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L’Affaire Ramadan

mercredi 8 novembre 2017, par siawi3

Source : Marianne, du 3 au 9 novembre 2017

L’Affaire Ramadan

par Caroline Fourest

Quand l’affaire éclate, je suis au Maroc Pour une conférence. Avant d’embarquer, je passe par le Relais H d’Orly Sud. Tous ceux qui font l’aller-retour entre la France et le Maghreb y transitent’ Si vous ne savez pas quoi lire dans I’avion, le libraire a une idée pour vous : Tariq Ramadan. Ses ouvrages et son visage s’étalent sur quatre rayons | < Décidément, ça ne finira jamais , me dis-je en montant dans I’avion. A I’arrivée, je découvre la nouvelle.

Inspirée par la campagne < balance ton Porc > et I’affaire Weinstein, Henda Ayari annonce qu’elle porte plainte pour viol’ J’apprends son nom et mesure son courage. Elle risque gros. Plus que les comédiennes ayant dénoncé le producteur déchu. Les Frères musulmans, c’est autre chose que Hollywood.

Déjà, la meute s’abat sur elle. Je devine ce qu’elle va traverser. Démasquer Ramadan m’a coûté treize ans de calomnies et quelques menaces. Comme la fois oir mon adresse et mon code de Porte ont été livrés en pâture sur des sites islamistes, avec ce message : < Il faut que Ia Iouve reste dans sa tanière. > Depuis la publication de mon livre, Frère Tariq, je caracole en tête de nombreux classements d’ ’islamophobes’ sur Internet. Pour de nombreux croyants, attaquer Ramadan, c’est s’en prendre à tous les musulmans. Certains voient en lui un messie, censé surgir tous les cent ans pour renouveler le message de I’islam. Que vaut la parole d une femme face à un quasi-prophète ?

Photo : Tarik Ramadan, ici, en 2009 au Bourget, lors des Rencontres annuelles de l’Union des organisations islamiques de FranceI
Deux autres plaintes seraient en cours. Cela suffira-t-il ? Oue va-t-il imaginer pour contre-attaquer ? Tariq Ramadan est si doué pour tout retourner.

Henda Ayari est accusée de mentir, traitée de < Pute sioniste >.Et bien sûr, les fans de Ramadan crient au complot. Ils sont dressés pour ça. Leur maître à penser soupçonne régulièrement le fameux lobby, < ses ennemis jurés >, de vouloir salir I’islam, qu’il s’agisse d’une énième polémique le concernant ou d’un attentat. Des journalistes continuent de lui tendre leurs micros pour délivrer son poison, même en plein procès Merah.

Juste avant I’affaire, Ramadan vient de publier un nouveau livre, presque toujours le même. Un robinet d’eau tiède destiné à revenir en télévision pour mieux séduire de nouveaux adeptes, afin de parler au nom d’un islam persécuté, victime d’un malentendu douteux de la part de I’Occident. C’est sa
vraie dawa (sa mission car il a recyclé Edgar Morin, avec qui il avait déjà eu ce dialogue lors d’un Premier livre d’entretien ! Les revoilà tous les deux refaisant une tournée, à TV5 Monde et ailleurs, comme si de rien n’était. Pas la tournée des grands ducs, mais quand même. Et soudain, c’est la tuile.

LE DÉBUT DE LA FIN ?

En quelques jours, la plaint d’Henda Ayari a libéré la parole. Une dizaine d autres femmes ont déjà parlé, sur Intemet, à d’autres victimes ou à des journalistes. Une deuxième, puis une troisième plainte seraient en route. Cela va-t-il suffire ? La justice demande tant de preuves pour reconnaître une agression sexuelle. Surtout quand elle se joue dans une
chambre à coucher. Ces femmes ont parfois consenti à venir, mais pas d’y vivre I’enfer qu’elles racontent. Et Ramadan, que va-t-il imaginer pour contre attaquer ? Il est si doué pour tout retourner.

