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France : Dénoncer un viol : ’Je ne suis pas une balance, mes agresseurs ne sont pas des porcs.’

mardi 21 novembre 2017, par siawi3

Source : http://www.isabelle-alonso.com/non-pas-des-porcs/

Je ne suis pas une balance, mes agresseurs ne sont pas des porcs.

Publié le 17 novembre 2017

par Saratoga

Il y a quarante ans, un vent de liberté de parole a soufflé sur les victimes d’agressions sexistes et sexuelles. Des dizaines d’entre elles ont témoigné en s’appropriant les médias de l’époque : les plateaux de télévision, les livres. Est ainsi paru, aux États-Unis, The courage to heal, un recueil décapant de témoignages de femmes victimes de viol pendant l’enfance. Les femmes de cette génération ont dit que la violence sexiste s’arrêtait ici et maintenant, que c’en était fini du patriarcat. Des lois ont été votées, telle, en France, en 1980, la première loi faisant du viol un crime passible de quinze ans de réclusion criminelle. Puis des associations qui préfiguraient l’actuel SOS Papa sont apparues, et avec elles la théorie anti-scientifique des faux souvenirs. La chape est retombée, les victimes de viol se sont tues.

Il y a vingt ans, un vent de liberté de parole a soufflé sur les victimes d’agressions sexistes et sexuelles. Des centaines d’entre elles ont témoigné en s’appropriant les nouveaux médias de cette nouvelle époque : les forums sur internet. Sur l’ancien site web des Chiennes de garde, par exemple, s’est constitué le fil de discussion « banalités des violences sexuelles » au long duquel, en quelques semaines à peine, plus de six cents femmes ont décrit les violences qu’elles avaient subi, et les symptômes dont elles souffraient encore. J’avais vingt-cinq ans. J’ai expliqué à mes aînées que ce qu’elles n’avaient pas réussi à déclencher à la génération précédente allait enfin se produire, que la violence sexiste s’arrêtait ici et maintenant, que c’en était fini du patriarcat. En France, la notion de viol s’est élargie pour inclure celle du viol sur mineur de quinze ans et aussi celle, encore balbutiante (le consentement des deux époux étant présumé jusqu’à preuve du contraire), du viol conjugal. Puis l’affaire d’Outreau a déporté les projecteurs des victimes de viol vers les dérives judiciaires (tout le monde a oublié aujourd’hui que, dans cette affaire, même si l’on a désigné de faux coupables, de vrais enfants ont été violés pour de vrai). La chape est retombée, les victimes de viol se sont tues.

Aujourd’hui, une fois encore, les victimes de la nouvelle génération entendent souffler le vent de la liberté de parole. Par milliers, elles s’approprient les réseaux sociaux : de « je connais un violeur » sur Tumblr à #balancetonporc. L’actrice américaine Alyssa Milano, qui a relancé le mouvement #metoo, a récemment expliqué dans une interview que la violence sexiste doit s’arrêter ici et maintenant, qu’on doit en finir avec le patriarcat.Le gouvernement français prépare un texte qui inscrira dans la loi le non-consentement présumé de l’enfant (à l’heure où j’écris ces lignes, l’absence de consentement doit être établie au cas par cas, indépendamment de l’âge de la victime) et, en 2010, a enfin disparu de la loi le consentement présumé des deux époux (autrement dit, se marier n’équivaut plus à consentir a priori à tout acte sexuel voulu par le conjoint). J’espère que la chape ne retombera pas. Mais…

La loi progresse avec une lenteur frustrante (on tombe de sa chaise quand on lit que le non-consentement présumé de l’enfant n’y est toujours pas inscrit). Ce qui progresse beaucoup plus vite, en revanche, c’est l’échelle des témoignages. En 1980, Ellen Bass et Laura Davis étaient heureuses de recueillir la parole de soixante personnes. En 1999, les Chiennes de garde étaient heureuses de recueillir la parole de six cents personnes. Aujourd’hui, grâce aux moyens technologiques, les femmes peuvent s’exprimer par milliers, par millions, et choisir le degré d’anonymat qu’elles préfèrent, du témoignage filmé posté sur Youtube au simple #metoo accolé au profil d’un avatar. Mais qui dit changement d’échelle, dit aussi changement de temporalité. Quand j’avais vingt-cinq ans, témoigner prenait du temps. Ellen Bass et Laura Davis avait dû conduire des entretiens. Le forum des Chiennes de garde était modéré a posteriori. On réfléchissait, on revenait en arrière, on pesait les mots – car tout mot est préjugé, connotation.

