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Catalogne : Avant le scrutin du 21 décembre

lundi 4 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.gaucherepublicaine.org/europe/la-crise-catalane-espagnole-theatre-actrices-et-acteurs-style-et-scenario-machinerie-sous-la-scene/7400831

La crise catalane espagnole : théâtre, actrices et acteurs, style et scénario, machinerie sous la scène Vers le scrutin du 21 décembre – chronique n°1

mercredi 15 novembre 2017

Par Alberto Arricruz

La revendication séparatiste catalane n’a jamais quitté la scène en Espagne, depuis le 18ème siècle. Tout au plus a-t-elle été étouffée, durant quarante ans au 20ème siècle, par le pouvoir fasciste de Franco, l’un des régimes les plus criminels de son temps.

De 1701 à 1714, la guerre de succession d’Espagne a opposé Louis XIV aux autres puissances européennes, après que le dernier Habsbourg d’Espagne, descendant de Charles Quint, soit mort sans laisser d’héritier. Au bout de 12 années harassantes de guerre en Europe, les grandes puissances ont négocié des compromis dont on peut encore voir les résultats : Gibraltar britannique, les possessions françaises en Amérique cédées à l’Angleterre, le Roussillon et Franche-Comté revenant à la France…

Aux sources du « catalanisme »

Le point zéro du « catalanisme » est le siège suivi de la chute de Barcelone le 11 septembre 1714, dans un assaut commandé par un prince français contre les restes d’un corps militaire anglais retranché dans la ville. Le nouveau roi bourbon espagnol, installé par Louis XIV, abolît la principauté de Catalogne, priva ses nobles des privilèges dont ils jouissaient, et imposa à Barcelone des sanctions urbaines et économiques qui se prolongèrent plus de cent ans…

Trois siècles plus tard, les supporters indépendantistes du Football Club de Barcelone – le fameux Barça – hurlent passionnément « Indépendance » à la 17ème minute et la 14ème seconde de chaque match. Le 11 septembre de chaque année, la « Diada », devenue sous l’égide du gouvernement autonome catalan une grand-messe indépendantiste, met en scène la conviction des nationalistes catalans d’être occupés par les Espagnols.

Cette croyance puissante se construit, comme toute cette catégorie de sentiments, sur des bases fictionnelles modernes qui ont gagné le statut de vérités absolues dans les cœurs d’une bonne moitié de la population catalane.

Depuis des années, l’union de droite bourgeoise CiU (devenue PdeCAT) et le parti « gauche républicaine de Catalogne » ERC utilisent les pouvoirs très étendus de la « Generalitat » (gouvernement catalan) pour renforcer la légende catalaniste, la reconduisant dans une présentation mythique de la guerre civile (de 1936 à 1939) révisée en affrontement entre Espagnols fascistes et Catalans républicains.

Depuis la « transition démocratique » postfranquiste, la CiU (alias « parti des 3% » parce qu’il prend 3% des marchés publics en commissions occultes) du grand banquier Jordi Pujol a dirigé la Catalogne.

À la tête de la « Banque catalane » fondée par son père, Pujol en provoqua la banqueroute en 1982 mais échappa aux poursuites grâce aux pressions sur la Justice du gouvernement espagnol socialiste de Felipe Gonzalez. Tout en planquant près de 2 milliards d’euros en Andorre, Pujol dénonça en meeting la faillite de la Banque catalane comme étant un complot espagnol pour priver la Catalogne des outils de sa souveraineté. En 2014, cerné par les enquêtes anticorruption, Pujol avoua le montant de son magot ; mais en bon parrain, il a mis les fraudes au nom de son fils, en prison à sa place.

Après trente ans de présidence Pujol de la Generalitat puis une parenthèse de gauche, c’est son héritier politique Artur Mas qui a prolongé le pouvoir de la CiU en Catalogne. Fin 2015, il cédait sa place à son camarade Puigdemont – aujourd’hui réfugié à Bruxelles.

Le déclenchement du « Procés » indépendantiste

Pourquoi les souverainistes catalans, qui dirigent tranquillement la « Generalitat » et s’enrichissent sur elle depuis près de quarante ans, sont-ils devenus indépendantistes, au point de proclamer la république catalane et de risquer la prison ?

Le 15 juin 2011, une puissante manifestation du mouvement des Indignés – révolte massive de la jeunesse dans toutes les villes d’Espagne surgie le 15 mai précédent – cernait le parlement catalan, obligeant Artur Mas à rebrousser chemin car sa voiture était assaillie et à prendre l’hélicoptère.

Le gouvernement de droite catalaniste était à l’avant-garde des politiques d’austérité et de liquidation des acquis populaires, impulsant à toute vitesse la destruction des protections sociales et privatisant à tour des bras les hôpitaux – au profit de la société de son ministre de la santé. Dans la répression des Indignés et les expulsions des surendettés par milliers de leurs logements, la police catalane (Mossos) a excellé dans la violence mieux encore que la police espagnole.

