Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > Uncategorised > Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

mardi 31 octobre 2017, par siawi3

Source : http://www.grip.org/fr/node/2447

Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

25 Octobre 2017

Georges Berghezan

Depuis 2012, des armes et des munitions arrivent massivement aux multiples groupes armés actifs en Syrie, en provenance notamment des Balkans et transitant par des pays voisins qui, comme l’Arabie saoudite, déclarent en être les destinataires. Loin de n’être qu’une affaire mêlant exportateurs peu scrupuleux et importateurs faisant fi de l’interdiction de réexporter leur armement, il apparaît que les États-Unis sont au cœur de ces transferts.

Via deux programmes, le premier mis en œuvre par la CIA au bénéfice des opposants au gouvernement de Damas, le second organisé par le Pentagone visant à armer les adversaires de l’État islamique, les États-Unis ont en effet coordonné, facilité et financé à hauteur de plusieurs milliards de dollars, des achats d’armes dans des pays-tiers et supervisé leur acheminement aux groupes rebelles syriens qu’ils souhaitent soutenir. Mais ce déluge d’armes a produit de nombreuses dérives, dont l’approvisionnement de groupes djihadistes et des combats entre factions armées, les unes par la CIA, les autres par le Pentagone.

°°

Résumé

Depuis 2012, des armes et des munitions arrivent massivement aux multiples groupes armés actifs en Syrie, en provenance notamment des Balkans et transitant par des pays voisins qui, comme l’Arabie saoudite, déclarent en être les destinataires. Loin de n’être qu’une affaire mêlant exportateurs peu scrupuleux et importateurs faisant fi de l’interdiction de réexporter leur armement, il apparaît que les États-Unis sont au cœur de ces transferts.
Via deux programmes, le premier mis en œuvre par la CIA au bénéfice des opposants au gouvernement de Damas, le second organisé par le Pentagone visant à armer les adversaires de l’État islamique, les États- Unis ont en effet coordonné, facilité et financé à hauteur de plusieurs milliards de dollars, des achats d’armes dans des pays-tiers et supervisé leur acheminement aux groupes rebelles syriens qu’ils souhaitent soutenir. Mais ce déluge d’armes a produit de nombreuses dérives, dont l’approvisionnement de groupes djihadistes et des combats entre factions armées, les unes par la CIA, les autres par le Pentagone.
________________________
Abstract
The role of the US in Arms Transfers to Armed Groups in Syria
Since 2012, weapons and ammunition have arrived massively to the many armed groups active in Syria, notably from the Balkans and passing through neighbouring countries which, like Saudi Arabia, claim to be the final recipients. Far from being just a case of unscrupulous exporters and importers ignoring the re-exporting ban, it appears that the United States is at the heart of these transfers.
Through two programs – the first implemented by the CIA for the benefit of opponents to the Damascus government ; the second organized by the Pentagon to arm the opponents to Islamic State – the United States have indeed coordinated, facilitated and financed billions of dollars of arms purchases in third countries and supervised their transport to the Syrian rebel groups they wish to support. However, this flood of weapons has produced many unintended effects, including the supply of jihadist groups and fighting between factions armed, some by the CIA, others by the Pentagon.

°°

NOTE D’ANALYSE

Introduction

Dans une note précédente 1, nous avons été en mesure de confirmer la très forte progression des ventes d’armes légères et de petit calibre (ALPC) et de munitions associées de pays des Balkans à des États du Moyen-Orient, en particulier l’Irak, l’Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats arabes unis (EAU) et la Jordanie.
À part l’Irak, aucun de ces pays ne s’approvisionnait significativement en armes et munitions de type yougoslave ou soviétique, au moins jusqu’en 2011, année du déclenchement de la guerre de Syrie. En effet, ces quatre autres pays s’équipent traditionnellement en armes et munitions occidentales, aux standards de l’OTAN.
Par ailleurs, de multiples observations sur les champs de bataille syriens ont établi que les groupes armés non étatiques qui y combattent sont équipés d’une profusion d’armes fabriquées, notamment dans les Balkans, mais aussi en Chine, en Russie (ou ex-URSS), aux États-Unis et en Belgique 2. Dans certains cas, et particulièrement en ce qui concerne les armes balkaniques qui ont – semble-t-il – davantage attiré l’attention des chercheurs, il a été possible de tracer le chemin parcouru par ces armes, depuis leur lieu de production jusqu’à celui de leur utilisation.
Selon ces recherches, certains États moyen-orientaux ont transféré des armes et munitions achetées dans les Balkans à des groupes armés combattant en Irak et, surtout, en Syrie, en violation de leurs engagements d’utilisation exclusive par leurs propres forces de sécurité et de non-réexportation.
Par ailleurs, depuis le début de 2013, des informations de plus en plus précises et récurrentes font état d’une implication des États-Unis dans ces transactions entre les Balkans et le Moyen-Orient, dans le but d’armer les groupes armés opposés au gouvernement syrien, ainsi que, plus récemment, ceux combattant l’organisation État islamique, pourtant elle- même largement bénéficiaire de ces détournements d’armes. L’objet de la présente note est donc d’examiner les deux programmes, le premier organisé par la CIA et le second par le Pentagone, qui ont permis à Washington de devenir un pourvoyeur majeur des armes proliférant en Syrie.
On pourrait se demander pourquoi les États-Unis, principal producteur et exportateur d’ALPC au monde, font appel à de petits pays – produisant de surcroît des armes ne répondant pas à leurs propres normes, dites normes OTAN – pour soutenir des formations alliées sur de lointains champs de bataille. Or, ce n’est la première fois que Washington transfère des armes dites « non standardisées » vers le Moyen-Orient.

1. Georges Berghezan, Balkans : transferts d’armes vers le Moyen-Orient et risques de détournement vers des groupes armés, Note d’Analyse du GRIP, 25 octobre 2017, Bruxelles.
2. Islamic State Weapons in Iraq and Syria, CAR, septembre 2014 ; Islamic State Weapons in Kobane, CAR, avril 2015. Les armes belges dont disposent l’État islamique et d’autres factions combattant en Syrie semblent être principalement des revolvers Browning et des fusils FAL, dont certains produits dans les années 1970 et 1980.