Hier soir, j’ai passé une heure à lire les tweets #balancetonporc. Ce fut une heure schizophrénique. D’un côté, je suis ravie à chaque fois que la parole des victimes se libère. Mais d’un autre côté, j’ai un gros problème avec l’idée de « balancer » des « porcs ». Moi qui ai, en mon temps et avec les outils de ce temps, dénoncé mes agresseurs, je trouve très important de rappeler que je ne suis pas une balance. Balancer, c’est trahir un clan pour s’attirer les faveurs du clan adverse. Balancer son agresseur, ce serait donc trahir quelqu’un (les patriarches dominants, je suppose) pour s’attirer les faveurs de quelqu’un d’autre (ces odieuses féministes qui empêchent le monde sexiste de tourner en rond). Non, révéler une agression sexiste, ce n’est pas du tout ça. Aucun clan n’est trahi. Aucune faveur n’est obtenue. De la même façon qu’il fallait expliquer, il y a vingt ans, qu’on n’avoue pas un viol car révéler un viol n’est pas un délit dont il faut avoir honte, il est important d’expliquer aujourd’hui qu’on ne balance pas ses violeurs. On les dénonce. Et quand on les dénonce en se contentant, sous couvert d’un pseudo, de dire c’était mon prof, mon parent, mon voisin, mon amant, mon médecin, mon patron : non, ce n’est pas de la délation. C’est la seule chance qu’ont les victimes de dresser ensemble le portrait robot collectif de ceux qui violent : des hommes de toutes origines, de toutes conditions sociales, de tous âges. En l’absence de statistiques officielles sur la question et puisque, dans la plupart des cas, la justice ne nous entendra pas (parce que l’agresseur est mort, ou parce qu’il y a prescription, our parce que nous ne sommes pas encore assez reconstruites pour affronter cette nouvelle épreuve), il faut bien que nous témoignons avec les moyens du bord. Livres confidentiels lus par mille personnes il y a quarante ans, ces moyens du bord sont devenus des plateformes consultables par des millions de personnes. Dommage pour celles et ceux qui voudraient encore croire que les femmes violées sont l’exception.

Mais le hashtag qui fait couler tant d’encre ne s’arrête pas là et poursuit avec : « ton porc ». Au risque de choquer celles qui ont subi les mêmes violences que moi, j’insiste et je le revendique : les hommes qui m’ont violée, agressée, humiliée, insultée ne sont pas des porcs. Pourquoi ? Parce qu’un porc, c’est un animal qui ne peut pas s’empêcher d’être ce qu’il est. Un porc vit couvert de boue, dans la fange… parce que c’est comme ça. Un porc n’est pas gras par méchanceté, par calcul, par intérêt. Il est gras parce que c’est son destin de porc – dans une société où d’autres que lui ont décidé de le faire grossir pour obtenir des jambons – que d’être gras.

Voilà pourquoi mes agresseurs ne sont pas des porcs. Mes agresseurs sont des êtres humains qui savent parfaitement ce qu’ils font, qui ont parfaitement intégré les codes de la société, qui les utilisent à leur avantage, qui les contrôlent. L’homme qui m’a violée ne m’a jamais violée à la table du déjeuner familial, quand il y avait dix témoins. Non, il faisait ça dans ma chambre à cinq heures du matin, quand la maisonnée dormait. Ou dans la cuisine à sept heures du matin, quand seule sa femme était levée, parce qu’il savait – parce qu’il avait fait en sorte d’établir une relation conjugale telle – que sa femme ne le dénoncerait pas. Cette femme qui, vingt ans plus tard, quand je lui ai dit que j’avais été violée par son mari quand j’avais sept ans, m’a traitée de pute.

De la même façon, les multiples hommes qui m’ont agressée verbalement ou physiquement en public – tel cet homme qui s’est masturbé dans mon dos dans le métro jusqu’à ce que, surprise qu’un objet oblong me laboure subitement les cheveux, je me lève de mon siège en hurlant – l’ont fait parce qu’ils savaient parfaitement qu’ils ne risquaient rien. Dans le métro dont je viens de parler, un autre homme était assis en face de moi. « Vous ne pouviez pas me prévenir que quelqu’un faisait ça dans mon dos ? » lui ai-je crié, une fois l’agresseur enfui sur le quai. L’homme spectateur m’a regardée d’un air goguenard : « Je me suis dit que vous deviez aimer ça. » Pour information, ce qui m’a le plus traumatisée ce jour-là, ce n’est pas qu’un inconnu me touche brusquement les cheveux avec son pénis (ce qui pourtant, rappelons-le, est une agression sexuelle au sens de la loi). C’est qu’un inconnu assiste à toute la scène, sans intervenir, le sourire aux lèvres, en empathie totale avec l’agresseur et non avec moi.

