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France : Face aux accusations, l’embarras des soutiens de Tariq Ramadan

dimanche 29 octobre 2017, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/france/2017/10/29/face-aux-accusations-l-embarras-des-soutiens-de-tariq-ramadan_1606670

Harcèlement

Face aux accusations, l’embarras des soutiens de Tariq Ramadan

Par Bernadette Sauvaget

29 octobre 2017 à 20:26

Tariq Ramadan, à Paris, le 10 décembre 2015. Photo Patrick Swirc

Les deux plaintes pour viol déposées contre le théologien mettent les
milieux musulmans français dans une situation délicate. Entre gêne et
déni, certains de ses alliés évoquent « un complot sioniste ».

Face aux accusations, l’embarras des soutiens de Tariq Ramadan

Le Collectif des musulmans de France (CMF) avait annoncé, en milieu de
semaine, un communiqué. Mais rien n’est venu. « Etant donné les
derniers développements, nous risquions d’être en décalage », avance
très prudemment Nabil Ennasri, le président de CMF, en guise
d’explication. De la gêne, de l’embarras, surtout de la part de
quelqu’un qui fut très proche de Tariq Ramadan. Et un silence, un
immense silence des organisations musulmanes, des figures de l’islam
de France, des cercles proches du théologien, encore assez nombreux
dans les milieux intellectuels et médiatiques. Personnage influent et
controversé, Ramadan est désormais très encombrant.

Dans les milieux musulmans français, c’est le choc après le dépôt de
deux plaintes consécutives accusant de viol le théologien musulman
(lire ci-contre). Cet effet de sidération grandit au fur et à mesure
des révélations. « Tariq Ramadan a perdu de son influence, mais il
conserve une très grande aura. C’est une figure de l’islam de France.
Ce qui est révélé en ce moment est en contradiction avec l’image
policée qu’il a toujours renvoyée », explique Saïd Branine, le
fondateur et responsable du site Oumma.com, premier média
communautaire à avoir évoqué les affaires. « Je ne suis pas de ceux qui
pensent que l’islam de France va tomber si Tariq Ramadan tombe. La
campagne menée par ses partisans voudrait empêcher qu’on entende la
parole des victimes. Il faut laisser la justice faire son travail »,
s’insurge à l’inverse Abdelaziz Chaambi, militant historique des
milieux musulmans lyonnais, fondateur du CRI (Coordination contre le
racisme et l’islamophobie), grande gueule qui n’est pas du genre à se
laisser intimider, en froid désormais avec le prédicateur. Il a
pourtant fait partie du petit groupe qui, en 1993, a introduit Tariq
Ramadan en France.

Une voix écoutée

De là, le théologien suisse a pris son envol et dominé les débats sur
l’islam en France jusqu’au milieu des années 2000. Avant de vouloir
s’imposer sur la scène musulmane internationale, avec l’appui
notamment du Qatar (c’est un proche de la cheikha Moza, la mère de
l’actuel émir). En dehors de l’Hexagone, Ramadan est certes devenu une
voix écoutée, mais sans atteindre l’influence qui est la sienne dans
les milieux français. Au fil des ans, beaucoup de ses proches se sont,
eux, éloignés, mettant en cause « son ego surdimensionné », lui
reprochant « d’avoir tiré la couverture à lui ». Quoi qu’il en soit,
aucune figure n’a depuis véritablement émergé. Parmi ses anciens
affidés, certains malgré tout peinent à croire à la véracité des
témoignages des deux femmes qui ont porté plainte. « Je veux bien
admettre qu’il ait eu des relations extraconjugales. Mais de là à
commettre des viols, il y a un écart », déclare à Libération l’un
d’entre eux, sous couvert d’anonymat.

En 2012-2013, l’image du théologien avait commencé à être écornée par
le témoignage de Majda, une jeune femme d’origine marocaine vivant
entre la France et la Belgique et qui se présentait comme l’une de ses
ex-maîtresses. En contact avec des journalistes, elle avait projeté de
publier un livre. Avant de disparaître des radars, ce qui avait
alimenté diverses rumeurs. « Je m’étais moi-même inquiété pour elle »,
raconte à Libé Abdelaziz Chaambi. Exhumées la semaine dernière, des
traces de ces révélations circulent sur les réseaux sociaux, notamment
une photo et des enregistrements vocaux de Ramadan.