p ―2―

1. Le précédent irakien

Dès 2006, Amnesty International avait fait état de l’expédition, en 2004 et 2005, de 200 000 fusils de type Kalachnikov AK-47 provenant des stocks de guerre bosniens vers la nouvelle armée irakienne, mise sur pied par Washington après avoir démantelé l’appareil sécuritaire de Saddam Hussein. Un responsable de l’OTAN avait décrit le transfert comme le plus important opéré de Bosnie-Herzégovine depuis la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, Amnesty et certains médias s’étaient surtout inquiétés de l’impact désastreux de l’opération sur les programmes de collecte d’armes auprès des civils en cours en Bosnie et de l’opacité de cette opération, menée par des sociétés privées de plusieurs pays, dont certaines avaient un passé douteux, comprenant notamment la participation à des violations de l’embargo sur les armes à l’encontre du régime de Saddam Hussein. Mais, déjà, on craignait que certaines Kalachnikovs aient pu être détournées au profit d’acteurs indésirables 3.
L’ampleur de ces détournements n’allait pas tarder à être connue puisque, dès 2007, le Government Accountability Office (GAO), l’organisme chargé du contrôle des comptes publics du budget fédéral américain, publiait un rapport dans lequel il signalait que, sur 185 000 fusils AK-47 livrés aux forces de sécurité irakiennes jusqu’en septembre 2005, 110 000 ne se trouvaient plus dans les arsenaux officiels de Bagdad. Un sort similaire avait été réservé à un lot de 170 000 pistolets, dont 80 000 étaient manquants 4. Un responsable du Pentagone admettait que certaines de ces armes « disparues » étaient probablement utilisées contre ses propres forces. Notons que, à ce moment, quatre ans après le renversement de Saddam Hussein, les États-Unis avaient déjà dépensé 2,8 milliards USD pour équiper en armement les forces de sécurité irakiennes et – indirectement – une panoplie de groupes d’insurgés et de terroristes, parmi lesquels se trouvait vraisemblablement un certain État islamique d’Irak, apparu en 2006 5.
L’Irak n’a pas été le seul pays à bénéficier des largesses de l’Oncle Sam. En effet, les États- Unis ont appliqué un schéma similaire à l’Afghanistan. Au total, plus de 1,45 million d’armes à feu, dont plus de 978 000 fusils d’assaut, auraient été offertes aux nouvelles armées des deux pays. Mais, le Pentagone déclare ne pouvoir tracer que 700 000 d’entre elles, soit 48 % des armes transférées. Selon Nic Marsh, chercheur au Peace Research Institute Oslo (PRIO), qui a documenté, sur la base de rapports officiels, le transfert de 1,093 million de ces armes, celles-ci provenaient de 23 pays, dont les États-Unis et la Russie, mais aussi de sept États des Balkans : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Monténégro, Roumanie et Serbie6, soit tous les États de la zone en question, sauf la Macédoine, qui ne semble pas disposer de la moindre industrie d’armement.
Malheureusement, les États-Unis ne semblent pas avoir tiré beaucoup de leçons de leurs erreurs passées en matière de contrôle d’ALPC. En 2015, après les avancées d’EI en Irak, en particulier la prise de Mossoul, le Pentagone a obtenu l’autorisation de dépenser plus d’1,6 milliard USD en armes et équipement militaire au profit des forces gouvernementales

3. Dead on Time – arms transportation, brokering and the threat to human rights, Executive summary, Amnesty International, 10 mai 2006 ; Ian Traynor, US in secret gun deal, The Guardian, 12 mai 2006.
4. Stabilizing Iraq, DOD Cannot Ensure That U.S.-Funded Equipment Has Reached Iraqi Security Forces, Report to Congressional Committees, United States Government Accountability Office, juillet 2007.
5. Glenn Kessler, Weapons Given to Iraq Are Missing, The Washington Post, 6 août 2007.
6. C. J. Chivers, How Many Guns Did the U.S. Lose Track of in Iraq and Afghanistan ? Hundreds of Thousands, The New York Times, 24 août 2016.

p ―3―

irakiennes et leurs alliés kurdes et « tribaux ». Si la majorité des armes semble de fabrication états-unienne, la liste contient pourtant 5 000 AK-47 (de provenance non précisée), valant 4,5 millions USD, devant équiper les « forces tribales », vraisemblablement sunnites 7. Un peu plus d’un an plus tard, un audit interne du Pentagone révélait que l’U.S. Army « n’avait pas de données précises et actualisées sur la quantité et la localisation de l’équipement » transféré 8 !

2. 2012 : La CIA tente d’abattre Bachar

Le même modèle, mais plus complexe et plus sophistiqué, a été appliqué aux groupes armés syriens, à la différence notable que ce « programme d’équipement et d’entraînement » s’est fait sans l’approbation du gouvernement de Damas, puisqu’il visait, initialement du moins, à le renverser.
Au début août 2012, une dépêche de l’agence Reuters révélait que le président Obama avait approuvé « plus tôt dans l’année » une directive (« presidential finding ») autorisant la Central Intelligence Agency (CIA) et « d’autres agences états-uniennes » à soutenir les rebelles cherchant à renverser le président Bachar al-Assad et le gouvernement syrien. Selon des sources officielles à Washington, cette directive prévoyait que les États-Unis collaborent avec le personnel d’une base secrète située près de la frontière turco-syrienne mise en place par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Simultanément, le 1er août, le Département d’État, dont dépend la CIA, annonçait qu’il disposait d’un budget de 25 millions USD pour de l’« assistance non létale » à l’opposition syrienne, apparemment surtout en matériel de communication 9. Ce n’est qu’en 2016 qu’on apprit que l’opération avait été baptisée Timber Sycamore, évoquant le sycomore, une variété de platane poussant en Amérique du Nord.
À la fin 2012, d’autres détails allaient émerger : l’assistance de la CIA consistait en « renseignement et autre soutien pour des envois en Syrie d’armes légères de seconde main, comme des fusils et des grenades » et ces envois étaient « principalement orchestrés par l’Arabie saoudite et le Qatar », alors que des « djihadistes islamistes radicaux » en étaient les principaux bénéficiaires 10.

2.1. Une cataracte d’armes

Sous l’impulsion de David H. Petraeus, son directeur jusqu’en novembre 2012, la CIA a donc facilité l’envoi d’armes et approuvé les commandants et groupes syriens qui en bénéficieraient. Ce pont aérien, qui bientôt allait se transformer en une « cataracte d’armes » selon l’expression d’un ancien officiel de Washington, aurait débuté le 3 janvier 2012 par deux premiers vols de C-130 qataris en provenance de la base Al Udeid (Qatar) – également occupée par des militaires états-uniens – à l’aéroport d’Istanbul. Il n’a cessé de s’amplifier tout au long de l’année avec des transferts de munitions ukrainiennes achetées

7. Justification for FY 2015 Overseas Contingency Operations Iraq Train and Equip Fund (ITEF), Office of the Secretary of Defense, novembre 2014.
8. Audit Report, Office of Inspector General, US Department of Defense, 14 septembre 2016 ; Iraq : US military admits failures to monitor over $1 billion worth of arms transfers, Amnesty International, 24 mai 2017.
9. Mark Hosenball, Obama authorizes secret support for Syrian rebels, Reuters, 2 août 2012.
10. David E. Sanger, Rebel Arms Flow Is Said to Benefit Jihadists in Syria, The New York Times, 14 octobre 2012.

p - 4 -

par l’Arabie saoudite, de grenades suisses fournies par les EAU et de fusils belges vraisemblablement livrés par un client de la FN-Herstal dans la région 11. En décembre 2012, a débuté le transfert de plus de 200 tonnes d’armement croate 12, acheminées en Syrie via la Jordanie, en principe au bénéfice de groupes « nationalistes ou séculiers », notamment l’Armée syrienne libre (ASL). Parallèlement, les forces aériennes qataries et saoudiennes poursuivaient leurs livraisons d’armes à l’aéroport d’Esenboga, près d’Ankara, alors que des camions turcs les transféraient ensuite en territoire syrien. La médiation de la CIA aurait été prépondérante pour la conclusion de l’arrangement saoudo-croate et, de manière plus large, pour mettre en contact des intermédiaires et encourager divers pays à participer à ce pont aérien 13.
Par ailleurs, les États-Unis semblent avoir, de la fin 2011 à septembre 2012, secrètement organisé des transferts maritimes d’armes des stocks libyens à Benghazi vers des ports de Turquie ou de Syrie, ces derniers étant sous contrôle de l’opposition. Ont notamment été livrés des fusils sniper, des roquettes et des missiles sol-air 14. L’assassinat de l’ambassadeur J. Christopher Stevens, le 11 septembre 2012, également à Benghazi, paraît avoir mis abruptement fin à ces transferts, organisés par le Département d’État, dirigé alors par Hillary Clinton, donc vraisemblablement avec une implication de la CIA 15.
En mars 2013, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) estimait qu’au minimum 3 500 tonnes d’équipement militaire avaient déjà été acheminées, par la voie aérienne uniquement, à destination des rebelles syriens 16.
Trois mois plus tard, la Maison-Blanche annonçait, pour la première fois, que les États-Unis allaient fournir un « soutien militaire », incluant des armes létales, au « Conseil militaire suprême » 17, un organe issu de l’ASL, créé quelques mois plus tôt et dissout un an plus tard, en proie à des querelles intestines. Aucune précision chiffrée à ce sujet n’a été livrée : en effet, ce type d’opérations est à la marge de la légalité internationale 18 et relève de la catégorie des opérations clandestines dont la CIA a une longue expérience.

11. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Saudis Step Up Help for Rebels in Syria With Croatian Arms, The New York Times, 25 février 2013.
12. Georges Berghezan, op. cit.
13. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Saudis Step Up Help for Rebels in Syria With Croatian Arms, op. cit. ; C. J. Chivers et Eric Schmitt, Arms Airlift to Syria Rebels Expands, With Aid From C.I.A., The New York Times, 24 mars 2013 ; Who is supplying weapons to the warring sides in Syria ?, BBC News, 14 juin 2013.
14. Courrier du Department of Defense, Freedom of Information Division, à Judicial Watch, 8 avril 2015.
15. Pamela K. Browne et Catherine Herridge, Was Syrian weapons shipment factor in ambassador’s Benghazi visit ?, Fox News, 25 octobre 2012 ; Geoffrey Ingersoll et Michael B Kelley, REPORT : The US Is Openly Sending Heavy Weapons From Libya To Syrian Rebels, Business Insider, 9 décembre 2012 ; Christina Lamb, Covert US plan to arm rebels, The Sunday Times, 9 décembre 2012.
16. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Arms Airlift to Syria Rebels Expands, With Aid From C.I.A., op. cit.
17. Aamer Madhani, Jim Michaels and Tom Vanden Brook, Source : Obama approves arming Syrian
rebels, USA Today, 14 juin 2013.
18. Si, à la suite de pressions des États-Unis, le Traité sur le commerce des armes n’interdit pas la livraison d’armes à des groupes non étatiques, il oblige néanmoins les exportateurs à s’assurer que leurs produits ne seront pas utilisés pour commettre des violations des droits humains ou des actes terroristes.

p ―5―

2.2. Des missiles TOW vendus à l’Arabie saoudite parviennent à Al-Qaïda et à l’EI

Outre la facilitation de l’équipement des groupes armés syriens en armes de Libye, des Balkans et d’autres pays, majoritairement est-européens, la CIA a également supervisé le transfert d’armes sophistiquées, produites aux États-Unis. Ainsi, en décembre 2013, la Defense Security Cooperation Agency, une agence du Département de la Défense, informait le Congrès de la vente, pour un montant d’environ 900 millions USD, de près de 14 000 missiles filoguidés à poursuite optique, lancés par tube (Tube-launched, Optically- tracked, Wire-guided, TOW), dont une grande majorité de type BGM-71, ainsi que de pièces, outils et personnel de formation, à la Garde nationale saoudienne 19. En outre, la vente de plus de 1 700 de missiles du même type – produits par la firme Raytheon Co – était autorisée au bénéfice des Forces terrestres saoudiennes afin d’« améliorer la sécurité d’un partenaire critique », notamment dans ses « missions de contreterrorisme ». La valeur cumulée des deux contrats approchait 1,1 milliard USD 20.
Un nombre indéterminé de ces missiles antitank de longue portée a été distribué à des dizaines de groupes affiliés à l’ASL à partir des deux Commandements des opérations militaires situés au nord et au sud de la Syrie, respectivement en Turquie et en Jordanie, et opérés par la CIA et d’autres agences de pays soutenant l’insurrection 21. Bien que distribués en petites quantités à ces groupes et que leur utilisation était censée être étroitement contrôlée par la CIA 22, plusieurs BGM-71 sont parvenus au Front Al-Nusrah, une filiale d’Al-Qaïda, qui semble les avoir utilisés avec succès, à la fois contre les forces gouvernementales et des factions rebelles pro-occidentales, pour prendre le contrôle de la ville et des environs d’Idlib 23, en dépit de l’« alliance tactique » unissant l’ASL et Al Nusrah 24. D’autres BGM-71 ont été utilisés par l’État islamique, à la fois contre l’armée gouvernementale (à Palmyre et Hasakah) et contre l’ASL (dans les environs de Damas) 25. En juin 2016, environ un millier de frappes par des TOW BGM-71 auraient été enregistrées 26. Par ailleurs, le début de l’intervention russe en soutien au gouvernement syrien, en septembre 2015, aurait incité la CIA à délivrer ces missiles de manière plus massive aux forces rebelles 27.

19. News Release, Defense Security Cooperation Agency, 5 décembre 2013.
20. Pentagon approves $1.1 billion Raytheon missile sale to Saudi Arabia, Reuters, 7 décembre 2013.
21. The moderate rebels : A growing list of vetted groups fielding BGM-71 tow anti-tank guided missiles, Hasan Mustafa, 8 mai 2015.
22. Ibid.
23. Thomas Joscelyn, Al Qaeda and allies form coalition to battle Syrian regime in Idlib, FDD’s Long
War Journal, 24 mars 2015.
24. Anne Barnard et Karam Shoumali, U.S. Weaponry Is Turning Syria Into Proxy War With Russia,
The New York Times, 12 octobre 2015.
25. Caleb Weiss, Islamic State uses US-made anti-tank missiles in Hasakah offensive, FDD’s Long War
Journal, 27 juin 2015.
26. Cody Roche, BMG-71 TOW ATGM Syrian Opposition groups in the Syrian Civil War, Medium, 30 juin 2017.
27. Anne Barnard et Karam Shoumali, op. cit.

p ―6―

Il est peu probable que les États-Unis aient explicitement approuvé la fourniture d’armes sophistiquées à des formations généralement qualifiées de « terroristes ». Avant de se rétracter, le vice-président Joe Biden a attribué la responsabilité de ces détournements aux « Turcs, Saoudiens, Émiratis », qui ont distribué « des dizaines, des milliers de tonnes d’armes à quiconque combattrait Assad » 28. Cependant, l’aveu de Biden, qui répétait ce que d’autres diplomates et responsables de la Maison-Blanche déclaraient anonymement depuis deux ans 29, est significatif d’une politique états-unienne qui, au départ, s’était fixé comme seul objectif le renversement par des moyens militaires du régime de Bachar al-Assad.

