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“La Question Catalane : Comment et Pourquoi”

mercredi 1er novembre 2017, par siawi3

Source : siawi.org, 31 octobre 2017

“La Question Catalane : Comment et Pourquoi”

Publié en espagnol par El Viejo Topo, 354-355, juillet-août 2017, pp. 41-51.

Traduit de l’espagnol par Yolanda Rouiller et Martin Alonso

SIAWI remercie Martin Alonso d’avoir bien voulu ajouter quelques notes qui n’étaient pas dans l’édition espagnole, pour faciliter la compréhension aux lecteurs francophones.

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Salvador López Arnal s’entretient avec Martin Alonso

lors de la parution de son livre :
’Le catalanisme, du succès à l’extase. III. Imposture, impunité et désistement ’

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Martin Alonso est l’auteur de trois livres indispensables pour comprendre la nature du « procès » (processus, la désignation officielle du processus indépendantiste des dernières années), devenu depuis quelques années la thématique unique en Catalogne :
Le catalanisme, du succès à l’extase.
I. La genèse d’un problème social ;
II. Les intellectuels du « ’procès’ » ;
III. Imposture, impunité et désistement.

Quiconque veut savoir comment et pourquoi nous en sommes arrivés là doit absolument se plonger dans ces textes.

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- Nous sommes devant le troisième volume de la série. Cette fois-ci, il y a 865 pages. Rien de moins. Tous mes vœux, mes sincères félicitations. Y aura-t-il un quatrième volume ou à votre avis la série est achevée ?

Je ne sais pas s’il y a matière à félicitations ; le plus grand mérite en revient à la maison d’édition El Viejo Topo car, par les temps qui courent et compte tenu du public potentiel sur ces thèmes, imprimer ce genre d’essai et mettre sur le marché un volume comme celui-ci relève de la témérité éditoriale. Il n’y aura pas de quatrième volume ; bien que certains aspects aient été laissés en attente de recherche ultérieure - certains thèmes sont restés de côté pour des raisons d’espace, spécialement un chapitre dédié au thème « ils ne nous comprennent pas », qui est une prémisse sine qua non à toutes les impostures –argument dont la ligne est suffisamment développée tout au long des trois volumes (bien que ce soit aux lecteurs d’en décider). Certes, il y aurait un thème qu’il m’intéresserait de traiter en lien avec les nationalismes catalan et basque : une étude de la généalogie du « droit à décider » et de la combinaison d’influences provenant des secteurs nationalistes (basque et catalan) des deux côtés espagnols des Pyrénées. Néanmoins, bien que cela soit lié, on ne peut d’aucune manière le considérer comme un quatrième volume de la saga.
Dans tous les cas et en ce qui concerne le processus souverainiste, je crois que le plus intéressant est, à partir de maintenant, d’un côté, le déroulement des événements dans cette phase critique du processus en ce qu’il augmente la probabilité de dérapages et, par ailleurs, ce que nous pourrions découvrir si se produisent des sorties du placard susceptibles d’éclairer les raisons cachées de certaines décisions (comme celles de Santi Vila ou Lluís Llach, ou les imbroglios concernant la fortune de Pujol et associés – dits « les 3% ») ; j’en donnerai plus loin un exemple qui concerne Carles Viver.

- Imposture, impunité, désistement, dit le sous-titre de votre livre, je vous demande donc : Imposture, de qui(s) ?

Le dictionnaire de l’Académie de la Langue définit l’imposture comme « fait de feindre ou de tromper avec l’apparence de vérité ». Parfois, je l’utilise comme synonyme de l’expression « bulle cognitive ». L’idée de fond est qu’une partie de l’intelligentsia, des élites politiques et des media proches du catalanisme ont construit un récit qui est, d’une part, faux en ce sens qu’il occulte ou déforme les faits objectifs, d’autre part, tactique et opportuniste, parce qu’il conduit à favoriser son propre agenda et, enfin, mystificateur parce qu’il masque les variables structurelles profondes : l’asymétrie de la redistribution en vertu de critères ethno-identitaires. On a une analogie sous la main. Le Parti Populaire (PP), nous invitait à l’austérité, pratiquait des coupes sans merci, prêchait l’évangile des réformes structurelles et accusait le docteur Luis Montes d’être un Mengele ; en même temps que les entrepreneurs-prédateurs de la corruption tels que Gürtel, Punica et Lezo, -pour ne pas allonger le répertoire-, se livraient à une grande razzia, ou, si on peut inventer un autre mot, au madripillage (le saccage de Madrid, puisque la question du victimisme est centrale comme l’indique le slogan : « L’Espagne nous vole »). Parallèlement, au saint des saints du catalanisme, la matriarche (1) prétendait être une main devant, une main derrière, rarement expression fut plus appropriée, alors que… Alors qu’au moment où j’écris ceci, parvient l’information que Marta Ferrusola (épouse de Jordi Pujol, qui a dirigé la Catalogne pendant un quart de siècle) contrôlait la télécommande du tiroir-caisse… Il est difficile d’exprimer avec plus de concision le contraste entre dé-réalité et para-réalité qui caractérise l’imposture.
Quelques exemples plus proches du processus…