Le parti socialiste au pouvoir à Madrid était profondément discrédité par le virage du chef du gouvernement Zapatero vers la politique d’austérité brutale réclamée par la commission européenne. Le PSOE s’alliait en 2011 avec le parti de droite PP pour imposer en une nuit la modification expresse de la constitution espagnole : le remboursement de la dette aux banques est devenu la première obligation de l’État, des gouvernements autonomes et de toutes les collectivités publiques d’Espagne.

En novembre 2011, le PSOE est balayé aux élections et le très réactionnaire Mariano Rajoy, secrétaire général du PP, prend la tête du gouvernement. Fort de la majorité absolue au Parlement, il n’a pas besoin – pour la première fois depuis 1977 – des voix des partis de droite catalan et basque pour gouverner. Ce point est crucial : depuis 1982, le PSOE et le PP se sont succédés au gouvernement espagnol en négociant l’appui des partis nationalistes de droite basque et catalan, qui passaient de l’un à l’autre sans état d’âme.

Pour maintenir son capital électoral alors qu’il poursuit la politique d’austérité brutale des socialistes, Rajoy a essayé d’empêcher l’adieu aux armes du groupe terroriste basque ETA ; il a fait annuler des clauses essentielles du nouveau statut autonome de Catalogne, déclenchant l’indignation nationaliste.

Occuper le terrain en faisant monter la tension avec les nationalistes et indépendantistes permet de mobiliser les passions nationales, très ancrées dans toute l’Espagne, pour faire oublier la violence de sa politique et l’ampleur impressionnante de la corruption des élus du PP à tous les niveaux : 850 élus et dirigeants inculpés aujourd’hui (dont l’ancien secrétaire général du FMI), 12 d’entre eux morts juste avant de déclarer devant le juge, tous les trésoriers du PP mis en cause, le président Rajoy lui-même mis en cause pour corruption par le chef de la police antifraude, plusieurs dizaines de milliards d’euros détournés chaque année… La deuxième marche du podium de la corruption est assez disputée, entre le parti de droite « pujoliste » catalan et le parti socialiste notamment par sa branche d’Andalousie.

Cette stratégie de Rajoy est la chance que saisissent les dirigeants catalans, inquiets autant que lui de l’ampleur de la contestation sociale puisqu’ils appliquent la même politique violemment antipopulaire.

Le pari de la surenchère nationaliste sur la question territoriale est la réponse des castes gouvernantes au mouvement des Indignés et à l’impressionnante montée des luttes. Le surgissement surprise de Podemos aux élections européennes de 2014, puis la vague de victoires municipales des Indignés en 2015, ont renforcé le choix de la tension poussé par Rajoy depuis Madrid et par CiU et ERC depuis Barcelone : pour étouffer la contestation sociale, lançons les trains de la passion nationaliste l’un face à l’autre, et accélérons.

2016, l’accélération

Avril 2015 : les candidatures de rassemblement progressiste montées par Podemos emportent les municipalités de la majorité des grandes villes : Madrid, Saragosse, Saint-Jacques de Compostelle, La Corogne, Cadiz, Valence… Barcelone, dont le maire est désormais Ada Colau, leader du mouvement contre les expulsions : imaginez que le président du DAL devienne maire de Paris, par exemple.

Décembre 2015 puis juin 2016 : Podemos, en coalition avec le mouvement d’Ada Colau « En Comu », est le premier parti en Catalogne lors des élections législatives.

Pour rester au pouvoir, droite catalane et droite espagnole doivent accélérer. Les provocations et ultimatums s’enchaînent entre les dirigeants de la coalition au pouvoir en Catalogne et le PP à Madrid, jusqu’à l’annonce du « référendum » catalan du 1er octobre 2017, la répression de cette journée par le gouvernement Rajoy, la « déclaration unilatérale d’indépendance » (DUI) par Puigdemont – dont on ne saurait dire si elle a été émise ou pas, dans un numéro de contorsion verbale historique – puis la prise de contrôle de la Generalitat par Madrid, la fuite à Bruxelles de Puigdemont et l’entrée en prison de ses adjoints.

Panorama après l’accélération indépendantiste :

La Generalitat, gouvernement autonome catalan d’origine républicaine réinstallé par le gouvernement de transition d’Adolfo Suarez en septembre 1977 – donc avant même la rédaction de la nouvelle constitution – est de fait suspendue.
Le PP, parti ayant le moins de voix de tous les partis en Catalogne, gouverne la région.
La « République » catalane censée mettre à bas la Monarchie espagnole n’est même pas une tragédie, c’est une farce.