2.3. Partage des tâches entre Ryad et Washington

Au début 2016, alors que l’on apprenait enfin le nom arboricole donné à l’opération, il apparaissait que Timber Sycamore était fondée sur un partage de tâches entre la CIA et son homologue saoudien, le Directorat général du renseignement 30, dirigé par le prince Bandar bin Sultan de 2012 à 2014. La CIA se serait chargée de la formation des rebelles, notamment au Qatar, ainsi que de la coordination des envois d’armes, tandis que le Directorat contribuait à la fois en argent et en armes. L’apport financier saoudien, auquel s’ajoutaient des sommes plus modestes provenant de Jordanie, de Turquie et du Qatar, se serait élevé à plusieurs milliards de dollars. Il ne s’agissait pas de la première collaboration entre les deux agences, des schémas similaires ayant déjà été appliqués en Angola, en Afghanistan et au Nicaragua. Dans le cas syrien, cette collaboration aurait été renforcée par les liens personnels unissant John O. Brennan, directeur de la CIA de mars 2013 à janvier 2017, et le prince Mohammed bin Nayef qui, en plus du ministère de l’Intérieur, a repris en main les opérations en Syrie après l’éviction de Bandar bin Sultan 31.
Cependant, les Saoudiens n’ont pas été les seuls à mettre la main à la poche pour soutenir l’opération Timber Sycamore. Les États-Unis eux-mêmes y auraient contribué pour près d’un milliard USD par an jusqu’à ce que, en juin 2015, un comité du Congrès réduise les dépenses de près de 20 % 32. Ces sommes – au bas mot un total de 4 milliards USD – auraient servi à payer des salaires, de l’entraînement, des munitions et des missiles antichars 33.
D’autres aspects de l’opération Timber Sycamore demeurent dans l’ombre, en particulier le programme d’instruction des insurgés. Si l’on sait qu’il s’agissait notamment de leur apprendre à manier des armes, de la Kalachnikov au missile TOW, on ne sait guère où se déroulaient les formations, bien qu’il s’agisse certainement de sites en Jordanie 34 et au Qatar 35, ainsi que très probablement en Turquie et en Arabie saoudite.

28. Barbara Plett Usher, Joe Biden apologised over IS remarks, but was he right ?, BBC News, 7 octobre 2014.
29. David E. Sanger, op. cit.
30. Aussi appelé « Présidence générale du renseignement ».
31. Mark Mazzetti et Matt Apuzzo, U.S. Relies Heavily on Saudi Money to Support Syrian Rebels, The New York Times, 23 janvier 2016.
32. Greg Miller et Karen DeYoung, Secret CIA effort in Syria faces large funding cut, The Washington Post, 12 juin 2015.
33. Tom Perry, Suleiman Al-Khalidi et John Walcott, Exclusive : CIA-backed aid for Syrian rebels frozen after Islamist attack – sources, Reuters, 21 février 2017.
34. Greg Miller et Karen DeYoung, op. cit.
35. Mark Mazzetti et Matt Apuzzo, op. cit.

p ―7―

Selon Charles Lister, chercheur au Middle East Institute et chaud partisan de l’opération, elle aurait permis à la CIA de mettre « à sa disposition » plus de 80 groupes armés et plus de 45000 combattants 36. Deux ans plus tôt, des responsables officiels évoquaient plus modestement un total de « près de 10 000 combattants entraînés et équipés » 37. En outre, l’opération a permis la collecte de renseignement opérationnel au profit des insurgés et la gestion d’un réseau logistique permettant le mouvement des combattants, armes et munitions à travers la Syrie 38.
Fortement critiqué pour avoir permis l’armement de diverses factions djihadistes, le programme a été gelé, peu après son entrée en fonction, par le président Trump, après que plusieurs factions de l’ASL se sont ralliées, en janvier 2017, au groupe islamiste radical Ahrar al-Sham 39. Il a été définitivement abandonné en juin 2017, une décision considérée comme une « capitulation » face à Moscou par divers commentateurs d’outre-Atlantique 40.

36. Charles Lister, Twitter, 20 juillet 2017.
37. Greg Miller et Karen DeYoung, op. cit.
38. Ibid.
39. Tom Perry, Suleiman Al-Khalidi et John Walcott, op. cit.
40. Greg Jaffe et Adam Entous, Trump ends covert CIA program to arm anti-Assad rebels in Syria, a move sought by Moscow, The Washington Post, 19 juillet 2017 ; Michael Gerson, Trump’s breathtaking surrender to Russia, The Washington Post, 20 juillet 2017.

p ―8―

3. 2014 : Le Pentagone réagit aux avancées de l’EI

Parallèlement à l’opération Timber Sycamore de la CIA, le Pentagone a entrepris son propre programme de soutien à certains rebelles syriens, non pas, cette fois-ci, ceux combattant le régime de Damas, mais les opposants à l’État islamique, qui s’emparait, depuis 2012, de portions toujours plus grandes des territoires syrien et irakien.

3.1. Le fiasco des formations anti-EI

Ainsi, le 26 juin 2014, trois jours avant la proclamation du « califat » de l’EI, le président Obama a demandé au Congrès un budget de 500 millions USD pour mettre sur pied un programme d’entraînement et d’équipement (Train and Equip Program, TEP) au profit de rebelles syriens « modérés » 41. Approuvé en septembre par le Congrès 42, il devait former, au cours des trois années suivantes, une force de 15 000 hommes devant combattre, non plus le gouvernement syrien, mais l’EI. Alors que ces entraînements se déroulaient, notamment, en Turquie et en Jordanie et étaient dirigées par le général Michael K. Nagata, un vétéran des opérations secrètes dans les Balkans, en Somalie et en Irak, le programme de formation a cependant été suspendu en octobre 2015 quand il est apparu que le nombre d’hommes formés et opérationnels contre l’EI se limitait à « quelques douzaines 43 », voire seulement « quatre ou cinq » 44.
Le Pentagone a notamment admis que des rebelles formés par les États-Unis avaient livré six pickups bourrés de munitions à Al-Nusrah, alors la filiale déclarée d’Al-Qaïda en Syrie. D’autres seraient passés avec armes et bagages dans les rangs de l’EI, tandis que des dizaines auraient été capturés ou tués dès leur premier engagement sur le terrain 45.
L’administration Obama a donc dû adapter sa stratégie et choisi de privilégier le parachutage d’armes et, surtout, de munitions à de petits groupes de combattants dont les commandants avaient été accrédités par Washington 46. Un premier parachutage – d’une cinquantaine de tonnes de munitions – aurait eu lieu déjà dans la première moitié du mois d’octobre 2015 47. Tandis que la Russie s’engageait de plus en plus activement en soutien au gouvernement syrien, les États-Unis décidaient également, quelques semaines plus tard, de déployer quelques dizaines – « moins de 50 » – de membres des forces des opérations spéciales dans le pays 48. Six mois plus tard, le président Obama décidait de renforcer de 250 hommes ce

41. Spencer Ackerman, Obama administration seeking $500m to train ’moderate’ Syrian rebels, The Guardian, 26 juin 2014.
42. Congress approves mission to train, arm Syrian rebels, Fox News, 18 septembre 2014.
43. Eric Schmitt, New Role for General After Failure of Syria Rebel Plan, The New York Times,
19 octobre 2015.
44. Michael D. Shear, Helene Cooper et Eric Schmitt, Obama Administration Ends Effort to Train Syrians
to Combat ISIS, The New York Times, 9 octobre 2015.
45. Jim Michaels, U.S.-backed Syrian rebels gave gear to al-Qaeda group, USA Today,
25 septembre 2015.
46. Paul McLeary, The Pentagon Wasted $500 Million Training Syrian Rebels. It’s About to Try Again., Foreign Policy, 18 mars 2016.
47. News Transcript, Department of Defense Press Briefing by Col. Warren via Teleconference in the Pentagon Briefing Room, U.S. Department of Defense, 13 octobre 2015.
48. Peter Baker, Helene Cooper et David E. Sanger, Obama Sends Special Operations Forces to Help Fight ISIS in Syria, The New York Times, 30 octobre 2015.

p ―9―

contingent, toujours officiellement pour soutenir le combat de « forces locales » contre l’EI 49. Précisons que les forces spéciales comprennent des éléments des diverses composantes de l’armée des États-Unis et sont dirigées par le Commandement des opérations spéciales (Special Operations Command, SOCOM).