Depuis ses débuts en Suisse, Ramadan a survécu à presque toutes les polémiques. Sa tribune demandant de ne pas jouer une pièce de Voltaire sur Mahomet n’a pas choqué outre mesure. L’interdiction de séjour prononcée en 1995 par le ministère de l’Intérieur - qui lui reprochait ses liens avec les groupes islamistes algériens menaçant le pays - l’a transformé en martyr aux yeux de la Ligue des droits de I’homme . qui le soutient depuis. Sa sortie en faveur d’un sur la lapidation face à Sarkozy I’a écorné. mais pas " tué ’. Il continue d’être présenté comme "musulman moderne" . en Grande-Bretaqne, malgré des positions intégristes maintes fois prouvées. Aux Etats-Unis. on lui a refusé un visa de travail pour avoir financé une association proche du Hamas, avant de l’annuler sous l’administration Obama. A Rotterdam, une université et la mairie qui l’emplovait comme conseiller en intégration I’ont limoqé après avoir découvert qu’il pigeait en même temps pour Press TV, la télévision du régime iranien I Mais Ramadan rebondit toujours, parfois en jetant son dévolu sur un pays qui ne le connaît pas encore. Le Qatar, où il dirige un Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, sera peut-être sa bouée de secours : l’endroit où il ira se réfugier en cas de condamnation. L’université d’Oxford, où il enseigne grâce à un département d’islamologie financé par le Qatar, hésite à réagir. La France reste son plus grand échec. Il m’en rend responsable. Bel hommage. Mais d’autres ont mené I’alerte : Jacqueline Costa-Lascoux, Antoine Sfeir, Leïla Babès, Gilles Kepel, Mohamed Sifaoui... J’en oublie. Beaucoup n’ont pas voulu nous entendre. Ils trouvaient même douteux de douter de lui.

LA FRANCE, TERRE D’ ECHEC

Pendant des années, par bêtise ou par paresse, des journalistes se sont échinés à présenter Tariq Ramadan comme un ’intellectuel musulman moderniste’. Alors qu’il doit son statut universitaire à une thèse de complaisance faisant l’apologie des Frères musulmans. Et qu’il dépeint volontiers les musulmans laïques comme des collabos de la < colonisation culturelle > occidentale. De beaux esprits orientalistes, férus d’exotisme, préfèrent voir en lui < pont > entre l’Occident et le < monde musulman >. Comme si I’islam était un tout homogène, et non le théâtre d’une guerre sans merci entre fondamentalistes et modernistes. A cause d’eux, Tariq Ramadan a pu peser de tout son poids pour faire basculer le rapport de force en faveur des fondamentalistes, jusqu’en Europe.

Dans ses prêches, il invite bien ses troupes à s’emparer de leur citoyenneté, mais comme soldats de l’islam politique et non de la République. Pour mieux les encourager à s’engager partout (syndicat, partis, médias...) où ils pourront faire évoluer les choses vers ( plus d’islam >. Parfois, le noyautage est un peu grossier. Comme lorsque des ramadiens ont tenté d’imposer la présence de leur gourou sur huit tables rondes lors du Forum social de Londres en2004. Un an plus tôt sa tribune sur les " intellectuels juifs" et sa présence au Forum social de Saint-Denis venaient de faire polémique.

Photo : Manipulateur surdoué : En plateau, Franz- 0livier 0iesbert riait avec lui de ceux qui l’accusaient d’être "Dr.Jekyll et Miister Hyde". lci, début 2014, il est I’un des invités du journaliste pour son émission "les grandes questions" sur France 5, avec (de g. à d.) Mathieu Rougie, Fawzia Zaouri, Michel 0nfray et Julie Graziani

A l’époque, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon et Vincent Peillon signaient ensemble une tribune pour mettre en garde la gauche : < M. Ramadan ne peut être des nôtres >. Cette gauche laïque a tenu bon, avant de se déchirer. Ramadan a perdu du terrain en France. Mais il reste le plus doué des intégristes pour trouver des alliés progressistes. A Mediapart. A Politis. Au Monde diplomatique. De vrais chiens de garde. Toujours prêts à aboyer par peur du racisme contre ceux qui soulignent le danger de l’intégrisme musulman. D’autres se sentent carrément des affinités anti-impérialistes avec les Frères musulmans - surnommés "les trotskistes de I’islam". L’alliance islamo-gauchiste n’a pas porté les fruits escomptés. Le NPA a explosé après avoir présenté une femme voilée aux élections régionales. Mais Ramadan a conquis un nouvel allié : Edwy Plenel, si ému d’avoir séduit un public jeune et musulman grâce à son nouvel ami. Depuis, son livre paternaliste ’Pour les musulmans’ a été traduit en arabe... par le Qatar.