D’autres témoignages (mais qui n’avaient pas filtré) étaient parvenus,
selon les intéressés, à l’essayiste Caroline Fourest et au journaliste
Ian Hamel, basé en Suisse, auteurs l’un et l’autre de livres d’enquête
sur le théologien. Ils faisaient état de comportements violents de la
part de Ramadan. Mais jusqu’à ce qu’Henda Ayari porte plainte le 20
octobre, aucune femme n’avait osé s’en prendre à l’influent
théologien, toute révélation étant étouffée par une chape de plomb.

« Les milieux musulmans se déchirent actuellement entre pro et anti-
Ramadan, explique Nabil Ennasri. Et chacun va probablement camper sur
ses positions. » La pensée et la personnalité de Tariq Ramadan, de
fait, clivent en France les milieux musulmans mais aussi le débat
public sur la question de l’islam. Depuis le début des révélations, la
bataille entre pro et anti-Ramadan fait rage sur les réseaux sociaux.
Henda Ayari a essuyé des torrents d’injures et beaucoup de menaces.
« Elle a peur, extrêmement peur, mais elle est déterminée », a fait
savoir l’un de ses deux avocats, Me Jonas Haddad.

Violences

Le plus fidèle lieutenant de Ramadan, Yamin Makri, sous couvert de
l’Union française des consommateurs musulmans, a fait paraître lundi
dernier un communiqué sur Facebook mettant en cause des « réseaux
pro-israéliens français et étrangers ». Cette thèse du complot sioniste
a été largement partagée parmi les supporteurs du théologien engagé
dans la défense de la cause palestinienne. Makri s’en prenait à Jonas
Haddad qu’il disait être réputé proche de l’extrême droite
israélienne. Dans le communiqué, Henda Ayari était suspectée d’être
soutenue par « les milieux sionistes et l’extrême droite » et d’être
« une militante anti-islam ». Une « fake news » a largement circulé,
relayée par le communiqué, qui faisait état d’un versement de 5% des
droits d’auteur de la quadragénaire à l’association Europe-Israël. A
l’automne 2016, Henda Ayari, ex-salafiste, a publié un ouvrage où elle
raconte son douloureux itinéraire dans les milieux fondamentalistes
musulmans. Elle y dépeignait aussi les violences physiques et morales,
subies de la part d’un certain « Zoubeyr », pseudonyme dont elle
affublait, dit-elle aujourd’hui, Tariq Ramadan. Jusqu’au dépôt de sa
plainte, Henda Ayari semble être demeurée très discrète sur l’identité
de son agresseur. Cette affaire des 5 % a, elle, été démentie par
Flammarion, sa maison d’édition. « Certains partisans de Tariq Ramadan
voudraient en faire une affaire politico-religieuse », a regretté Me
Haddad. Avant d’ajouter : « Notre seul objectif, c’est la défense d’une
femme victime d’un viol. »

La Faculté d’Oxford mal à l’aise

L’université d’Oxford fait le dos rond. Plus de huit jours après la
première accusation de viol contre Tariq Ramadan, qui y est
officiellement « membre associé de la faculté » de théologie, rien n’a
bougé. Le 21 octobre, l’université envoyait un communiqué très
succinct qui ne figurait même pas sur son site internet. « Nous sommes
au courant de ces accusations et les prenons extrêmement au sérieux. A
ce stade, nous ne sommes pas en position d’ajouter d’autres
commentaires », disait-il. Entre-temps, une deuxième plainte pour viol
a été déposée. Interrogé par Libération dimanche, un porte-parole a
indiqué que la faculté n’avait rien à ajouter à sa première réaction.
Même s’il n’a pas exclu une éventuelle « actualisation » dans les jours
à venir. Par ailleurs, il n’est pas en mesure d’indiquer ce que
Ramadan fait exactement à Oxford, s’il y donne des cours magistraux,
participe à des séminaires de recherche ou supervise les thèses
d’étudiants. Ramadan n’a jamais suscité au Royaume-Uni les mêmes
polémiques qu’en France, ce qui explique peut-être la couverture
médiatique réduite de l’affaire.