3.2. Une explosion lève le voile

Le programme s’est déroulé dans une grande discrétion pendant plusieurs mois jusqu’à ce que, le 6 juin 2015, une explosion, probablement causée par un lance-grenades défectueux, se produise à l’usine de munitions VMZ Sopot, située près du village d’Anevo en Bulgarie, plus particulièrement sur un terrain d’entraînement loué par la compagnie bulgare Alguns Ltd. L’explosion a tué un citoyen états-unien et en a gravement blessé un autre, tandis que trois autres personnes – un Canadien et deux Bulgares – étaient blessés plus légèrement 50. Peu après, l’ambassade des États-Unis à Sofia liait l’affaire à la firme Purple Shovel, travaillant pour le SOCOM dans le cadre d’un programme d’entraînement et d’armement en Syrie 51.
Deux mois plus tard, Buzzfeed, site à sensation états-unien, a levé un coin du voile sur cette affaire. La victime de l’explosion, Francis Norwillo, était employée par la firme SkyBridge Tactical, un sous-traitant de Regulus Global (Virginie), elle-même travaillant pour Purple Shovel LLC. Cette dernière s’était vu octroyer, en décembre 2014, deux contrats de la part du SOCOM, l’un pour de l’entraînement et de l’équipement de rebelles syriens, l’autre pour des « armes et munitions étrangères », le tout pour un montant avoisinant une soixantaine de millions de dollars.
Parmi les armes que le SOCOM aurait chargé Purple Shovel de lui procurer, on trouvait notamment 12 640 roquettes antitanks PG-7VM et leurs lanceurs, 6 240 grenades antichars PG-9V et 72 lanceurs SPG, ainsi que 700 missiles antichars Konkurs et 36 de leurs lanceurs, c’est-à-dire exclusivement du matériel de type russe/soviétique. Les contractants du SOCOM auraient eu des difficultés à se procurer du matériel en bon état et suffisamment neuf – le lance-grenades qui a explosé datait de 1984. Si la plus grosse partie semblait provenir de stocks bulgares, les missiles et lance-missiles Konkurs auraient été achetés, via un intermédiaire bulgare, au Belarus, un pays avec lequel toute forme de relation militaire est interdite aux autorités et firmes états-uniennes 52. Par ailleurs, quelques mois plus tard, Buzzfeed révélait que deux des sous-traitants du SOCOM étaient impliqués dans des affaires douteuses : tandis que le président de Regulus Global avait été accusé de corruption par la justice fédérale de son pays en 2010, son directeur général avait été reconnu coupable de fraude à l’encontre d’investisseurs en 2012. D’autre part, il s’est avéré que le directeur d’Alguns, l’intermédiaire bulgare, était un associé de longue date d’une grande figure du crime organisé bulgare, Boyan Petrakiev Borisov, dit « Le Baron » 53.
D’autres détails concernant Alguns allaient bientôt émerger. On apprenait ainsi que courant 2015, elle avait acheté 17,5 millions de balles, 350 mortiers et 40 000 obus de mortier,

49. Barbara Starr et Kevin Liptak, Obama announces an additional 250 special operations forces to Syria, CNN, 25 avril 2016.
50. American dies, four injured in blast at Bulgaria’s VMZ Sopot ordnance plant, The Sofia Globe, 6 juin 2015.
51. Tsvetelia Tsolova, U.S. contractors in Bulgaria blast were working on Syria contract : embassy,
Reuters, 10 juin 2015.
52. Aram Roston, Meet The Obscure Company Behind America’s Syria Fiasco, Buzzfeed, 17 septembre 2015.
53. Aram Roston, Mobbed Up : Arms Dealer In American Anti-ISIS Effort Linked To Organized Crime, Buzzfeed, 14 décembre 2015.

p ― 10 ―

de fabrication albanaise ou chinoise 54, à la Military Export Import Company of Albania (MEICO), organisme public en charge des exportations d’armes du pays 55. Tout indique que ce matériel a été ultérieurement réexporté par Alguns, bien qu’elle se soit engagée à en être le destinataire final, mais on ignore s’il l’a été en Syrie, dans le cadre du programme du SOCOM, ou sur un autre champ de bataille de la planète. Relevons que, comme dans le cas du Belarus, les armes et munitions chinoises ne peuvent faire l’objet de transactions de la part de ressortissants des États-Unis. Par ailleurs, à la suite d’une plainte de la veuve de Norwillo, il est apparu que ce dernier et son collègue blessé étaient en Bulgarie pour y tester et être formés à l’utilisation d’armes de type soviétique acquises par le SOCOM, qu’ils revenaient de Belarus et qu’ils auraient dû ensuite se rendre dans un camp d’entraînement en Jordanie. En outre, les deux sous-traitants, Regulus Global et Skybridge Tactical, se disputaient sur l’activité précise des victimes au moment de l’explosion : exercice de « tir récréatif » pour l’une, entraînement officiel pour l’autre, ce qui ouvrirait la voie à une compensation des autorités de Washington 56.

3.3. Depuis 2016, le Pentagone privilégie les Kurdes syriens

Bien que le programme du Pentagone semble avoir été officiellement suspendu entre octobre 2015 et mars 2016, quand le président Obama a ordonné sa reprise en fixant des objectifs moins ambitieux en termes de formations 57, le SOCOM a adressé, à la fin janvier 2016, à onze de ses fournisseurs, dont Purple Shovel, une liste de matériel qu’il cherchait à acquérir, dont des millions de balles pour fusils d’assaut AK-47, mitrailleuses légères PKM et mitrailleuses lourdes DShK, 10 000 grenades antitank et 27 000 obus de 120 mm hautement explosifs, ainsi que des centaines d’engins nécessaires à leur propulsion. Leur destinataire supposé était les Forces démocratiques syriennes (FDS), constituées principalement de Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), en lutte dans le nord du pays principalement contre l’EI, mais aussi contre d’autres rebelles syriens 58. Ce n’est qu’en mai 2017 que les autorités de Washington ont officiellement reconnu qu’elles livraient des armes – AK-47 et mitrailleuses légères – aux YPG et aux FDS, suscitant la condamnation d’Ankara 59.
Selon les réseaux d’investigation Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) et Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), auteurs d’une série de reportages sur les transferts d’armes des Balkans vers le Moyen-Orient, le SOCOM aurait acheté, entre 2014 et

54. Ancien allié de Pékin, l’Albanie dispose d’importants stocks d’armes et munitions chinoises, souvent vétustes, et qui, ces dix dernières années, ont été l’objet de plusieurs exportations frauduleuses.
55. Notons que l’Albanie a effectivement déclaré, dans son rapport au Secrétariat du TCA portant sur 2015, la vente de 350 mortiers chinois de différents calibres à la Bulgarie, ainsi que 100 mitrailleuses DSHK et 200 lance-grenades RPG-7. Selon le rapport de la Bulgarie au TCA, on ne peut exclure que cet armement ait été réexporté vers l’Arabie saoudite, qui a importé en 2015 du matériel similaire, mais en plus grande quantité.
56. Lindita Cela, Ivan Angelovski et Maria Cheresheva, Tirana Offloads Ancient Arms to Controversial Broker, BIRN-OCCRP, 31 mars 2017.
57. W.J. Hennigan, Pentagon to try again at training Syrian rebels, The Los Angeles Times, 17 mars 2016.
58. Aram Roston, The Pentagon’s Shopping List Of Weapons To Fight ISIS, Buzzfeed, 11 février 2016.
59. Syria conflict : US sends arms to Kurdish forces fighting IS, BBC News, 30 mai 2017.