Mais le panorama est sombre aussi pour le système politique espagnol. L’équilibre des forces installé au cours de la transition démocratique – appelée souvent par Podemos « régime de 1978 », année d’entrée en vigueur de la nouvelle constitution – est totalement brisé :

Le PP, avec l’appui du Parti socialiste PSOE, a jeté en prison les dirigeants du parti historique de droite catalan, jusqu’alors un des piliers du système.
Le parti socialiste, qui était jusqu’en 2011 l’épine dorsale du régime de 1978, a entériné toutes les décisions de Rajoy – à qui il avait permis d’accéder au pouvoir à l’été 2016 après des mois de blocage. Pourtant le secrétaire général du PSOE Pedro Sanchez, viré par son appareil en 2016 pour avoir tenté de prendre le pouvoir en coalition avec Podemos et… les partis catalans et basques, avait gagné la primaire socialiste en juin en promettant notamment de virer Rajoy.
Le PP est lui-même concurrencé sur sa droite par le parti Ciudadanos, du catalan anti-indépendantiste Albert Rivera – qui a l’appui de l’ancien président du gouvernement et leader du PP José Maria Aznar.
Le gouvernement PP est privé de l’appui indispensable du parti nationaliste basque, sans qui il ne peut pas faire voter le budget – l’Espagne va aborder 2018 sans budget de l’État.
Le roi bourbon d’Espagne, changé en 2014 pour retrouver le prestige perdu de la monarchie, s’est positionné en opposition dure contre le mouvement catalan et avalise la suspension de la Generalitat, dont la restauration a été pourtant un acte fondateur du régime de 1978, et de la légitimation de la Couronne…

Le bloc monarchique formé par la Couronne, les partis PP, PSOE et Ciudadanos, ainsi que par l’appareil médiatique aux mains d’une oligarchie muée de franquiste à démocrate (voire « de gauche ») sous l’égide du propriétaire du groupe PRISA Juan-Luis Cebrian (dont le fleuron est « El Pais »), ce bloc s’est regroupé en pack pour renouveler sa domination, imposant une solidarité spectaculaire de ses différentes composantes, pourtant en rude compétition, autour du PP conduit par Rajoy.

Grâce à l’aventurisme irresponsable des catalanistes de droite convertis en indépendantistes pour sauver leur domination, alliés à la « gauche » indépendantiste-centriste d’ERC et à l’extrême-gauche indépendantiste qui se croit révolutionnaire de la CUP (qui menace en meeting les « traîtres » que sont Podemos et la mairesse de Barcelone Ada Colau), le bloc monarchique a trouvé l’opportunité historique de restaurer sa domination menacée par le mouvement des Indignés et les luttes sociales puissantes en Espagne.

Il le fait par une régression inédite des normes démocratiques, la prison pour des opposants politiques autrefois alliés, le retour en force des fascistes et des néo-nazis dans les rues grâce aux manifestations « patriotiques »…

Vers les élections au parlement catalan

En suspendant les institutions catalanes, Rajoy a annoncé la dissolution du parlement catalan et convoqué de nouvelles élections pour le 21 décembre prochain.

Mais les Catalans sont prévenus par le PP : ils doivent bien voter, c’est-à-dire pour ceux que Aznar appelle les « constitutionnalistes » face aux ennemis de la démocratie : PP, PSOE ou Ciudadanos. Si les indépendantistes gagnent encore, le pouvoir central annonce déjà qu’il gardera le contrôle de la Catalogne.

Après avoir tenté durant quelques jours de refuser la légitimité du nouveau scrutin, les partis indépendantistes ont décidé d’aller aux élections, avec l’espoir de gagner à nouveau.

Mais cette fois, CiU – qui s’appelle maintenant PdeCAT – et ERC ne renouvellent pas la coalition « Junts pel Si », qui avait raté la majorité au scrutin de septembre 2015 mais avait ensuite pu compter sur les députés de la CUP.

La CUP, après un très bon résultat en 2015 sur un discours anticapitaliste et la promesse de faire tomber le pouvoir de droite en Catalogne, était devenue la pièce manquante de l’aventure et le soutien décisif de cette même droite. La CUP va aux élections avec l’espoir de conserver cette influence.

Les dirigeants catalans de Podemos ont tenté de tourner le dos au parti « En Comu » d’Ada Colau pour s’allier avec les indépendantistes. Mais la direction nationale de Podemos, clairement anti-indépendantiste, a engagé directement un référendum auprès des adhérents en Catalogne, obtenant une participation record de plus de 15 000 votants et 72% pour s’allier avec le parti d’Ada Colau.

Le secrétaire général de Podemos en Catalogne a été viré, et la coalition « CatComu/Podem » sera conduite par Xavi Domenech. Avec son mandat de député au parlement espagnol dans le groupe de Podemos, Domenech a gagné une forte notoriété qui manquait aux têtes de file de la même coalition en septembre 2015.