- Allons-y !

Le « mandat des urnes », tant rabâché, qu’on invoque aujourd’hui, alors que nous savons que les résultats des élections n’avalisent pas ce mandat ; ou, pour mieux le souligner, le slogan du Symposium de la crème des historiens : « L’Espagne contre la Catalogne » ; ou le fait de considérer comme impropre la langue la plus parlée en Catalogne ; ce sont là des exemples qui montrent la perversion du langage. Pour ne pas mentionner des affaires plus nébuleuses ou exotiques comme la théorie de la distribution différentielle des gènes d’Oriol Junqueras, le vice-président de la Generalitat (plus raffinée cependant que celle de son prédécesseur à ERC [Gauche Républicaine de Catalogne], Heribert Barrera (2)) . Il ne s’agit pas d’une ‘maladie spécifique’ des Catalans sinon qu’elle se noie dans le brouillard de la post-vérité : le trumpisme, le brexisme, l’erdoganisme, le poutinisme, le vucicsisme, l’orbanisme, le kaczynskisme... sont d’autres exemples de la domination de l’imposture. Souvenons-nous aussi des années de radotage du programme sécessionniste du leader basque Juan José Ibarretxe. Un phénomène qui repose sur le fait qu’il n’y a rien d’intrinsèque dans le langage ou la communication qui révèle sa fausseté. Les phrases fausses sont construites avec le même matériel lexical et syntactique que les vraies. Contre cela, il n’y a que deux moyens de se garder : l’émetteur doit respecter les maximes de Grice (on le trouve rapidement sur Google, pour ne pas allonger la péroraison) et le récepteur savoir lire avec des filtres antireflets (fact checking).

- Votre référence à Grice me plaît et me réjouit. Impunité... Je vous pose quasi la même question. Pour qui ?

Ici nous avons un épisode fondateur très clair : la Banca Catalana, à qui est consacrée le chapitre 4. Il est fondateur pour deux raisons, parce qu’il a servi de modèle aux manèges et pratiques de Pujol et qu’il s’est étendu à travers ses prothèses multivalentes (Prenafeta, Alavedra, mais par-dessus tout les ‘toges d’or’ : Joan Piqué Vidal et son compagnon Pascual Estevill, dont les avatars postérieurs sont connus). Deuxièmement, car avec une astuce machiavélique Pujol a converti une dette en un capital politique. Ses mots : « D’éthique, de morale et d’honnêteté, c’est nous qui désormais en parlerons ». Il a continué à tenir ce discours jusqu’en juillet 2014, date de sa confession bien mal nommée. Une fausse confession, c’est le comble de l’imposture. À l’heure actuelle, toute la famille de Pujol se trouve mêlée à des affaires qui relèvent de la justice. Un dénouement qui ne peut s’expliquer que par la conviction d’être au-dessus des lois communes. Et ils continuent de jouir des fruits de leur patrimoine, - à pleines mains et non pas une main devant et une main derrière, comme disait Marta Ferrusola -. (Pendant que je réponds à cette question j’apprends que son fils aîné est arrêté).

- Il est toujours en prison à ce jour à la mi-juin.

Et nous pourrions continuer avec la séquence des 3% (les commissions que les entreprises devaient payer au parti de Pujol), la métaphore de l’effondrement du tunnel du Carmel (3) et une longue liste d’affaires. L’affaire de la Banque Catalane a déifié Pujol en lui donnant la conviction d’être intouchable et l’arrogance qui va avec. Cela a aussi aidé, d’une manière et sur un plan diffus, à une certaine idée de supériorité ethnique sur les institutions centrales (mésétaires/castillanes) de l’Etat. Ceci a peut-être été renforcé par le traitement déférent dont il a bénéficié de leur part, comme l’a bien illustré le cas de la Banque Catalane.

