le modèle politique serait terriblement régressif. C’est un peu comme si la laïcité était intraduisible dans l’univers mental du multiculturalisme et des Anglo-Saxons. Devant le niqab, le Canada officiel ne veut voir qu’une manière parmi d’autres de se vêtir pour une femme. Il consent ainsi à l’instrumentalisation de sa citoyenneté par les communautarismes qui formulent leurs revendications dans le langage des droits individuels et des droits des minorités.

Cet épisode politique devrait relativiser le regard enamouré que portent bien des Français sur le Canada de Justin Trudeau. Loin d’être le modèle de l’identité heureuse et de la diversité réconciliée, le Canada impose en fait le multiculturalisme au bulldozer juridique et idéologique en ne tolérant tout simplement pas la possibilité qu’on ne s’enthousiasme pas pour lui. Il se prend même pour un modèle universel, censé inspirer la planète entière et servir de phare pour l’humanité. Il fallait un certain culot, à notre époque, pour faire du niqab l’étendard de la liberté individuelle, de l’émancipation féminine et de la diversité. Il en fallait encore plus pour diaboliser ceux qui témoignent de leur malaise devant son imposition dans l’espace public en les présentant comme des individus suspects de sentiments antidémocratiques. Le Canada l’a fait.

* Sociologue et chargé de cours à HEC Montréal. Le récent ouvrage de Mathieu Bock-Côté « Le Multiculturalisme comme religion politique » (Éditions du Cerf, 2016) a été salué par la critique.

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Source : Le Figaro, 25.10.2017

Par Ludovic Hirtzmann

Mis à jour le 25/10/2017 à 18h38 | Publié le 25/10/2017 à 18h24

Au Québec, une nouvelle loi oblige les fonctionnaires à exercer leur ministère à visage découvert et à ne servir que les citoyens dont la figure n’est pas voilée. Le reste du Canada, anglophone, s’insurge.

Après de longs mois de tergiversations, l’Assemblée nationale a adopté à Québec une législation très controversée. En vertu de la toute nouvelle loi 62 « favorisant le respect de la neutralité religieuse par l’État », les services publics devront être donnés et reçus à visage découvert. Si les autorités québécoises ont justifié leur choix notamment pour des raisons de sécurité, le champ d’application de la loi, très large, est l’objet de contestations. Outre les ministères et les organismes publics, la législation s’appliquera dans les bus et le métro.

« Pour prendre un transport en commun, il faut avoir le visage découvert. Tout le long du trajet »
La ministre québécoise de la Justice, Stéphanie Vallée

« Pour prendre un transport en commun, il faut avoir le visage découvert. Tout le long du trajet », a confié, en fin de semaine à la chaîne TVA, la ministre québécoise de la Justice, Stéphanie Vallée, avant de se rétracter partiellement mardi. Il n’en fallait pas plus pour déclencher la fureur des militants de partis de gauche (Québec solidaire), même si la ministre a promis des accommodements au cas par cas. Venus manifester dimanche dans le métro de Montréal leur soutien aux droits des femmes de porter la burqa, les militants ont revêtu des voiles parfois faits de bric et de broc. « Niqab bienvenu. NIQ la loi 62 », pouvait-on lire sur l’une des pancartes que brandissaient cinq opposantes à la loi. Des chauffeurs de bus ont dénoncé un texte difficile à appliquer au quotidien, refusant de devenir des policiers du niqab.

Choix populiste

Les associations musulmanes canadiennes sont montées au créneau. Car si le port de signes religieux comme le turban ou le simple voile ne sont pas interdits, la burqa et le niqab le sont. « La loi 62 encourage la division, crée des inégalités et viole notre charte des droits et libertés », a écrit un groupe d’associations musulmanes dans un communiqué. Le thème de la laïcité est ultrasensible, tant au Québec qu’au Canada. En 2007, des accommodements religieux demandés par les juifs hassidiques de Montréal ou les musulmans avaient créé une crise politique sans précédent.

« La position du gouvernement du Canada est que tout individu devrait être libre de porter ce qu’il veut »
La ministre canadienne de la Justice, Jody Wilson-Raybould

La loi 62 réveille surtout la fracture culturelle et sociétale entre le Québec et le reste du Canada, partisan d’un multiculturalisme où la liberté religieuse de l’individu l’emporte sur tout. Le chef du Nouveau Parti démocratique (gauche), Jagmeet Singh, d’origine sikhe, milite ainsi pour que les sikhs soient exemptés du port du casque à moto afin de garder leur turban. Au nom de la liberté religieuse. Selon un sondage de l’Institut Angus Reid, publié en début de mois, 87 % des Québécois soutiennent la loi 62, alors que les Canadiens anglais la brocardent à qui mieux mieux. « La loi 62 québécoise est ce à quoi l’islamophobie ressemble », a titré récemment la revue torontoise de référence Maclean’s.

Les partis politiques fédéraux ont exprimé leur vif désaccord avec Québec. La ministre canadienne de la Justice, Jody Wilson-Raybould, a déclaré à l’agence La Presse canadienne : « La position du gouvernement du Canada est que tout individu devrait être libre de porter ce qu’il veut. » De nombreux politiciens et personnalités du Canada anglophone ont laissé entendre qu’ils contesteraient la loi 62 sur le terrain de la charte canadienne des droits et libertés qui garantit la « liberté de conscience et de religion ». Un combat gagné d’avance, la charte ayant primauté sur les lois. Si l’adoption de la loi 62 ressemble donc plus à un choix populiste à moins d’un an d’élections québécoises, il serait maladroit pour Ottawa d’intervenir juridiquement dans les affaires internes du Québec, au risque de donner du grain à moudre au mouvement indépendantiste.