p ― 11 ―

2016, au moins pour 27 millions USD d’armes et munitions en Bulgarie et douze millions USD en Serbie. Une partie de ces armes – 4 700 tonnes – aurait été exportée vers le Moyen-Orient via les ports de Constanta (Roumanie) 60 et Burgas (Bulgarie). Les deux centres ont également publié une liste de 68 vols – dont 50 qui transportaient à coup sûr des armes et munitions – effectués entre juin 2015 et juillet 2016 entre quatre pays d’Europe centrale et orientale et trois pays moyen-orientaux impliqués dans l’armement des rebelles syriens. La majorité des vols – effectués par la compagnie biélorusse Ruby Star Airways – a relié la Serbie à l’Arabie saoudite, tandis que les autres expéditeurs étaient la Bulgarie, la Slovaquie et la République tchèque et les autres destinataires la Jordanie et les EAU. Il n’est cependant pas clairement établi si ce sont les États-Unis ou un pays moyen-oriental qui ont financé ces transferts, ni qui en était l’utilisateur final déclaré. Selon Robert Stephen Ford, ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, les armes étaient ensuite transférées dans deux centres de commandement en Jordanie et en Turquie, avant d’être remises aux rebelles aux frontières syriennes ou par parachutage. Selon le diplomate, ces centres étaient dirigés par des responsables de pays du Golfe, de Turquie, de Jordanie et des États-Unis, vraisemblablement la CIA. La présence de ces derniers n’aurait pas empêché que, régulièrement, des armes soient remises à des factions islamistes, pro-turques ou pro-saoudiennes 61.

3.4. La piste du Coyote

Le BIRN et l’OCCRP ont poursuivi leurs investigations, en traçant le chemin parcouru par un lot de M02 Coyote, des mitrailleuses lourdes serbes inspirées du DShK soviétique, quiéquipaient au début 2016 des rebelles anti-gouvernementaux syriens. Le lot – comprenant 205 Coyote vendus au prix de 3 millions USD – a été exporté en 2015 et 2016 par son producteur, la firme Zastava de Kragujevac, à la Bulgarian Industrial Engineering and Management (BIEM), un pourvoyeur d’armes basé à Sofia.
Destinées aux forces armées saoudiennes, selon le certificat d’utilisateur final, les armes auraient probablement pris le chemin de la Turquie, puis de l’Arabie saoudite et, enfin, du nord de la Syrie. Les enquêteurs des deux organisations ont également recueilli le témoignage d’un utilisateur de la mitrailleuse. Celui-ci faisait partie d’un groupe de 150 combattants de l’ASL qui, début 2016, après passage par Ankara, ont été convoyés sur une base militaire dans le désert saoudien. C’est là qu’ils ont été formés, par des instructeurs notamment états-uniens, britanniques, libanais et saoudiens, à l’utilisation du Coyote, avant d’être ramenés, en suivant le chemin inverse, sur leur champ de bataille. Le témoin interrogé, qui combattait à Alep, dit avoir retrouvé son Coyote, en pièces détachées, peu après son retour. Un manuel d’instruction a été trouvé par les forces gouvernementales syriennes quelques mois plus tard. L’arme aurait été à ce moment transférée à une brigade de l’ASL qui combattait, non seulement l’EI, mais aussi les FDS, donc le principal allié des États-Unis dans le conflit syrien 62.

60. Lawrence Mazouk, Ivan Angelovski et Frederik Obermaier, German Concerns Spark Pentagon Reroute of Syria-Bound Arms, Trouble in Romania, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.
61. Lawrence Marzouk, Ivan Angelovski et Miranda Patrucic, Making a Killing : The 1.2 Billion Euro Arms Pipeline to Middle East, Balkan Arms Trade, BIRN, 27 juillet 2016.
62. Ivan Angelovski, Jelena Cosic, Lawrence Marzouk et Maria Cheresheva, The Coyote’s Trail : A Machine Gun’s Path from Serbia to Syria, OCCRP, 9 mai 2017.

p ― 12 ―

On relève en effet que, à partir de février 2016, les FDS, armées et encadrées par le SOCOM, ont plusieurs fois affronté des factions armées par la CIA dans le nord-ouest de la Syrie, notamment le groupe pro-turc Fursan Al Haq 63.
Le rôle de certaines compagnies aériennes dans ces transferts a été mis à jour, en juillet 2017, par une enquête de la journaliste Dilyana Gaytandzhieva du quotidien bulgare Trud à propos des activités de la société aérienne d’État azerbaïdjanaise Silk Way Airlines. Celle-ci aurait, entre 2014 et 2017, effectué plus de 350 vols transportant des armes ou des munitions vers des zones de conflit, en particulier au Moyen-Orient. Ces vols bénéficiaient de l’immunité diplomatique – leur permettant d’échapper aux contrôles et au paiement de taxes – et, en cas d’indisponibilité de leurs avions, des appareils de la Force aérienne azerbaïdjanaise prenaient le relais. Parmi les principaux clients de cette firme figurent des sociétés états- uniennes approvisionnant l’US Army et le SOCOM en « armes non standardisées », c’est-à- dire n’étant pas aux normes OTAN et donc destinées à équiper d’autres forces. Parmi ces firmes, on trouve Purple Shovel, mais aussi Orbital ATK, Culmen International LLC et Chemring Military Products. Si plusieurs de ces vols ont eu comme destination la Turquie (Incirlik ou Diyarbakir), l’Arabie saoudite (Djeddah, Riyad et Prince Sultan), les EAU (Abu Dhabi), le Kurdistan irakien (Erbil) ou même Israël (Ovda), d’autres semblent avoir approvisionné des régions, plus éloignées mais non moins troublées, en particulier l’Afghanistan et l’Afrique subsaharienne (Brazzaville et Ouagadougou).
Quant aux armes et munitions transportées par Silk Way, du moins celles potentiellement destinées aux théâtres syrien et irakien, elles provenaient de Bulgarie, Roumanie, Azerbaïdjan, République tchèque, Slovaquie, Slovénie et Serbie. Silk Way n’a pas volé que pour des sous-traitants du SOCOM. Par exemple, en février et mars 2017, l’Arabie saoudite a reçu, via une firme chypriote, 350 tonnes d’armes, dont 27 350 roquettes Plamen (128 mm) et 10 000 roquettes Grad, expédiées par la firme serbe Tehnoremont de Temerin. Dans certains cas, on peut supposer que les armes provenaient de plusieurs origines et étaient destinées à divers utilisateurs. Ainsi, fin août et début septembre 2015, deux avions de la Force aérienne azerbaïdjanaise ont transporté, depuis Bakou et Belgrade, 41,2 tonnes d’armes et munitions, provenant des firmes azerbaïdjanaise CIHAZ et serbe Yugoimport, à destination de Brazzaville, mais avec escales en Turquie et en Arabie saoudite. Or, certaines de ces armes – toutes serbes : des Coyote, des obusiers M69A de 82 mm et des lance- grenades RBG 40 mm/6M11 – ont été photographiées quelques mois plus tard en Syrie aux mains de rebelles, certains appartenant à des forces antikurdes ou à une brigade islamiste 64. Relevons que, peu après avoir publié ces révélations, Gaytandzhieva a été licenciée par son employeur 65.
Parmi les aéroports de transit des firmes traitant les contrats du Pentagone, la base militaire de Ramstein dans le Land de Rhénanie-Palatinat a joué un rôle crucial, au moins jusque fin 2016, quand les autorités allemandes se sont émues de l’absence d’autorisation délivrée

63. Nabih Bulos, W.J. Hennigan et Brian Bennett, In Syria, militias armed by the Pentagon fight those armed by the CIA, The Los Angeles Times, 27 mars 2016.
64. Dilyana Gaytandzhieva, 350 diplomatic flights carry weapons for terrorists, Trud (Sofia), 2 juillet 2017.
65. Dilyana Gaytandzhieva : No one explained the reasons I was fired for, News Front in English, Youtube, 25 août 2017.

p ― 13 ―

pour ces transferts 66. L’abandon de cette route aurait posé des problèmes logistiques au Pentagone, qui se serait rabattu sur l’aéroport de Rijeka 67 (situé sur l’île de Krk, Croatie), mais aussi sur ceux de Francfort et de Chicago 68.