- Il nous reste la troisième, le désistement. De qui ?

En résumé, de l’État, des différents gouvernements centraux avec des majorités insuffisantes et de la gauche. Il y a désistements de l’État à différents niveaux. Le plus diffus a à voir avec ce que je viens de dire (souvenons-nous des réprimandes de Francesc Homs, un membre important du gouvernement précédent d’Artur Mas, au tribunal qui le jugeait, ou des persistantes leçons de démocratie de Puigdemont ; l’adjectif démocratique est en réalité utilisé constamment par les prêcheurs du processus). Un deuxième niveau correspond à l’histoire immédiate : le nationalisme espagnol a reçu en héritage, avec la démocratie, le legs négatif du franquisme ; cette connotation (justifiée et saine) affecte le fonctionnement et la perception de la légitimité de l’Etat du point de vue des nationalismes périphériques (ce qui est loin d’être justifié). Ainsi on voit bien le contraste entre la valeur négative du nationalisme espagnol et la valeur positive des nationalismes périphériques, en partie à cause de l’expérience de l’opposition au régime franquiste. Donc, en premier lieu, il y a un abandon de la part de l’État. Si l’on en doute, il suffit d’imaginer une Via Catalana à Perpignan ; Perpignan appartient à l’entité organique des pays catalans rêvés, il faut le rappeler. Les nationalistes catalans jaugent-ils Paris et Madrid avec le même instrument de mesure ? Utilisent-ils l’expression État français avec la même fréquence qu’État espagnol ? La faiblesse historique de l’État s’est ajoutée à celles de la démocratie débutante. Le dessein de l’État des autonomies qui avait été la revendication historique de l’opposition –Liberté, Amnistie, Statut d’Autonomie– offrait une structure très ouverte qui fut dénoncée d’abord par le nationalisme basque ; ce fut au milieu des années 1990 quand le pacte d’ Estella/Lizarra –engendré certainement par le bras de fer victorieux d’ETA face à l’État dans l’affaire de l’autoroute de Leizarán– déclara caduc le statut basque et inaugura une politique d’affrontement ; et ensuite par le nationalisme catalan, au tournant du siècle.
Je dois descendre au niveau concret et je le ferai avec un exemple de ce que j’ai appelé confessions ou révélations (parfois inconscientes), un exemple qui n’est pas dans le livre car il a été connu postérieurement. Dans une colonne intitulée « Carles Viver, l’avocat de l’indépendance », José María Brunet, après avoir détaillé la curieuse vicissitude biographique du personnage (qui cadrerait bien dans un des chapitres abandonnés sur les métamorphoses biographiques) relève deux éléments représentatifs (La Vanguardia, 04/09/2017). Le premier est que le juriste considère, selon la version dominante, que la résolution du Tribunal Constitutionnel (TC) de 2010 a marqué un tournant. Le deuxième mérite d’être transcrit littéralement : « Le président de l’époque du TC, Manuel Rodríguez Piñero, reçut dans son bureau Jordi Pujol, alors président de la Generalitat, pour discuter des appels judiciaires en attente et, en particulier, de celui relatif aux normes linguistiques. Une telle entrevue est à peine imaginable aujourd’hui. L’impression qui demeura de la réunion à l’intérieur et à l’extérieur du TC était que la stabilité politique pouvait être affectée selon la sentence qui serait prononcée sur la normalisation linguistique. Le fait est que le TC finit par endosser la politique d’immersion et les normes faisant objet d’appel ». Le contraste entre les deux données est frappant ; il l’est aussi que soit établie la thèse de la normalité sur le fait que le TC se prononçât dans le sens que préférait le président, au nom de la stabilité, alors qu’on répète la litanie que tout a commencé avec la sentence de 2010 et non avec cette autre loi de décembre 1994 (4) . Comme nous le savons, la politique linguistique a été le cheval de Troie de la socialisation nationaliste. Mais laissons cela et restons-en au motif de la stabilité puisque cela conduit au deuxième volet, celui du gouvernement.

- D’accord, concentrons-nous sur ce point.