IL INVITE BIEN SES TROUPES A S EMPARER DE LEUR CITOYENNETE MAIS COMME SOLDATS DE L ISLAM ET NON DE LA REPUBLIQUE

NEUF MOIS DE DÉCRYPtAGE

C’est pour stopper ces alliances douteuses entre intégristes et progressistes. Mais aussi pour soutenir les musulmans modernistes dont il confisquait la parole, que j’ai décidé d’écrire Frère Tariq en 2003. Pendant neuf mois, j’ai écouté en boucle ses sermons sous forme de cassettes. au point de devenir incollable sur sa rhétorique, jusqu’à pouvoir finir ses phrases. Au début, je ne croyais pas à un < double discours > construit. Simplement à une complexité dont il jouait. Peu à peu, j’ai découvert un homme réellement manipulateur, parfaitement fidèle à la stratéqie de la ’taqya’ pratiquée par la confrérie des Frères musulman : un discours pour l’extérieur, et un autre pour l’intérieur. En télévision. Ramadan sait qu’il doit montrer patte blanche, rassurer et séduire. Sur le terrain, il incite les jeunes à redécouvrir leur identité ’islamique’, à respecter une ’ conception islamique de la sexualité’ -. et même à ne lire des livres ou à ne regarder que des films islamiquement corrects.

Son modèle absolu, celui qu’il conseille à la jeunesse musulmane d’Europe, n’ est autre que son grand-père : Hassan al-Banna, fondateur de I’islam fasciste. Sa référence religieuse s’appelle Youssef al-Qaradawi : le théologien préféré des Frères musulmans. Sur les chaînes arabes et dans ses livres,le < savant > exige de punir sévèrement les homosexuels, afin d’éradiquer ce mal menant < l’humanité à sa perte >. Pour lui, le < seul dialogue possible avec les juifs passe par le sabre et le fusil >. Il a même édicté la fatwa autorisant le Hamas à mener des attentats suicides. C’est aussi I’homme qui a contribué à metre le feu aux poudres lors de I’affaire des caricatures depuis Al Jazira ! Voilà le savant que Ramadan conseille à la jeunesse d’Europe. Et l’on s’étonne qu’elle se radicalise. Pour I’avoir patiemment révélé, il y a maintenant treize ans, je me suis fait traiter de tous les noms, de menteuse et d’ < islamophobe >, par un tripotée de sociologues et d’universitaires qui n’ont rien dit et rien vu.

Après avoir lu mon livre, certains confrères ont bien révisé leurs jugements sur < frère Tariq >. Mais d’autres, plus flemmards ou fascinés, ont continué à I’inviter comme si de rien n’était. En plateau, Franz-Olivier Giesbert riait avec lui de ceux qui I’accusaient d’être < Dr Jekyll et Mister Hyde >. En 2009, Laurent Ruquier lui a déroulé un tapis rouge à On n’est pas couché. Ce soir-là, Eric Zemmour et Eric Naulleau se sont littéralement couchés devant le prédicateur, rigolards, voire complices, quand il s’en est pris à moi.

DEBAT SOUS HAUTE TENSION

A suite d’un billet où je dénonçais ce naufrage éthique et télévisuel, Frédéric Taddeï m’a proposé de débattre avec Tariq Ramadan à < Ce soir ou jamais >. Depuis la sortie de mon livre, il s’était toujours dérobé. Se sachant en terrain ami, < frère Tariq > a accepté. Quelques jours avant notre face-à-face, j’ai découvert qu’en plus d’un double discours le prédicateur menait une double vie.