Le PP espère faire un bon résultat, mais s’attend à rester lanterne rouge en influence électorale en Catalogne. Ciudadanos mise tout sur sa dirigeante catalane Inès Arrimadas, très soutenue par les médias, et croit pouvoir gagner le scrutin catalan.

Le PSOE présente son leader catalan Miquel Iceta, qui essaye de se décoller de l’image de menteur et de béquille du PP que risque de traîner le secrétaire général Sanchez. Iceta doit aussi faire oublier la vague de départs et de démissions provoquée par le soutien du PSOE à la politique répressive du PP.

Les partis du bloc PP/PSOE/Ciudadanos présentent l’enjeu comme se résumant à un vote anti-indépendantiste face à un vote antiespagnol, tentant de rejeter Podemos dans le camp d’en face. Les partis du bloc indépendantiste tentent de regagner l’élection, même de justesse comme en septembre 2015. L’extrême-droite montre son nez, espérant sortir de la marginalité électorale où elle est confinée depuis quarante ans.

La division entre ceux qui se sentent Catalans en excluant l’Espagne et ceux qui se sentent Espagnols (mais jusqu’à présent pas en excluant l’identité catalane) partage la société catalane en deux moitiés presqu’égales.

La logique de plébiscite est à l’œuvre. À l’exception de Podemos tous ont besoin d’augmenter encore la tension, malgré les dégâts déjà causés et les dangers qu’elle fait peser à la démocratie et à la paix civile.

Au cours des prochaines semaines, nous ferons une revue des projets politiques et des stratégies des acteurs de l’élection.

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Source : http://www.gaucherepublicaine.org/europe/ni-dui-ni-155-tentative-de-lexique-pour-la-crise-catalane-espagnole/7400893

« Ni DUI ni 155 » : Tentative de lexique pour la crise catalane espagnole Vers le scrutin du 21 décembre – chronique n°2

jeudi 30 novembre 2017

Par Alberto Arricruz

Suite de l’article du 15 novembre (chronique n°1)

Ces dernières semaines, la Catalogne espagnole mais aussi Madrid ont connu des manifestations géantes, « contre la DUI », « contre le 155 », et bien entendu « ni DUI ni 155 » …

Comment dépasser le moment de sidération que peuvent provoquer ces mots d’ordre magnifiquement abscons scandés par des centaines de milliers de personnes, apportant une couleur surréaliste à la crise ? Les nouvelles élections au Parlement catalan en vue (le 21 décembre), un petit lexique s’impose.

DUI

Le 6 septembre dernier, la (très courte) majorité de députés indépendantistes (alliance improbable de l’extrême gauche trotskyste libertaire de la CUP et des vieux partis catalans bourgeois) forçait l’organisation d’un référendum unilatéral d’indépendance, au cours d’une séance du Parlement catalan où ces partis démontraient avec éclat leur mépris de la démocratie parlementaire.

La loi convoquant le référendum le 1er octobre prévoyait que, deux jours après la proclamation des résultats donnant la majorité au « oui », l’indépendance sous forme de République devrait automatiquement être proclamée. Avec 43% de participation et 90% de « oui » parmi ces votants, les dirigeants de la Generalitat se sont crus légitimes à proclamer l’indépendance…

Mais la Déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) a-t-elle été prononcée ?Le 10 octobre dernier,Carles Puigdemont, président du gouvernement autonome,la proclamait devant les députés du Parlement catalan, déclenchant l’explosion d’enthousiasme des milliers de manifestants rassemblés à l’extérieur. Enthousiasme qui dura… six secondes. Car après la phrase « j’assume (…) devant le Parlement et nos concitoyens, le mandat du peuple que la Catalogne devienne un État indépendant sous la forme d’une République », Puigdemont poursuivait : « nous proposons que le Parlement suspende les effets de la déclaration d’indépendance pour (…) un dialogue sans lequel il n’est pas possible de parvenir à un accord pour une solution. »

Puigdemont avait fait le pari que cette déclaration/suspension créerait une situation propice à la négociation entre indépendantistes et gouvernement espagnol, pour obtenir une autonomie élargie – et donc… pas l’indépendance.

Après les scènes choquantes de répression policière contre les votants au référendum, plusieurs poids lourds de la scène européenne ont été approchés par Puigdemont pour mettre en place une médiation : Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair et spécialiste de la médiation des conflits, Heinz Fischer, ancien président autrichien, Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne et du gouvernement italien…et même Frans Timmermans, premier vice-président de la Commission européenne,

Rajoy s’y opposa, dictant la position du roi d’Espagne Felipe VI, et obtenant le soutien des institutions européennes. Après plusieurs jours de flottement, et alors qu’il aurait pu convoquer des élections qui auraient empêché l’intervention du pouvoir espagnol, Puigdemont faisait voter la création de la République indépendante de Catalogne par son Parlement le vendredi 27 octobre, et partait se réfugier à Bruxelles.
155

L’article 155 de la constitution espagnole prévoit la suspension des pouvoirs des institutions autonomiques au cas où ces institutions violeraient gravement la légalité.