Le système des partis en Espagne a jusqu’à récemment répondu à ce que l’on peut appeler un bipartisme imparfait, et ce pour deux raisons complémentaires. La première est que, à l’exception des quelques circonstances de majorité absolue, le parti gouvernemental a dû compter sur des alliances, de préférence avec les partis nationalistes ; la seconde est due au fait que le Parti Nationaliste Basque (PNV) et Convergència i Unió (CiU) ont été des partis hégémoniques dans leur territoire respectif. Je me suis référé plus tôt à l’entrée par la porte de derrière de la loi de l’immersion linguistique ; la deuxième loi importante dans ce domaine, celle de la politique linguistique, fut mise en œuvre parce que l’une des conditions du Pacte du Majestic (entre les présidents catalan, Pujol, et espagnol, Aznar) était que le gouvernement espagnol ne devait pas toucher à cette loi. Nous voyons ici que la base de la catalanisation fut construite sur le désistement. Puis, sur ce socle, s’érigea ce qui est venu plus tard, parce que ces lois ont fonctionné comme des buts intermédiaires.

L’autre protagoniste principal du désistement est la gauche. Il y a plusieurs éléments à mentionner : Josep Benet (nationaliste) a été présenté en tête de liste par le parti communiste « Parti Socialiste Unificado de Cataluña » (PSUC), après il a soutenu Pujol dans l’affaire Banca Catalana ; d’autre part, le socialiste Maragall retirait l’accusation de corruption du 3% contre le parti nationaliste CDC et on enterra l’âme ouvrière PSC, jusqu’à l’acceptation du « droit à décider » par la nouvelle gauche (Podemos) et une partie de l’ancienne (ICV, EUiA), et ceci sans prétendre épuiser le sujet. Le désistement de la gauche devient évident quand celle-ci s’embarque dans cette utopie de substitution, qui est le passage à une Ithaque décorée avec des esteladas (drapeau indépendantiste).
Il faudrait aussi parler de la partie la plus active de la société civile comme les syndicats et autres mouvements sociaux. Comme cela devient trop long, que ce soit au moins posé sur la table.
Je dois terminer cette section avec deux considérations générales. D’une part, les contours de l’imposture, de l’impunité et du désistement se chevauchent parfois. D’autre part, ce n’est pas une question de tout ou rien. Nous vivons avec des dosages différents de chacun des trois. Ce qu’ont de particulier les explosions identitaires, c’est qu’elles convertissent l’imposture en définition officielle de la réalité et en programme politique préférentiel ; en monothème. Et, de manière corrélative, à celui dont la vision n’est pas déterminée par cette lentille en un anti-quelque chose, c’est-à-dire, anti-nous, dans sa double version, d’ennemi ou de traître.

- Par rapport aux deux volumes précédents, quelles seraient les nouvelles contributions, la nouvelle perspective d’analyse ?

En premier lieu, la tentative d’établir une continuité entre le pujolisme et le ‘procès’. Deuxièmement, identifier les éléments de la radicalisation qui tiennent compte de ce saut qualitatif. À ce stade, le chapitre consacré à l’éditorial collectif occupe une place notable : il souligne la cooptation des médias publics et privés opérant dans le cadre de l’uniformisation culturelle qu’est l’espace de communication catalan, ainsi que le virage idéologique de la gauche laissant orphelin son électorat traditionnel. Peut-être devrions-nous également mentionner le chapitre qui révèle le visage sombre de l’oasis, le moyen antidémocratique de faire taire les voix discordantes et de limiter le pluralisme ; dans ce chapitre, des cas similaires en dehors de la Catalogne sont mentionnés et j’y expose la notion de contre-mobilisation.

- Et à qui s’adresse ce troisième volume ?

Comme c’est un volume épais, il peut servir à différents profils de lecteurs. En ce qui concerne la dimension interne ou la lisibilité du livre, il y a des chapitres qui sont généralistes, le premier et le dernier –comme on peut supposer– sont, à mon avis, globalement accessibles aux lectures rapides. D’autres sont plus spécialisés, même si l’introduction de chaque chapitre en indique la thèse essentielle. L’index assez détaillé du début et la liste onomastique de la fin aideront à une lecture sous forme de prélèvements qui est, je pense, la pratique la plus courante. Il existe deux éléments secondaires qui marquent les pôles opposés du continuum de lecture. Au début de chaque chapitre, il y a un florilège de citations qui servent à éclairer le sujet à travers le regard de tiers. La fonction de ces citations n’est pas décorative mais d’encadrement : elles circonscrivent l’espace conceptuel du chapitre.

- C’est intéressant ce que vous faites remarquer.