3.5. Une partie du gâteau du Pentagone attribuée à Picatinny Arsenal

Dans une nouvelle série de révélations dans le cadre du projet Balkan Arms Trade, le BIRN et l’OCCRP ont découvert, en septembre 2017, que la plus grosse partie des fonds du programme syrien du Pentagone n’était pas attribuée au SOCOM, mais à une base militaire du New Jersey, Picatinny Arsenal, connue surtout pour ses activités de recherche et de production d’armes et de munitions. De 2015 à 2016, ce sont près de 480 millions USD des 718 millions dépensés en équipement militaire destiné à la Syrie par le Pentagone qui auraient transité par Picatinny. L’armement aurait été acquis dans au moins onze pays : dans les Balkans (Bulgarie, Roumanie, Serbie, Bosnie-Herzégovine et Croatie), en Europe centrale (République tchèque et Pologne), en ex-URSS (Ukraine, Kazakhstan et Géorgie) et en Afghanistan. Outre sa collaboration avec le Pentagone, Picatinny – qui se vante d’avoir approvisionné les gouvernements irakien et afghan en armes – aurait une longue histoire de sous-traitant de la CIA et été étroitement liée à l’opération « anti-Assad » Timber Sycamore.
Outre les 718 millions déjà dépensés, le Pentagone aurait obtenu et partiellement utilisé, pour les « années fiscales » 2017 et 2018 (débutant en octobre de l’année précédente), un budget de plus de 584 millions USD, qui devrait servir à l’achat de dizaines de milliers d’AK-47, de mitrailleuses et de lance-roquettes et de centaines de millions de munitions. En outre, Picatinny aurait engagé des dépenses pour plus de 920 millions jusqu’en 2022, portant le total dépensé, budgété ou engagé par le Pentagone pour cette opération à plus de 2,2 milliards USD depuis 2015.
Il faut noter que, dans ce schéma, le Pentagone ne facilite ni ne finance des achats par des tierces parties – comme l’Arabie saoudite ou la Turquie –, mais achète directement des armes et munitions en Europe, ex-URSS ou Afghanistan, bien que celles-ci ne transitent généralement pas par le territoire américain. En outre, la demande en armes « non standardisées » serait si forte que des pays tels que le Vietnam et le Pakistan auraient été sollicités.
Des importations d’armes supposent l’émission de certificats d’utilisateur final. Or, des certificats émis par le SOCOM – parvenus au BIRN et à l’OCCRP – ont été qualifiés de « très trompeurs » par un chercheur d’Amnesty International auquel ils avaient été présentés. Par exemple, un d’entre eux mentionne un « usage direct par ou pour le gouvernement des États-Unis et ses alliés de l’OTAN et partenaires, en soutien aux opérations d’entraînement, d’assistance à la sécurité et de stabilité des États-Unis », mais ne dit rien sur l’utilisateur précis auquel étaient destinés ces 48 lance-roquettes bulgares devant être livrés à la base états-unienne Ali Al Salem au Koweït. De même, après des questions posées au Pentagone par des enquêteurs du BIRN et de l’OCCRP, la référence à la Syrie contenue dans sept contrats

66. Frederik Obermaier et Paul-Anton Krüger, Heikle Fracht aus Ramstein, Süddeutsche Zeitung, 12 septembre 2017.
67. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk et Jelena Cosic, Croatian Island Airport Becomes Pentagon Hub, BIRN-OCCRP, 3 octobre 2017.
68. Lawrence Mazouk, Ivan Angelovski et Frederik Obermaier, German Concerns Spark Pentagon Reroute of Syria-Bound Arms, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.

p ― 14 ―

pour des armes et munitions bulgares, roumaines, serbes, ukrainiennes et géorgiennes conclus en septembre 2016 et valant un total de 71 millions USD, a été effacée.
Contactées par les investigateurs du BIRN et de l’OCCRP, les autorités de quatre pays d’origine de ces armes et munitions – Roumanie, République tchèque, Serbie et Bosnie- Herzégovine – ont déclaré ne pas être au courant que ces armes avaient comme destination finale la Syrie. Les autres pays n’ont pas répondu ou éludé la question 69.

3.6. Des contrats traités et sous-traités par des firmes souvent douteuses

Dans un article séparé, le BIRN et l’OCCRP ont publié une liste de seize firmes qui exécuteraient les contrats « syriens » du SOCOM et de Picatinny Arsenal depuis octobre 2015 70. Si la majorité d’entre elles sont basées aux États-Unis, on y trouve également la britannique Chemring Military Products qui se prétend « leader mondial en défense » 71 et qui, avec 167 millions USD, serait le deuxième bénéficiaire des fonds du Pentagone, derrière Alliant Techsystems devenue, après fusion en 2015, Orbital ATK (basée en Virginie, 217 millions USD de contrats). Deux autres firmes étrangères figurent dans la liste, la société publique ukrainienne d’import-export d’armes, Ukrspecexport, basée à Kiev 72 et impliquée depuis des années dans de multiples trafics d’armes 73 et autres affaires litigieuses 74, et l’Agencija Alan, firme croate privée active également dans l’import-export de produits de défense, mais basée à Zagreb 75.
Parmi les autres firmes contractées, principalement par le SOCOM, on trouve Global Ordnance, un partenaire de Chemring basé en Floride, dont le fondateur, Marc Morales, a été inculpé en 2010 par le Département de la Justice des États-Unis pour des pratiques de corruption dans le cadre d’une exportation d’armes. Un autre fournisseur du SOCOM est Vose Technical Systems, qui lui a notamment fourni des armes et munitions achetées en Serbie et en Bosnie-Herzégovine et dont un des responsables – travaillant alors au Pentagone – a été condamné en 2008 à cinq ans de prison pour fraude et obstruction de la justice dans une affaire d’achat d’hélicoptères russes.
Certains responsables de firmes sous-traitantes ont également eu maille à partir avec la justice états-unienne. Ainsi, le président de Regulus Global qui, avec Skybridge Tactical, sous- traite des contrats attribués à Purple Shovel, a été inculpé dans la même affaire de corruption que Morales (voir supra). En outre, les trois firmes sont actuellement sur le banc des accusés dans un procès les opposant à la veuve de Norwillo, tué en juin 2015 en Bulgarie. Par ailleurs, la société Tara Aerospace and Defense Products, basée à Mojkovac au Monténégro, un des sous-traitants de Chemring, non pour la Syrie mais pour l’équipement, via Picatinny,