Le < duel tant attendu > était annoncé partout. Des femmes m’ont contactée pour me dire que Ramadan était bien pire que ce que j’écrivais. Depuis quelques mois, plusieurs d’entre elles se plaignaient d’un < pervers narcissique > sur des forums, une chaîne YouTube et un blog portant le nom d’un des livres de Ramadan : Mon intime conviction . Toutes ces pages ont été hackées ou ont disparu. Mais celles qui avaient témoigné anonymement ont pu se parler en messagerie privée, jusqu à se rencontrer. C’est ainsi que j’ai pu réunir trois d’entre elles dans un café. Leurs récits se recoupaient et dépassaient tout ce que j’avais pu pressentir.

A les entendre, sa duplicité et sa misogynie n’étaient pas seulement politiques, mais aussi franchement cliniques. Les photos et les messages qu’ elles m’ont montrés me prouvaient qu’ elles disaient vrai quant à la nature intime de leur relation. Elles ne suffisaient pas à prouver les violences. Pour porter de telles accusations sur la place publique, il fallait au moins une plainte. L’ une des filles y était prête. Je I’ai présentée à un juge, à qui elle a redit sa nuit d’horreur : des sévices tombant clairement sous le coup de la loi. Quelques jours après, elle m’appelait pour me demander de tout laisser tomber. Elle venait de recevoir une menace plus explicite que les autres. Elle craquait. Je ne pouvais pas et je ne voulais pas la forcer. Une épreuve terrible l’attendait. Si elle flanchait à ce stade, elle ne tiendrait jamais. Ramadan s’en sortirait, une fois de plus.

Ces femmes ont continué d’alerter à leur manière, sur les réseaux sociaux, et moi, partout où il était possible de mettre en garde contre Tariq Ramadan et son double. Il a fallu huit ans pour que la vérité éclate. Pendant toutes ces années, j’ai souvent repensé à son regard défait à la fin de notre confrontation. Quand deux de ces femmes ont sauté du public pour venir me féliciter et me dire merci devant lui. Ce jour-là, il a su. Qu’un jour,tout se saurait.
C.F.

°°

Le silence de ses amis anglais

Circulez, il n’y a rien à voir. Celui à qui Tony Blair avait confié, juste après les attentats de Londres de juillet 2005, une mission sur le dialogue pacifique entre les religions et qui, depuis, incarne sur les ondes de la BBC et dans les pages des journaux britanniques le visage suave d’un islam progressiste, continue à bénéficier d’une étonnante bienveillance outre-Manche. Enseignant à Oxford (poste financé par le Qatar) depuis une dizaine d’années, il a même réussi à convaincre de nombreux journalistes et universitaires britanniques que le multiculturalisme à I’anglaise I’avait sauvé d’une République française dont les autorités le harcèlent continuellement. Son double discours, celui qu’il livre d’une part en anglais et qui semble respectable et modéré, et celui qu’il livre en arabe, d’une virulence islamiste indéniable, n’a jamais été analysé par des journalistes d’investigation outre-Manche. La nouvelle même des accusations de viol dont il est I’objet en France n’a pas été relayée par les grands médias britanniques, hormis guelques lignes ici ou là.
ll est vrai que, depuis I’affaire Harvey Weinstein, les médias britanniques sont focalisés sur une série de scandales sexuels touchant tous les milieux professionnels, du cinéma au théâtre, et de la presse au palais de Westminster le coeur de la vie politique. Circule ainsi chez les journalistes politiques britanniques une liste d’une quarantaine de noms de députés mâles soupçonnés de harcèlements sexuels en tout genre. Des metteurs en scène reconnus ont dû faire leur mea culpa public pour des affaires remontant aux années 70 et Scotland Yard enquête sur les agissements de Harvey Weinstein sur le sol britannique. Seul probablement le dépôt d’une plainte auprès de la police britannique contre Tariq Ramadan pourrait faire réagir les médias. Aimant prendre le contre-pied de la France, . officiels, journalistes et universitaires britanniques ont tellement érigé Tariq Ramadan en personnalité musulmane fréquentable et distinguée qu’il leur en faudrait beaucoup pour déboulonner le piédestal sur lequel ils ont placé.