L’autre pôle, celui du détail, est représenté par les microanalyses contenues dans les notes, parfois complémentaires, d’autres de portée théorique pour placer en perspective le sujet en discussion, au-delà de l’étude de cas qui caractérise le livre. Bien sûr, les références inclues pour simplifier à l’intérieur du texte, au lieu de notes de bas de page ont cette même fonction.
En ce qui concerne la dimension substantielle –le sujet traité–, le livre s’adresse à qui s’intéresse à la genèse et aux vicissitudes du processus vues depuis la cuisine. La cuisine –pour le terrain où nous nous trouvons– est du domaine de la sociologie, la discipline qui retrace les actions des acteurs (l’ethnologie le fait aussi, bien qu’avec une autre coloration). De ce point de vue, ce troisième volume envisage deux principaux types d’acteurs, les responsables de l’imposture, d’une part, et les responsables, par action mais surtout par omission, du désistement ; je pense, dans une bonne mesure, à la gauche.
(Entre parenthèses, il faut mentionner un destinataire inhabituel : lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet, je n’avais pas l’intention d’écrire, mais de chercher les clés de ce changement abrupt dans le paysage que je résume dans le mot « extase ». Dans ce sens la motivation aristotélicienne de la curiosité vise l’auteur comme le premier destinataire).
Enfin, une observation qui va de soi : dans le schéma d’audiences segmentées, il est très peu probable que les protagonistes de l’effervescence soient dérangés par les pages de ce livre, au moins tant que l’effervescence dure, ni qu’il soit objet d’attention dans les médias qui sont en affinité avec les dits- protagonistes.

- J’insiste sur le point précédent. Je me place du point de vue du lecteur potentiel du livre. 850 pages, n’est-ce pas excessif ? Quels conseils pouvez-vous nous donner pour ne pas être submergé par tant d’informations, d’argumentations et de critiques ? Peut-on surmonter ce long voyage ?

Je dois vous remercier de me rappeler le lecteur. Et aussi d’avoir préparé ces questions qui servent au lecteur potentiel à acquérir une idée plus claire du contenu, et à moi-même pour essayer d’en rendre compte plus brièvement. 850 pages, c’est beaucoup. Sans palliatif. Cependant, le résultat n’est pas le produit d’une impulsion sadique envers le lecteur (beaucoup moins pour l’éditeur, à qui je dois réitérer ma gratitude pour les raisons mentionnées au début : bien sûr, on ne met pas un produit dissuasif sur le marché pour faire des affaires), ou d’une compulsion graphomaniaque. C’est une nécessité quand on poursuit une analyse au grain fin. J’aime paraphraser P. Vidal-Naquet : il est beaucoup plus difficile de démanteler un mythe que de le construire ; il en va de même pour l’imposture. L’éditorial collectif de la presse catalane (novembre 2009) occupe une page, mais dans mon livre l’explication du comment et du pourquoi de ce texte publié par la majorité des media remplit 164 pages. Bien sûr, on ne peut pas comprendre un phénomène si exceptionnel sans éclairer le contexte qui l’a rendu possible. Avec ses corollaires dans le présent. "L’Espagne nous vole" ou "L’Espagne contre la Catalogne", phrases courtes (trois mot en espagnol) mais dont le démantèlement nécessite peut-être trois cents pages.

- D’accord, ce n’est pas tâche facile.

Quant aux conseils ; je pense que nous avons chacun nos astuces pour ne pas succomber sous le poids ou le plomb du volume. Il me semble que les indications de la section précédente donnent des indices. L’index sert de plan général pour guider les choix. On peut faire la coupe plus ou moins longue en fonction de l’intérêt que suscite le sujet. Et il existe toujours ces outils avantageux pour le survol ou la lecture rapide que chacun adopte. En ce qui concerne l’endurance du voyage symbolique, la métaphore gastronomique est très suggestive. Nous devons essayer d’apprécier le savoureux et d’éviter les indigestions et les intoxications. La dernière remarque nous renvoie aux précautions nécessaires mentionnées à propos de l’imposture. En tant qu’auteur, j’ai le plus grand intérêt à avertir le lecteur de rester vigilant.
Enfin, je pense que la meilleure option de lecture revient à établir un dialogue exigeant avec le texte. Et que l’instrument soit le crayon à souligner ou à formuler des amendements ou des interrogations dans les marges.

- Vous dédiez le livre à El Viejo Topo. Que signifie pour vous ce magazine qui vient de fêter ses 40 ans ?

