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France : Et le Prix International pour la Liberté des Femmes va à ...Harvey Weinstein ?

mardi 7 novembre 2017, par siawi3

Source : http://annette.blogs.liberation.fr/2017/11/06/tsunami-mondial-la-parole-deborde/

Annette sur le net

Et le Prix International pour la Liberté des Femmes va à ...Harvey Weinstein ?

Annette Lévy-Willard

6 novembre 2017

(mise à jour : 6 novembre 2017)

Et le Prix International pour la Liberté des Femmes va à ...Harvey Weinstein ?
Au festival de Deauville en septembre. Harvey Weinstein pose devant les photographe entouré par Juliette Binoche etL’Américain John Dahl, réalisateur du film "Rounders", avant. la première du film. photo AFP

Cet homme, à lui seul, a déclenché un Tsunami de paroles, de prises de conscience, de plaintes en justice, de licenciements, de démissions. Trois semaines qui ont secoué le monde des hommes. Certes il ne l’a pas fait exprès mais Weinstein mériterait d’être décoré pour les conséquences extraordinaires des crimes dont on l’accuse.

Oui il a fallu trois semaines de réflexion au jury composé de moi et moi-même pour oser choisir le lauréat 2017 du prix international pour la Liberté des Femmes - ou International Women Freedom Award - que j’ai inventé. Je n’ai plus de doute aujourd’hui : le lauréat c’est Harvey Weinstein, ex mogul de Hollywood, prochainement célèbre inculpé de viols et multiple types d’agression sexuelle, peut-être condamné pour ces crimes, déjà mis au ban de la société..

J’ai hésité depuis que le tsunami Weinstein parti il y a trois semaines de New York a gagné la planète, que la vague de paroles déclenchée en Amérique a déferlé sur l’Europe. J’aurais bien donné la légion d’honneur à Harvey Weinstein mais l’ex homme le plus puissant de Hollywood l’avait déjà reçue à l’Elysée des mains de Nicolas Sarkozy (sur les conseils de son ministre de la culture Frederic Mitterrand ?) en mars 2012, une petite dernière avant de perdre les élections. Une légion d’honneur tellement mal fréquentée, avec pour compagnon de décoration le grand criminel de guerre Bachar Assad, entre autres, précédé par les criminels contre l’humanité Papon et autres Bousquet dans le passé, que ça ne me gênait pas d’ajouter un prédateur sexuel à cet ordre à l’honneur aléatoire (qu’Emmanuel Macron a l’intention de nettoyer un peu, on espère).

J’ai aussi pensé à lui décerner l’Oscar 2017 du Meilleur Féministe. Ce qui donnerait « And the Oscar for Best Feminist goes to ...Harvey Weinstein ! » Risqué, ces jours-ci Hollywood a un peu perdu son sens de l’humour, chacun craignant de se retrouver dénoncé sur la liste #MeToo.

Nous sommes début novembre. Ces trois semaines - depuis que les journalistes du New York Times et du New Yorker, brisant l’omerta, ont révélé les premiers noms des 72 femmes persécutées sexuellement par Harvey Weinstein - ont secoué le monde des hommes. Rien n’était nouveau, mais rien n’avait été dit, ou écouté.

On est passé de Hollywood, du cas extrême de Harvey Weinstein - pas un « obsédé sexuel » mais un « prédateur » a très bien dit l’actrice Emma Thomson - à d’autres entreprises, les medias bien sûr, l’armée, la politique... Et puis, avec #balancetonporc et #MeToo on a ratissé large : une femme sur deux aurait été harcelée ou agressée dans sa vie. Ou plus. Weinstein coulé avec ses tonneaux autour du cou, on découvre que le dinosaure cachait la jungle.

Tout de suite la défense masculine, bof c’est de la drague... La différence entre drague et harcèlement n’est pourtant pas très compliquée, chers amis : harceler c’est utiliser son pouvoir ou sa position hiérarchique pour forcer une femme à accepter ou subir du sexe. Le mot-clé est forcer.

Et aussi on n’aime pas la délation, le côté balancer ton porc... Mais on aimait le silence et l’impunité ? La délation pendant la dernière guerre qu’on évoque contre #balancetonporc

L’histoire est pourtant ancienne. Je me souviens des débuts du Women’s Lib et du MLF, dans les années 70. On parlait de viol et agressions sexuelles et on découvrait avec stupéfaction que c’était arrivé ... à nous toutes. Et on a fabriqué des t-shirts avec des grosses lettres peintes : « When a Woman says NO it’s NO » ou « Quand une femme dit NON c’est NON. » Ah bon ? Et puis ? Des lois, sympas, contre le harcèlement sexuel. Mais on porte plainte contre le boss et on perd son boulot. Ou on n’a pas de rôle dans le film. Ou pas de promo etc. Alors on hésite. Plus grave, le viol est enfin reconnu comme un crime, mais il vaut mieux s’être fait tabasser lourdement pour prouver qu’on n’était pas du tout consentante, ou être morte.