69. Ivan Angelovski et Lawrence Marzouk, The Pentagon’s $2.2 Billion Soviet Arms Pipeline Flooding Syria, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.
70. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk, Roberto Capocelli, Pentagon Hires Scandal-hit Brokers for Syria Arms Buy-up, BIRN-OCCRP, 15 septembre 2017.
71. Chemring Group, Romsey, Hampshire (Royaume-Uni).
72. Ukrspecexport, Kiev
73. Voir par exemple Report of the Panel of Experts on Libya, United Nations, S/2013/99, § 76 à 82, 9 mars 2013 ou Graham Stack, Arms-Washing : Ukraine Network Moves Embargoed European Arms to Africa and the Middle East, OCCRP, 25 septembre 2017.
74. Sven Milekic, Croatia Probes Dodgy Jets Deal With Ukraine, BalkanInsight, 23 mars 2016.
75. Agencija Alan, Zagreb.

p ― 15 ―

de l’armée afghane en pièces pour hélicoptères soviétiques, a comme actionnaire majoritaire le Suisse Heinrich Thomet. Alors sur une liste noire de « trafiquants d’armes » de la CIA, l’individu a été, en 2008, au cœur d’un scandale quand il est apparu qu’il fournissait, via le Pentagone, l’armée et la police afghanes en munitions présentées comme albanaises, mais en réalité chinoises – alors que les sanctions des États-Unis contre la Chine interdisent formellement ce genre de transactions – et, qui plus est, fabriquées dans les années 1960 et donc largement obsolètes, voire dangereuses pour leurs utilisateurs 76.
Enfin, signalons que, jusqu’à ce qu’elles soient mandatées par le SOCOM ou Picatinny, la majorité des firmes états-uniennes de cette liste étaient considérées comme des petites entreprises, avec un chiffre d’affaires inférieur à 4 millions USD. Les contrats d’armes pour la Syrie leur ont permis de se développer considérablement puisque, par exemple, la firme UDC USA a bénéficié de commandes pour un montant de plus de 74 millions USD en deux ans 77.

Conclusion

Outre la facilitation d’achats d’armes et munitions dans les Balkans et d’autres États d’Europe centrale et orientale par l’Arabie saoudite, la Jordanie et d’autres pays du Moyen-Orient, les États-Unis ont directement acheté d’importantes quantités de matériel militaire dans ces pays, ainsi qu’en Afghanistan, pour en équiper des rebelles syriens, en principe accrédités par leurs soins.
Le recours à des ALPC de type soviétique, russe ou yougoslave, dites « non standardisées », offrait plusieurs avantages : d’abord rendre plus discrète l’implication des autorités de Washington ; offrir aux combattants en Syrie des armes avec lesquelles certains d’entre eux, notamment les déserteurs de l’armée gouvernementale, étaient déjà familiarisés ; et réduire les coûts de l’opération, puisque le matériel militaire de type soviétique ou ex-yougoslave est généralement beaucoup moins cher que son équivalent aux normes OTAN.
On distingue deux programmes distincts dans ces opérations clandestines des États-Unis : d’une part, le programme de formation et d’armement des opposants au régime syrien mis sur pied par la CIA de 2012 à 2017 et, d’autre part, celui du Pentagone visant cette fois à soutenir les forces s’opposant à l’organisation État islamique, un des bénéficiaires indirects du programme précédent.
En outre, les États-Unis ont livré des armements, dont des milliers de missiles TOW, à l’Arabie saoudite en sachant pertinemment qu’ils étaient destinés à des groupes armés en Syrie, puisque du personnel états-unien en a supervisé la distribution et organisé la formation des utilisateurs.
Le programme du Pentagone, qui a débuté en 2014, été suspendu fin 2015 et a repris au début 2016, a été exécuté par le Commandement des opérations spéciales (SOCOM) et la base militaire Picatinny Arsenal, qui avait déjà collaboré au programme de la CIA, l’opération Timber Sycamore. Si l’on dispose de relativement peu d’informations sur cette dernière, on commence à avoir une idée plus claire du programme du Pentagone.

76. C. J. Chivers, Supplier Under Scrutiny on Arms for Afghans, The New York Times, 27 mars 2008.
77. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk, Roberto Capocelli, op. cit.

p― 16 ―

Ainsi, le SOCOM et Picatinny ont fait sous-traiter le programme par une bonne quinzaine de firmes, majoritairement, mais pas toutes, états-uniennes, qui ont elles-mêmes fait appel à un nombre indéterminé de « sous-sous-traitants ». Parmi ces firmes, plusieurs sont dirigées par des individus douteux, inculpés, voire condamnés, pour des affaires de fraude ou de corruption, ou proches du crime organisé.
Elles ont eu recours à de l’armement de pays « interdits », comme la Chine ou le Belarus. Pour le transport du matériel, des compagnies aériennes, notamment d’ex-URSS, ont été mises à contribution.
Par ailleurs, pour camoufler une opération en principe secrète, le Pentagone a produit des certificats d’utilisateur final et d’autres documents ambigus, trompeurs, voire falsifiés.
Sur le terrain, ce sont probablement pour des milliards de dollars d’armes et munitions – payés principalement par les États-Unis et l’Arabie saoudite – qui ont été transférés aux groupes armés actifs en Syrie. Si les bénéficiaires devaient en principe être « modérés » ou membres de l’Armée syrienne libre (ASL), on sait que des pays comme la Turquie et l’Arabie saoudite ont favorisé leurs propres alliés. En outre, l’absence d’unité dans l’opposition au régime de Bachar al-Assad et les fréquents ralliements d’unités de l’ASL à des formations djihadistes ont favorisé l’éparpillement de l’armement parmi toutes les factions présentes en Syrie, en particulier celles proches d’Al-Qaïda. Le Pentagone a tenté d’y remédier en privilégiant l’armement des Forces démocratiques syriennes, majoritairement kurdes et encadrées par les hommes du SOCOM.
Alors que, sous la poussée des armées de Syrie et d’Irak et de leurs alliés, le territoire sous le contrôle de l’État islamique dans ces deux pays se réduit de jour en jour et que plusieurs observateurs prédisent sa déroute militaire complète dans le courant de 2018, le plus intrigant dans cette affaire est que le Pentagone prévoit de poursuivre son programme syrien au moins jusqu’en 2022, à en juger par les commandes pour près d’un milliard de dollars engagées par Picatinny. Reste maintenant à savoir contre quel ennemi Washington compte prolonger l’interminable conflit syrien...

***

L’auteur :
Georges Berghezan est chercheur au GRIP, où ses travaux portent notamment sur le suivi de la situation dans les Balkans, région dans laquelle il a fait de nombreux rapports pendant les guerres en ex-Yougoslavie.

GROUPE DE RECHERCHE
ET D’INFORMATION
SUR LA PAIX ET LA SÉCURITÉ
467 chaussée de Louvain
B – 1030 Bruxelles
Tél. : +32 (0)2 241 84 20 Courriel : admi grip.org Internet : www.grip.org Twitter : @grip_org Facebook : GRIP.1979

Le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) est un centre de recherche indépendant fondé à Bruxelles en 1979.
Composé de vingt membres permanents et d’un vaste réseau de chercheurs associés, en Belgique et à l’étranger, le GRIP dispose d’une expertise reconnue sur les questions d’armement et de désarmement (production, législation, contrôle des transferts, non-prolifération), la prévention et la gestion des conflits (en particulier sur le continent africain), l’intégration européenne en matière de défense et de sécurité, et les enjeux stratégiques asiatiques.
En tant qu’éditeur, ses nombreuses publications renforcent cette démarche de diffusion de l’information. En 1990, le GRIP a été désigné « Messager de la Paix » par le Secrétaire général de l’ONU, Javier Pérez de Cuéllar, en reconnaissance de « Sa contribution précieuse à l’action menée en faveur de la paix ».