La dédicace a un double sens. D’une part, parce que la position de El Viejo Topo sur le sujet du livre a été un stimulus constant dans ma tâche. Il y a plusieurs noms qui méritent d’être mentionnés ici, mais je tiens à souligner celui d’Antonio Santamaría parce que son stylo est une boussole précise que l’on emprunte chaque fois qu’on a des doutes. D’un autre, et principal, côté, pour sa trajectoire féconde longue de 40 ans. Quatre décennies servant de vitrine à la pensée critique et de fournisseur d’analyses éclairées, c’est quelque chose qui mérite la reconnaissance. A différents degrés de syntonie suivant les auteurs ou les approches, mais l’ethos du magazine, en particulier sa distance de toute forme de sectarisme et l’hospitalité offerte à des points de vue parfois rares dans les media de gauche, ont fait de lui un instrument à la fois dense, par la gamme des contenus et des références, frais et éloigné de toute ombre de narcissisme. Compte tenu des avatars qu’a subis ce type de publications et avec les changements survenus dans le paysage culturel, chaque nouveau numéro doit être célébré. Je profite donc de cette occasion pour encourager ceux qui ne le connaissent pas et pour exprimer mes profonds remerciements à ceux qui le rendent possible.

- Vous le dédiez également à Carlos Jiménez Villarejo et José María Mena. D’eux vous dites : « le harcèlement et le désistement de la majorité ne leur ont pas laissés nous épargner tout ce qui est survenu après ». Pourquoi pensez-vous que la position de Villarejo et Mena est si admirable ?

Parce qu’ils ont dévoilé l’imposture, le comportement criminel dans l’affaire Banque Catalane. La deuxième partie de la phrase peut demander une explication. Imaginez que Pujol ait été condamné et donc forcé à quitter la Generalitat. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’entrer dans les détails. La dédicace est d’une part mélancolique : ce qui nous aurait été épargné ! D’autre part, affective : visitons les hémérothèques et voyons comment ils ont été traités alors, et comment certains continuent de les haïr pour avoir osé dénoncer les manœuvres (nous voyons, plus que prémonitoires) de l’honorable patriarche et de sa vénérable famille. Je pense que nous leur devons une réparation et un dédommagement. Parce que ‘qui sème le vent...’

- A propos, en reprenant le titre du livre : du succès à l’extase. Est-ce qu’ils sont en extase ? En sont-ils toujours là ?

Si vous êtes d’accord, disons préalablement quelque chose du succès, parce qu’il semble que cet aspect est souvent oublié, même s’il est si évident.

- Oui, bien sûr, vous avez raison.

Les rapports internes qui reconnaissent qu’à la fin du siècle le catalanisme avait dépassé la barre de ses revendications traditionnelles rempliraient un volume plus épais que le mien. Je cite quelques mots du prologue au Dictionnaire politique de la Catalogne, de Victor Lluelles (Pòrtic, 1977) : "Pour la Catalogne, une démocratie qui ne reconnaîtrait pas la Generalitat, serait une conception vague, vide de contenu". Vérifie-t-on si et comment cette exigence a été satisfaite ? Est-ce que les occupants de la Generalitat auraient rêvé d’un état propre si l’autonomie était vide de contenu ? Que se passe-t-il, par contraste, dans la partie catalane de la France ?
Passons à l’extase. Si nous utilisons un dictionnaire, nous constatons que le terme équivaut à l’exaltation émotionnelle, l’excitation, le ravissement, le rapt, l’aliénation, l’évasion, l’émerveillement ou les transes. Je laisse de côté les significations médicales et psychotropiques. Ethymologiquement, le mot signifie en dehors de soi, un concept qui embrasse les acceptions précédentes. L’extase est un état, avec une dimension temporelle donc, dans laquelle l’âme se trouve absorbée. Que ce soit le cas, cela semble clair à la lumière des déclarations et des performances quotidiennes. Déclarations et performances qui sont devenues le thème principal et souvent exclusif, comme cela s’est produit pendant les années du gouvernement Ibarretxe au Pays Basque.
Parfois, les nouvelles nous apportent des réponses claires à des questions complexes. Pour la question de savoir si l’extase continue, rien de mieux que les déclarations que nous connaissons de Lluís Llach fin avril
[http://www.liberation.fr/planete/2017/07/05/catalogne-lluis-llach-de-chanteur-menace-a-depute-menacant_1581833]. Si celui qui a chanté le pieu, le vrai [l’estaca, - du titre de sa mélodie devenue emblème de la lutte antifranquiste] quand il voyait juste - menace maintenant de l’utiliser pour frapper les laïques de l’identité, ce doit être parce que son âme a subi une abduction. Ce qui fait de Llach, disons-le en passant, un candidat précieux pour cet essai nécessaire sur les métamorphoses des biographies. Mais l’idée même de métamorphose doit être un concept étrange pour le président Puigdemont, qui croit que ce qui a existé sous une forme spécifique perdurera éternellement sous cette même forme et que Llach ne exister que sous la forme d’un apôtre de la démocratie. L’histoire est pleine de conversions, dans toutes les directions (j’ai traité la question dans le deuxième volume). Je ne sais pas si l’Honorable [Pujol] connait Nathan Sharansky, un nationaliste sioniste d’extrême droite, directeur de l’Adelson Institute for Strategic Studies (un think tank fondé par la famille Adelson) et un maître à penser de Bush et Aznar. Eh bien, c’est la même personne qu’Anatoli Chtcharanski, un défenseur des droits de l’homme, fondateur de Helsinki Watch à Moscou et prisonnier politique à l’époque soviétique. Mieux connu est Vojislav Seselj prisonnier de conscience d’Amnesty International autrefois et criminel de guerre plus tard. Ou, pour ne pas aller si loin, Jordi Pujol, qui, comme Llach, a subi « la censure, la détention, l’interdiction et l’exil » de la part d’un régime criminel autrefois et s’est avéré un délinquant avoué plus tard. Parlant de Pujol, on pourrait tracer le parcours de son conseiller fiscal, Joan Anton Sánchez Carreté, entre le Secrétariat général en Catalogne du Parti Travailliste Espagnol (PTE) et la liste Falciani, avec une échelle digne de mention car c’est une expression achevée d’impunité : il a été gracié par Rodríguez Zapatero. Triste masque, celui de Llach, quelle énorme déception pour tant de gens.