Les agresseurs ne sont pas des porcs et les témoins qui préfèrent se rincer l’œil plutôt que d’intervenir (combien de collègues rient des agressions verbales à mon encontre au lieu de protester) ne sont pas des porcs non plus. Tous ces hommes ont intégré, et revendiquent, le fait que le corps des femmes appartient à l’espace public. Une femme qui traverse l’espace public, c’est un corps à prendre, à insulter, à humilier, à siffler, à commenter, selon l’envie du moment. Si elle ne voulait pas qu’on l’emmerde, elle n’avait qu’à rester chez elle, hein, cette conne qui traverse mon espace et qui a l’outrecuidance de croire qu’elle n’a pas de compte à me rendre. Et malheureusement, au fil des générations, de mère en fille, les femmes intègrent elles aussi cette règle. Apprennent à s’habiller, à marcher, à s’exprimer dans la limite du fait que l’espace public ne leur appartient pas. Les petites filles lèveront moins souvent la main en classe. Les femmes en jupe s’assoiront les jambes bien serrées dans l’autobus. Et quand l’une d’elles leur confiera un jour, les larmes aux yeux, une sortie en boîte bien arrosée transformée en cauchemar par celui qu’elle s’imaginait être un type bien, elles commenceront par chercher l’erreur… du côté des comportements de la victime : « Oui, mais si tu l’as allumé toute la nuit, comment t’étonner que les baisers ne lui aient pas suffi et qu’il ait voulu le rapport sexuel complet ? »

Dans un monde de porcs, ne pas se faire emmerder exige d’éviter les porcs. Dans un monde sexiste, ne pas se faire emmerder exige de transformer la société et d’éduquer tous les enfants, filles et garçons, pour bien leur faire comprendre que les femmes sont des êtres humains à part entière à qui revient de droit la moitié de l’espace public. Quand je m’assois dans le métro, l’espace qui correspond à mon siège me revient, et toi l’individu qui écartes tes jambes à dix heures dix en face de moi, tu es en tort. Si je te laisse te comporter de cette façon, je te confirme implicitement que l’espace public t’appartient à toi avant de m’appartenir à moi. C’est un nouveau grain déposé dans le terreau du sexisme. Voilà pourquoi je me dois (je nous dois à toutes) de dire : « Vous pouvez décaler vos jambes, s’il-vous-plaît ? Vous empiétez sur mon espace. » Dans quatre-vingt-dix-neuf pourcent des cas, l’individu en question me répondra par une insulte : « salope », « mal baisée », « va chier ailleurs », « oh la la, elle prend ses désirs pour des réalités, celle-là » (et j’en ai entendu tellement d’autres). Mais, au moins, il n’aura pas eu en face de lui, pour la millième fois, une personne prête à lui concéder le fait que l’espace public lui appartient à lui en priorité. Dans mes (rares) moments d’optimisme fou, je me prends à rêver que cet individu, lassé de devoir répondre « salope » quarante fois par jour à chaque femme lui opposant qu’il empiète sur son espace, finira par trouver plus simple de replier ses jambes.

Les violences les plus graves – les viols et les agressions sexuelles perpétrés dans le secret du cadre privé et, très souvent, familial – naissent du terreau du sexisme, un terreau alimenté chaque jour, grain par grain, par les inconvenances, les incivilités, les insultes, mais aussi l’indifférence, la complaisance, la complicité, de ceux (et celles) qui, dans l’espace public, souhaitent que le corps des femmes ne soit jamais rien d’autre qu’un mobilier urbain supplémentaire. Il y a un véritable système de pensée derrière tout ça. Avec des intérêts (notamment financiers), des volontés, des choix. Du vrai travail d’être humain.

On m’opposera bien sûr le sempiternel « second degré », cette expression française qui, parfois, ne me semble avoir été inventée que pour habiller la violence verbale d’un faux costume humoristique. Porc, c’est du second degré ! Ils nous traitent de salopes, on les traite de porcs, c’est de bonne guerre ! Attention au retour de bâton. Une insulte, c’est une arme. La personne insultée peut vous l’arracher des mains. Traitez les femmes de chiennes, elles se revendiqueront Chiennes de garde. Traitez les femmes de putes, elles se revendiqueront Ni putes ni soumises. Traitez les homosexuel-le-s de tous les noms, elles/ils en feront des slogans pour la Gay Pride. Traitez les violeurs de porcs, ils se réfugieront dans la fange avec délice : que voulez-vous, Madame la juge, je suis un porc, c’est comme ça, quand je vois une chatte, c’est plus fort que moi, faut que j’y mette la main. C’est pas de ma faute, à moi : c’est la biologie, c’est la testostérone, c’est la tradition, c’est le bizutage, c’est la pression du groupe, c’est le rituel de passage…

#MeToo #MoiAussi j’ai été violée. Par des êtres humains conscients de leurs actes, pas par des porcs. Des criminels à qui ne sied qu’un seul qualificatif : violeur.