Pour l’appliquer à la Catalogne, il fallait que le gouvernement catalan fasse la fameuse DUI. Problème : après la non-déclaration d’indépendance catalane le 10 octobre, Rajoy a dû réclamer à Puigdemont qu’il précise s’il avait ou non déclaré l’indépendance, lui promettant l’application de l’article 155 dans ce cas. Puigdemont répondait que, si le gouvernement appliquait l’article 155, il proclamerait l’indépendance…

Finalement, Rajoy convoquait le chef du parti socialiste PSOE et le chef du parti de droite Ciudadanos (concurrent du PP et né en Catalogne) pour accorder avec eux les conditions d’application de l’article 155.Sanchez, secrétaire général du PSOE, acceptait une application « modérée » de l’article 155 en échange de l’ouverture d’une discussion sur une réforme constitutionnelle, dans une commission parlementaire présidée par un socialiste.

Après quoi, Sanchez découvrait à la télé l’annonce par Rajoy d’une prise de contrôle totale de toutes les institutions catalanes par le gouvernement et l’incarcération des membres du gouvernement catalan à la demande du procureur aux ordres du PP. Rajoy a bien précisé que tout cela se faisait avec l’accord des socialistes. Quant à la commission parlementaire de réforme « arrachée » par Sanchez, le PP et Ciudadanos l’ont sabotée dès sa première séance.

Les ministres PP du gouvernement central assument toutes les fonctions du gouvernement catalan, alors que le PP est en Catalogne le parti le moins voté.Beau résultat pour le secrétaire général socialiste, élu par sa base en juin sur la promesse de virer Rajoy par une motion de censure, défendre le caractère plurinational de l’Espagne et s’allier prioritairement avec Podemos…
Generalitat

Au 13ème siècle, le roi d’Aragon réunissait annuellement une assemblée formée du clergé, de la noblesse militaire et la noblesse royale, les « Cortes catalanas ». Cette assemblée disposait d’une commission permanente, la « Diputacion del General », qui recouvrait les impôts appelés « généralités ». À partir du 14ème siècle cette instance, qui au fil du temps passa à s’appeler simplement « Generalitat », assuma des pouvoirs politiques et se dota d’un président et d’un exécutif.

Les Bourbons, vainqueurs de la guerre de succession d’Espagne, mirent fin à la Generalitat en 1716. Lors de l’avènement de la deuxième République espagnole en 1931, la Catalogne retrouvasa Generalitat. Suspendue entre 1934 et 1936 après (déjà) une première déclaration d’indépendance de la Catalogne, la Generalitat est à nouveau supprimée par Franco à l’entrée des troupes fascistes à Barcelone en février 1939.

Mais cette institution, devenue le réceptacle de la souveraineté catalane, se maintint en exil. D’abord présidée par Josep Irla après que le président Companys ait été livré à Franco par Pétain puis exécuté, la Generalitat passa à être présidée par Josep Tarradellas en 1954. C’est ce président qui fut rappelé en Espagne en 1977 pour y réinstaller la Generalitat le 17 octobre 1977, à l’initiative de l’audacieux président du gouvernement post-franquiste Adolfo Suarez.

Avant même l’adoption de la nouvelle constitution espagnole en décembre 1978, la restauration de la Generalitat, morceau historique de la deuxième République, trouva place dans la monarchie héritière de Franco, marquant de fait la fin du régime fasciste. La monarchie donnait à la Catalogne une place éminente et première dans la nouvelle Espagne, et y assurait le pouvoir à sa bourgeoisie traditionnelle afin de contrer le PSUC, branche catalane du parti communiste qui bénéficiait alors en Catalogne d’un enracinement semblable à celui du PCI en Italie.

Une des conséquences de l’aventure indépendantiste aura été de permettre à la droite revancharde post-franquiste, qui n’a jamais digéré l’initiative de Suarez en 1977, d’annuler l’autonomie de la Catalogne et de suspendre à nouveau la Generalitat –cette fois sans la dissoudre, mais en la gardant comme coquille vide puisque chaque institution de la Generalitat est dirigée par un ministre du PP depuis Madrid.

Il reste à voir pour combien de temps la Generalitat va être endormie : 38 ans, deux siècles… six mois ?
Piolin

Piolin en espagnol, c’est Titi en français : celui de Titi et Gros Minet.

Quand le gouvernement espagnol décida d’envoyer en Catalogne plusieurs milliers de policiers et gardes civils (équivalents des gendarmes) pour empêcher la tenue du référendum indépendantiste du 1er octobre dernier, 800 de ces policiers furent installés dans un paquebot amarré dans le port de Barcelone.