- Pour beaucoup, bien sûr. Même pour moi.

Et un appel à la prudence : j’ai mentionné la politique linguistique comme un socle. Et cela invite à rappeler que le reflux du fondamentalisme identitaire a un sol qui limite la distance du refroidissement. Les programmes scolaires avec un traitement asymétrique et instrumentalisé de la langue en sont une partie importante, mais ils ne sont pas moins une infrastructure institutionnelle profondément colorée en termes ethniques : peut-être que la CCMC –[Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals, ‘la Corpo’ dans le langage populaire] – et le fonctionnement partisan du CAC [Consell de l’Audiovisual de Catalunya] sont de bons exemples de ce concept tant éloigné du pluralisme démocratique qu’est l’espace catalan de communication. Si nous ajoutons à cela l’influence sur les médias privés et le réseau d’infrastructures parapolitiques ou la cooptation d’une bonne partie de la société civile, nous verrons que le reflux n’atteindra nullement un point centré ou neutre du thermomètre politique.

- Quelques questions auxquelles il n’est pas très facile de répondre : y aura-t-il ou n’y aura-t-il pas un référendum sécessionniste ? Devrait-il y avoir un référendum de quelque sorte ?

Précisément l’une des caractéristiques de l’extase consiste en ce qu’elle rend les comportements imprévisibles parce qu’elle court-circuite la rationalité. Ceux qu’elle affecte ne sont pas totalement les maîtres de leur volonté. Dans ce cas, il y a aussi un contrôle étroit par les plus radicaux, comme il est habituel dans ce type de situations. Il existe une panique d’être le premier à arrêter la course frénétique, même si on ne sait pas où elle mène. C’est pourquoi personne ne peut ne pas applaudir Llach ou ne pas signer le manifeste d’affirmation de fidélité et d’unité ou ... Il n’y aura pas de référendum sécessionniste car un référendum illégal est un oxymoron. Mais comme l’extase fabrique sa propre réalité (ou pararéalité, par analogie avec les parasciences, comme je l’appelle dans le livre), les ingénieurs de la post-vérité préparent sans interruption la machinerie théâtrale d’un trompe l’œil ; et les plans b, c, d et autant que l’on souhaite. Cependant, ce n’est pas une opération dépourvue de risques. Le sentiment de frustration de ceux qui voient la fatigue et le refroidissement de l’extase (un phénomène qui rend collatéralement plus probable le dévoilement de l’imposture ou de la farce, comme le dit López Tena) peut entraîner –il en va de leur estime de soi et souvent de leur gagne-pain–, des décisions qui déclenchent une réponse périlleuse (apprentis sorciers). Ce qui, d’autre part, constitue un facteur décisif dans la logique du sécessionnisme : son caractère adversariel ou antithétique, c’est-à-dire sa dépendance vis-à-vis des actions gouvernementales dans une variante de la séquence action-réaction-action.
Devrait-il y avoir un référendum ? Pour répondre, il faut revenir à l’imposture, qui commence par pervertir la sémantique. Ce qui intéresse ses partisans les plus actifs n’est pas le référendum, mais la sécession ; voilà pourquoi nous devons démêler ces mystifications du langage. Le référendum est une enveloppe chic utilisée pour envoûter la gauche. Au sens strict et connaissant les conditions dans lesquelles il peut être exercé avec les exigences nécessaires –en particulier l’impartialité des institutions et des médias publics, ce qui ne semble pas pouvoir être le cas dans les conditions actuelles, comme cela n’a eu lieu ni lors du référendum turc, ni dans