L’histoire ancienne avance doucement au vingt-et-unième siècle. La justice israélienne a bien destitué et envoyé en prison son président, Moshe Katzav, accusé de viol par son assistante. L’Eglise a commencé à reconnaître les milliers de viols d’enfants par des prêtres pédophiles. Avant même l’explosion Weinstein, Fox News avait dû virer son directeur, puis son journaliste vedette, Bill O’Reilly, après des dizaines de plaintes, et l’acteur Bill Cosby a été inculpé. Mais c’était après des années d’abus sexuels réglés à coup de centaines de milliers de dollars.

Depuis trois semaines la terre des hommes tremble. Je pense à Bob Dylan qui chantait déjà, en 1965, « Something is happening but you don’t know what it is, Do you Mr Jones ? »

Mr Jones il se passe quelque chose... mais quoi ? « Cette façon de traiter les femmes doit s’arrêter maintenant » a dit l’actrice Gwyneth Paltrow que Harvey Weinstein avait lancée, et aussi harcelée, quand elle avait 22 ans. Le silence devient tonitruant, des centaines de milliers de femmes témoignent sur internet, des filles et des garçons courageux portent plainte, faisant tomber quelques célébrités : Gilbert Rozon, le producteur de télé canadien, l’acteur Kevin Spacey, le faux président de House of Cards. Maintenant Tariq Ramadan, le donneur de leçons religieuses qui ordonne aux femmes musulmanes d’être voilées et pudiques, peut dénoncer un complot de ses « ennemis », mais entre viols et pratiques sexuelles avec ses élèves mineures, le chouchou d’une certaine gauche risque de devoir se taire. Encore plus fort que le Tartuffe de Molière, il avait proposé un moratoire - pas une suppression - de la lapidation des femmes adultères. Là, franchement, on pourrait dire « merci Monsieur Weinstein » si on ne nageait pas dans l’obscène.

A la surprise générale la tornade continue, le vent ne retombe pas. Michael Fallon, le ministre de la Défense anglais, démissionne pour une main sur le genou d’une journaliste mais il est clair que cette main en cache d’autres et qu’il le sait. Le gouvernement chancelle mais le parlement aussi, une vingtaine de parlementaires britanniques seraient menacés de poursuites pour harcèlement sexuel. Teresa May pourrait perdre sa majorité, Les Anglais qui finissent par comprendre que le Brexit n’est pas une bonne affaire pourraient faire machine arrière. Weinstein tombeur du Brexit ? Cela vaudrait une décoration européenne.

Dimanche la vague a atteint l’Autriche, le député Peter Pilz, ancien Vert et leader d’une « liste anti-establishment » a démissionné, accusé d’attouchements par des militantes.

Les pétitions fleurissent, l’appel à Macron pour un plan d’urgence des 100 femmes publié dimanche a été signé par 50 000 femmes en vingt-quatre heures. J’aurais préféré que la pétition soit mixte, que tous se mobilisent, mais ce n’est qu’un début. Aux Etats-Unis 7000 femmes artistes ont signé une lettre dénonçant le harcèlement. Le mot « féministe » ne sent plus le poisson pourri, mais on peut s’en passer, il n’est plus utile : la colère a débordé les étiquettes et le militantisme classique, cela s’appelle un mouvement de masse ou, pour rester dans l’image aquatique, une vague de fond. Qui provoque quelques reflux de bile hystériques d’individus anonymes et nostalgiques du bon vieux temps de l’impunité qui profèrent des menaces sur internet.

« Something is happening »... Les lois vont changer, ou être appliquées, les policiers vont écouter plus attentivement les plaignantes dans les commissariats, les supérieurs hiérarchiques ne vont plus poser une main lourde sur l’épaule (version soft) des femmes qui travaillent. Nos amis masculins, inquiets pour la première fois, vont se poser des questions. Des plus essentielles aux plus futiles : « Alors, ça va finir comme dans les campus américains, où on ne peut plus prendre l’ascenseur avec une étudiante ? »

Ah l’ascenseur. Nous avions toutes, depuis longtemps, une liste virtuelle des types avec qui il ne faut pas prendre l’ascenseur. DSK y était inscrit. Weinstein aussi. Et beaucoup d’autres. Désolée, l’ascenseur reste un baromètre de bonne santé dans les relations entre les sexes, surtout dans les gratte-ciels.

La vague va finir par se calmer, un jour. L’histoire des femmes dans l’humanité c’est deux pas en avant, un pas en arrière, il y aura donc eu un pas en avant. Et c’est fou que le scandale d’un prédateur hollywoodien ait fait plus vite avancer cette histoire que notre demi-siècle de révolution féministe dans le monde occidental.

Annette