Ce que n’avait pas prévu le ministère de l’Intérieur en le louant, c’est que ce paquebot était décoré d’illustrations géantes de personnages des Looney Tunes : Titi et Gros Minet, Taz, Vil coyote, Daffy Duck ! Des personnages hauts de plusieurs étages impossibles à masquer, provoquant naturellement la risée générale.

De l’installation des forces de police dans un bateau de dessins animés à la fuite en… Belgique du président de la Generalitat en passant par la pantalonnade de la DUI suspendue et les multiples déclarations et discours de tous bords, la crise catalane fourmille d’épisodes et de personnages qui semblent tout droit sortis d’un film de Luis Garcia Berlanga. Ce cinéaste culte de la période franquiste, virtuose de la satire sociale et politique, a réalisé quelques chefs d’œuvre à l’humour grinçant qui ont inspiré tout le cinéma espagnol : avec un tel scénario, s’il était encore en vie il aurait réalisé le plus grand film de sa carrière.

Suivant le mot de Karl Marx disant que l’Histoire se répète une première fois en tragédie et une seconde fois en farce, la crise catalane de 2017 a tout d’une farce digne de Berlanga.
El Procés

En juin 2010, le tribunal constitutionnel, sur un recours du PP, censurait plusieurs articles clef du nouveau statut d’autonomie élargie de la Catalogne, approuvé par référendum en 2007 (avec moins de 50% de participation) sous l’égide du gouvernement catalan « tripartite » (PS catalan, ERC – gauche républicaine de Catalogne, parti historique – et la branche catalane de la coalition Gauche unie montée par le parti communiste).

Le tripartite, qui avait délogé le catalaniste de droite Jordi Pujol en 2003 après 23 de pouvoir sans partage (et de corruption dans une totale impunité garantie par le pouvoir central socialiste puis du PP), appela à une manifestation de protestation, confiant son organisation à une vieille association catalaniste : Omnium cultural. La manifestation fut un énorme succès à Barcelone, mais tourna rapidement à des slogans réclamant l’indépendance.

Quelques mois plus tard, le vieux parti CiU de Pujol, présidé par son héritier politique Artur Mas, gagnait les élections catalanes et obtenait l’appui de ERC pour revenir au pouvoir. Mas avait porté la revendication d’une « transition nationale » vers le « droit de décider », sans pour autant appeler à l’indépendance, mais capitalisant la frustration née au sein de la population de sensibilité catalaniste après la censure constitutionnelle.

Quand, en mars 2011, le mouvement des indignés éclata en Espagne, disqualifiant les vieux partis et les vieilles élites, le pouvoir de la CiU fut d’autant plus touché qu’il appliquait les politiques d’austérité et d’inégalités sociales les plus brutales du pays.

L’arrivée au pouvoir à Madrid du parti de droite PP de Mariano Rajoy fin 2011 marqua la fin du dialogue entre le gouvernement central et le gouvernement catalan. Menacés de perdre leur pouvoir face à l’ampleur inattendue de la contestation sociale, la CiU et ses alliés montaient dans le train des revendications souverainistes, trouvant systématiquement un refus sans nuance de la part de Rajoy à Madrid, et provoquant des mobilisations dans la continuité de la manifestation de 2010 en Catalogne.

Omnium cultural et une autre association baptisée Assemblée nationale catalane, se voulant apolitiques mais de plus en plus arrosées financièrement par la Generalitat de Mas et ERC, chauffaient la revendication indépendantiste en réponse aux refus répétés de Rajoy d’entendre quoi que ce soit aux demandes catalanes.

C’est devenu alors comme un feuilleton : pour tenir tout le monde en haleine, il faut que l’épisode suivant aille toujours un peu plus loin que le précédent. C’est le « Procés », le processus qui de proche en proche a conduit le vieux parti CiU et son allié ERC sur le chemin de l’indépendantisme, pourtant nié en 2010 et encore en 2011, afin de surfer sur le sentiment populaire tout en l’attisant.

À l’arrivée, on a vu l’alliance inouïe de la vieille CiU et d’ERC avec l’extrême-gauche trotskyste de la CUP, leurs dirigeants risquant la prison pour avancer à marche forcée vers une République qui, une fois proclamée comme si elle était inéluctablement au bout du « Procés », s’est avérée pour ce qu’elle ne pouvait qu’être : un mirage creux.
Senyera

Mais le sentiment populaire poussé jusqu’à la revendication d’indépendance partagée maintenant par des millions de Catalans a aussi réveillé la revendication « espagnoliste » au sein de la société catalane elle-même, propulsant sur le devant de la scène un parti – à l’origine issu de la mouvance socialiste puis dérivant franchement jusqu’à la droite du PP – aujourd’hui en mesure de disputer la victoire aux élections catalanes : Ciutadans, devenu Ciudadanos en Espagne.