le Brexit– il peut être considéré comme un instrument parmi d’autres du répertoire démocratique. Si le référendum est instrumentalisé comme faisant partie d’une lutte identitaire, le résultat sera celui que nous avons vu dans d’autres endroits : polarisation, fracture sociale et radicalisation. Également une cascade de conséquences comme une bombe à retardement (regardons les bouleversements au Royaume-Uni après le Brexit). Considérons ce que les sondages expriment aujourd’hui, une société à peu près divisée à 50% entre partisans et opposants à la sécession. Comment gérer cela après le référendum ? Est-il possible pour une Ithaca [nom mythique de la république catalane rêvée] d’exclure la moitié de la population ? J’entends qu’il faut changer la question pour essayer de trouver une solution qui aille dans la direction de la cohésion et non du déchirement. Et bien sûr, je ne défends pas les appels essentialistes, qui sont dans leur sens extrême des licences poétiques ahistoriques.
Cependant, on ne doit pas oublier que l’idée de l’intégrité territoriale et d’un demos (sujet politique unitaire) est la règle dans les formules constitutionnelles avec lesquelles nous nous comparons habituellement. Ce n’est que dans des conditions extrêmes qu’un référendum comme celui dont on parle en ce moment est envisageable comme solution palliative. Soit dit en passant, chaperonné par un principe juridique non moins fallacieux, le droit à décider. Dans tous les cas, je pense, pour conclure, que la première obligation que nous avons est celle de réduire la température du débat et de renoncer à des stratégies d’antagonisation. En fin de comptes, nous nous retrouvons partageant les mêmes inquiétudes dans la matérialité de la vie quotidienne ; il ne devrait donc pas être si difficile de tirer la leçon de cette expérience, avec bon sens, pour nous impliquer sérieusement dans la quête d’un moyen de sortir de ce dilemme. Surtout au vu des nuages sombres qui planent sur notre époque, d’une part, et la conscience de la souffrance de ces millions de personnes fuyant la mort et laissant derrière elles tout espoir d’une vie normale, de l’autre. Ces gens nous rappellent le degré zéro de l’expérience humaine : il ne faut jamais oublier que tout est possible. Je suis un peu sorti du sillon du livre, mais je pense qu’il est salutaire de ne pas perdre de vue la mesure globale de la hiérarchie d’importance des affaires humaines.

Je ne peux pas imaginer meilleure façon de mettre fin à cet entretien. Merci de faire mention à cette hiérarchie si oubliée maintenant et ici.

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Notes :

1. Marta Ferrusola, l’épouse de Jordi Pujol, dans un des papiers qui sont apparus au cours de l’enquête sur l’évasion des capitaux, signait comme ‘mère supérieure’ et ordonnait à la banque le virement de deux missels (2 millions de pesetas) au compte de son fils aîné.

2. Junqueras a soutenu que les Catalans avaient plus de gênes français et suisses que le reste des Espagnols. Heribert Barrera déclara que les Noirs étaient moins intelligents.

3. Un tunnel du métro s’est effondré durant les travaux. Les entreprises qui avaient gagné le concours d’offres devaient apporter ’le 3% ’ au parti de Jordi Pujol et de son successeur Artur Mas (Convergencia Democràtica de Catalunya).

4. La sentence de 2010 déclare inconstitutionnels 14 articles du nouveau Statut d’autonomie. Le Tribunal avait déclaré constitutionnelle la loi de normalisation linguistique. Plus tard, cette décision a été remise en question.