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France : De la liberté d’expression au lynchage numérique

lundi 27 novembre 2017, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/debattons/editos/vite-un-bouclier-contre-la-haine

Vite, un bouclier contre la haine !

Publié le 26/11/2017 à 16:43

Caroline Fourest

La liberté d’expression se noie dans un océan de haine, faite de lapidation numérique et de chasse aux sorcières anonymes. Le bûcher consume ceux qui osent dire et parler. La censure ne vient plus d’en haut mais d’en bas, de l’interactivité, de cette meute de trolls enragés, d’où surgissent parfois de vrais agresseurs et même des tueurs.

C’est l’histoire d’une courageuse qui a osé dénoncer son violeur dont le nom est lapidé en place publique. C’est l’histoire d’un jeune journaliste qui ne peut plus dénoncer le harcèlement sexuel sans être harcelée. Et même d’une journaliste qui ne peut plus parler de ces menaces sans être menacée ! C’est l’histoire d’un journal satirique qui ne peut plus dessiner un prophète ou même un gourou, ni barbu ni même moustachu, sans finir lynché puis massacré, puis lynché à nouveau. D’une dessinatrice qui continue de dessiner avec un pistolet sur la tempe. Au point de se retirer un temps du monde des réseaux sociaux pour respirer.

C’est l’histoire d’un ancien directeur de Charlie, à qui on a tellement craché à la gueule, qu’il ne peut plus donner de conférence sans protection, et dont la protection vient encore de ceinturer un furieux qui voulait l’agresser. C’est l’histoire d’un spécialiste des questions de terrorisme qui vit sous protection policière depuis des années en France, après avoir survécu à des attentats en Algérie. C’est l’histoire d’une journaliste qui travaille sur tous les intégrismes, dont l’adresse a été dévoilée par les uns et le code de porte par les autres.

On ne peut plus critiquer une députée anti-Charlie sans étouffer sous les tonneaux de merde raciste

Il y a tellement d’histoires. Tous les jours, des journalistes ayant des noms juifs se font prendre en chasse à la fin de leurs articles, traqués par les complotistes, dénoncés par les « nouveaux antiracistes » antisémites, avant d’être exposés en pyjama rayé sur la fachosphère. On ne peut plus critiquer une députée anti-Charlie sans étouffer sous les tonneaux de merde raciste déversés par l’extrême droite.

L’ancienne garde des Sceaux ne peut défendre l’égalité sans qu’on lui tende des bananes, sans que ses détracteurs ne se transforment en singes pour beugler. L’ancien Premier ministre ne peut dénoncer l’intégrisme et l’antisémitisme sans récolter des kilomètres de messages invitant à le broyer, à le renvoyer dans son pays d’origine ou le montrant avec une étoile de David aux fesses. Quand il ne se fait pas traiter de « Déat » ou de Torquemada dans la bonne presse.

Il faut dompter cette haine, et vite, avant qu’elle ne nous déshumanise tous
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Les politiques ont du cuir. Ils prennent des coups mais peuvent les rendre. Il leur arrive de vouloir faire « rendre gorge » - littéralement, « faire recracher » les insultes qu’on leur jette au visage. C’est un tort de vouloir « écarter du débat » quiconque, même ceux qui facilitent les appels au meurtre. Mais reconnaissons qu’on a le droit de le penser. A force de transformer certains hommes politiques en cibles, en canettes sur des stands de tir, il finira par y avoir un mort. Et les lyncheurs réaliseront peut-être que nous n’étions pas à la fête foraine.

Des journalistes et des dessinateurs ont déjà succombé aux attaques terroristes. Des attentats racistes ont frappé au Canada. Va-t-on attendre que plus personne n’ait envie de s’engager ou de parler, voire tout simplement d’être, avant de réagir ? Il faut dompter cette haine, et vite, avant qu’elle ne nous déshumanise tous. Remettre du droit et de la civilité dans nos échanges. L’appel au meurtre, à la haine et à l’extermination ne relève pas de la liberté d’expression, mais d’une sanction.

Notre droit est bien fait. Il suffit de l’appliquer. Mais le droit n’est rien sans la force de la République. Les haineux sont trop nombreux. Les cibles sont épuisées. Elles n’ont pas la patience, ni les moyens, de porter plainte chaque fois qu’un commentaire menace sur Internet. Il faut du renfort. Un Etat qui protège. Ce gouvernement, si sensible aux questions numériques et à la bienveillance, doit mettre en place un « bouclier numérique ». Un procureur spécial, entièrement dédié et autorisé à s’auto saisir chaque fois qu’une personne est lynchée de façon à mettre en danger son intégrité. Il en va de la qualité de notre débat public, et de notre démocratie. En un mot, de la qualité de nos vies.