C’est qu’en attisant le ressentiment catalan antiespagnol, CiU et ERC ont approfondi les césures au sein même de la société catalane : entre bourgeoisie et classes moyennes « catalanistes » d’une part et ouvriers et couches populaires originaires de toutes les régions d’Espagne d’autre part, entre zones rurales et de montagne et « aire métropolitaine » de Barcelone où vit la classe ouvrière, entre une moitié de la société catalane qui se proclame passionnément non espagnole et l’autre moitié qui se voulait jusqu’alors catalane ET espagnole mais qui, sommée de choisir, choisi l’Espagne…

Entre ceux qui accrochent à leur balcon la « Senyera » (drapeau catalan) et ceux qui, depuis début octobre, ont commencé à accrocher dans les quartiers populaires de Barcelone des drapeaux espagnols, phénomène totalement inattendu et inédit qui marque la réaction épidermique de la classe ouvrière contre la dérive indépendantiste.

Et voilà le problème majeur de Podemos et des forces du changement en Espagne : Podemos a, dès sa naissance, proclamé son patriotisme espagnol, lui donnant un contenu hautement progressiste, disputant le drapeau et appelant à l’unité des peuples d’Espagne. C’est avec cette position et son identification comme anti-indépendantiste que Podemos a gagné en Catalogne les élections législatives du 20 décembre 2015 puis celles du 26 juin 2016. C’est en proclamant la primauté des revendications de justice sociale que Ada Colau, à la tête d’une liste de Podemos et alliés, a gagné la mairie de Barcelone au printemps 2015.

Mais la droite du PP et de Ciudadanos ont capitalisé, dans la crise catalane, le sentiment national espagnol et surfent sur cette vague, emportant le PSOE qui se voit privé d’espace et sommé d’adhérer au « camp constitutionnaliste », c’est-à-dire le bloc monarchique qui pense avoir trouvé – grâce aux abrutis de l’indépendantisme – la martingale pour étouffer la crise profonde du régime instauré en 1978.

Tout le travail de Podemos pour incarner un patriotisme espagnol progressiste et ne pas laisser le drapeau aux mains de la droite – au risque de se faire accuser de trahison par la majorité du petit monde militant de gauche – semble être effacé dans cette crise, où les non-nationalistes appelant à la raison paraissent pris entre le marteau et l’enclume des deux pôles opposés.

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Source : http://www.fondation-besnard.org/IMG/pdf/la_catalogne_apre_s_la_tourmente.pdf

La catalogne après la tourmente

Tomás Ibáñez

Barcelone 1er Décembre 2017

Tout ce qui est construit d’en bas est bon ... à moins que cela ne s’érige sur des socles préparés d’en haut ...

Au moment où la campagne électorale est sur le point de commencer et de nous plonger à nouveau dans le lamentable spectacle de la compétition entre partis pour récolter le maximum de voix, il n’est peut être pas inutile de faire le bilan de l’intense période de confrontation entre, d’une part, le gouvernement et l’État espagnol, et de l’autre le prétendant au titre d’État catalan. Une confrontation dans laquelle les secteurs révolutionnaires, ainsi que beaucoup d’anarchistes et d’anarcho- syndicalistes, ont participé sous prétexte qu’il fallait prendre parti, il fallait être là où le peuple était, et qu’il était nécessaire de choisir de lutter
Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un État, ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir maintenant, si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancé dans cette bataille va examiner les pour et les contre de sa démarche, ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.

Le fait est que les principaux arguments de ce discours sont déjà en train
d’émerger et pointent vers une mythification de certains événements qui sont fortement magnifiés. S’il s’agissait d’une simple divergence concernant l’évaluation subjective de ces événements, le fait ne serait pas inquiétant, il le devient lorsque nous nous trompons nous-mêmes sur quel a été le chemin que nous avons parcouru car cela engendre des points aveugles qui troublent notre perception quand au comment, et par où, continuer à avancer.
Ce discours recueille à juste titre le fait que le défi catalan présentait des facettes susceptibles de motiver la participation des adversaires du statu-quo existant. En effet, le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :
- au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au bipartisme, et à la sacralisation de la Constitution espagnole.
- au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti populaire corrompu, attelé à retailler les acquits sociaux et les libertés.
- à la répression policière et à la violence de ses interventions.
- aux obstacles dressés contre à la libre autodétermination des peuples.

