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Algérie - France : ’L’art de perdre’, les harkis sous silence

Book Presentation

dimanche 3 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.babelmed.net/letteratura/236-algeria/14225-lart-de-perdre-dalice-zeniter.html

L’art de perdre, d’Alice Zeniter

Djalila Dechache

12/10/2017

L’art de perdre, d’Alice Zeniter

Ce livre arrive en réponse à une nécessité : Alice Zeniter le rappelait récemment lors d’une interview en disant que « cette histoire n ‘a pas eu sa place dans la littérature », ni ailleurs est–on tenté d’ajouter. A plus forte raison celle des Algériens harkis, engagés dans le contingent des supplétifs de l’armée française. Ceux-là seront bannis des deux côtés de la Méditerranée jusqu’à notre époque récente. C’est qu’il faut avoir le recul inévitable pour pouvoir écrire sans tomber dans les pièges du fantasme et de l’interprétation.

Cette date de 1830 sur laquelle le livre s’ouvre et se referme bien trop vite, provoque immédiatement un réflexe particulier tant elle est chargée d’un pan dramatique de l’histoire aux séquelles visibles.

Il est utile de rappeler les raisons stratégiques qui ont poussé la France à la conquête de l’Algérie et souligner que « le coup de l’éventail », datant d’avril 1827, qui a longtemps fait office d’explication dans les livres d’écoliers, n’en est qu’un aspect mineur. L’autre raison est bien plus grave, traduisant l’essoufflement de la monarchie française à la recherche d’une ère nouvelle afin de se constituer un autre destin.

D’autre part, on ajoutera que dans chaque famille française et dans chaque famille algérienne il existe une relation indéfectible de premier, deuxième ou troisième degré qui lie les deux sociétés. C’est dans ce sens que les deux Etats devraient faciliter davantage les échanges, les déplacements des personnes, afin de participer collectivement à une une relation pacifiée. Comme ce n’est pas le cas, des contentieux persistent parce qu’incompris et non résolus.

Dans les familles, les Algériens d’une manière générale ne parlent pas, n’aiment pas parler de « ça », c’est -à-dire du temps de la colonisation lorsqu’ils avaient des papiers d’identité française, ni de la guerre, ni du 17 octobre 1961, ni du 8 mai 1945 et encore moins des harkis. Naïma l’héroïne du livre va s’y heurter aussi.

C’est ce lourd silence qui est légué aux enfants le front bas, un silence chargé d’atteintes et de blessures sur les hommes comme sur les femmes, de mort avec ses innombrables cadavres, de tortures, et disons-le, d’humiliations. De ces stigmates persistantes comme en ont produit la colonisation et la guerre. Un héritage bien lourd et encombrant qui fait souvent des Algériens hors de chez eux des déracinés, des émigrés perpétuels, des écorchés devenus étrangers à eux-mêmes.

Un terme revient à plusieurs reprises comme une excuse ou un acte de passivité qui n’en est pas une : Il s’agit de « Mektoub ». Connoté négativement, il signifie que « le Croyant a une confiance sans limites dans son Créateur » (Dictionnaire des symboles musulmans, Malek Chebel). Le Mektoub c’est aussi que chacun agisse en faisant sa part sans attendre qu’un « miracle » se produise.

Sur un ton alerte et frais Alice Zeniter raconte cette histoire à plusieurs voix, détaille la vie quotidienne au pays, en Kabylie d’une famille comme les autres. Puis l’exil, les enfants, le travail aliénant, la vie perdue, brûlée entre renoncements et rêves enfouis. « Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout » dit Naïma, qui elle aussi cherche et se questionne.

Pour autant, est-ce le lot de tous les candidats à la migration ? Oui et non, sauf que celui qui quitte contraint, terre, langue, famille, culture et enfance, au motif de guerre suite à longue et dure colonisation de peuplement, saigne et souffre davantage, ne se remettant jamais tout à fait pas de ce déchirement. D’ailleurs comment le pourrait-il ?

Naïma ne connaît pas la langue arabe, Hamid son père arrivé en 1962, devenu adulte en France a « voulu effacer l’Algérie de sa mémoire », en se mariant avec Clarisse, son grand-père Ali quant à lui, a fait un choix lourd de conséquences à en perdre son « âme », son honneur. Comment vivre avec ce fardeau aujourd’hui ?

Ali, Hamid, Naïma et tous les autres sont embarqués dans un voyage qui ne finit jamais…

A qui s’adresse ce livre ?

C’est la question que l’on peut se poser. Avec son titre énigmatique, il s’adresse à tout Algérien et à tout Français, mais également à toute personne qui s’intéresse à cette partie du monde méditerranéen.

L’auteure, petite fille de harkis soulève le voile du silence, en narrant cette tragédie sur trois générations Ali, Hamid et Naïma. Cependant Alice Zeniter n’est pas la première à s’engager sur la voie de la reconnaissance, citons notamment le remarquable travail de Fatima Besnaci-Lancou qui a contribué à mettre fin à l’amnésie générale sur les camps de transit entourés de barbelés situés à Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales. Egalement le travail de Dalila Kerchouche en éditant son livre « Mon père, ce harki. »

Ce qui importe maintenant est qu’Alice Zeniter donne une voix et un corps, une langue, une force aux oubliés de l’histoire. Et ce n’est pas rien.

Son livre qui a déjà été salué et couronné par plusieurs prix, est pressenti pour d’autres encore plus conséquents. Ce serait réparation s’il obtenait une gratification de cette nature, insuffisante certes, mais une réparation pour commencer à se retrouver.

Alice Zeniter, L’art de perdre, éd. Flammarion, Paris, 2017.