Ceux qui se sont impliqués dans la lutte ont raison de souligner la pluralité des aspects pouvant justifier leur participation, cependant, ils se tromperaient eux-mêmes s’ils n’admettaient pas que les rênes de la bataille contre l’État espagnol étaient entièrement entre les mains du gouvernement catalan et de ses associés nationalistes (l’ANC- Assemblée nationale catalane- et Omnium culturel), dans le seul but de forcer la négociation d’une nouvelle répartition du pouvoir et d’obtenir, à terme, la reconnaissance de l’État catalan.
En outre, ils se tromperaient également eux mêmes s’ils se refusaient à voir que le caractère politiquement, et pas seulement socialement, transversal du conflit catalan répondait en grande partie au besoin absolument impératif qu’avaient les dirigeants du défi lancé à l’État espagnol de construire la seule arme capable de leur fournir une certaine capacité de résistance contre leur puissant adversaire, à savoir : l’ampleur du soutien populaire dans la rue, ce qui obligeait à rassembler autant de secteurs que possible et, par conséquent, des sensibilités fortement hétérogènes.

Le discours justificatif qui commence à apparaître repose lourdement sur la
mythification des journées du 1er et du 3 octobre, et passe par la surévaluation de la capacité d’auto-organisation populaire qui s’est manifestée à propos de la défense des urnes.

Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre (date du référendum) a
connu un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs, dont il est impossible de vérifier le chiffre, mais surtout parce qu’ils ont déjoué tous les obstacles dressés par le gouvernement espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes si nous nous cachions que si tant de personnes se sont rendues aux urnes, c’est aussi par ce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le gouvernement catalan au complet, pour continuer par la mairesse de Barcelone, en passant par plus de 80% des maires de Catalogne.
Il est tout à fait vrai que les interdictions lancées par le gouvernement espagnol furent désobéies, mais il ne faut pas ignorer que les injonctions d’un autre gouvernement et de nombreuses autorités furent obéies.
La mythification du 1er octobre se nourrit aussi de la magnification de la
capacité d’auto-organisation du peuple lorsqu’il “protégea” les urnes, en oubliant que parallèlement à de beaux exemples d’auto-organisation, cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des partis et des organisations indépendantistes (depuis l’ERC - Gauche républicaine catalane-, jusqu’à la CUP - Candidatures d’unité populaire-, en passant par l’ANC et Omnium culturel). Le fait de poser l’accent sur les cas d’auto- organisation ne doit pas occulter complètement la verticalité d’une organisation qui compta avec des personnes entrainées pendant des années dans les manifestations du 11 septembre à respecter scrupuleusement et avec une extraordinaire disciplines les instructions transmises par les directions des organisations indépendantistes.

Nous savons bien, ne serait-ce qu’à travers l’expérience personnelle, que la
désobéissance à l’autorité, la confrontation avec la police, et la lutte collective contre la répression, font naître des sentiments intenses et ineffaçables qui tissent une forte solidarité et des liens affectifs entre des inconnus qui fusionnent soudainement dans un « nous » chargé de sens politique et d’énergie combative. Cela fait partie de l’héritage le plus précieux que nous lèguent les luttes, et cela justifie largement l’enthousiasme qu’elles nous insufflent, cependant, cela ne devrait pas servir d’excuse pour que nous nous trompions nous-mêmes. Bien que le 1er octobre représentât un échec retentissant pour l’État espagnol, il ne marque pas du tout un avant et un après, et il ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’histoire comme l’un des actes les plus emblématiques de la résistance populaire spontanée, nous tromperions nous mêmes si nous nions cette réalité.
Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarchosyndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la « Table pour la Démocratie » (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat, et par les grandes organisations indépendantistes) n’avaient convoqué un « arrêt de pays », et si le gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenu de salaire pour fait de grève.
La constante et massive capacité de mobilisation manifestée par de larges
secteurs de la population catalane tout au long de septembre et d’octobre a fait éclore la thèse selon laquelle le gouvernement catalan aurait craint de perdre le contrôle de la situation. Il est vrai que la peur a joué un rôle majeur dans les agissements erratiques du gouvernement au cours de ces mois, mais ce ne fut la peur d’un éventuel débordement provoqué par les secteurs les plus radicaux des mobilisations qui explique les multiples renoncements des autorités catalanes, c’est plutôt leur progressive prise de conscience que, finalement, elles ne parviendraient pas à battre leur adversaire et que celui ci disposait de suffisamment de moyens pour les pénaliser sévèrement.

Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les Comités de défense de la République (CDR), mythifient, a trait à la perspective de construire une République depuis le bas.
C’est peut-être parce que j’ai vécu pendant des décennies en République
(française dans ce cas), et peut être aussi parce que mes parents ne se sont pas battus pour une République, mais pour construire le communisme libertaire, et durent faire face aux institutions républicaines, que je ne vois pas la nécessité de placer sous le parapluie républicain l’effort pour construire une société qui tende à faire disparaître la domination, l’oppression et l’exploitation.
Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels, qui ne semblent capables de distinguer qu’entre la monarchie, d’une part, et la République, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement lutter pour la République, et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique/politique de la société que nous voulons construire, mais au modèle social, que nous défendons (anticapitaliste et belligérant contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de « construction d’une République depuis le bas », mais en termes de « construction d’une société radicalement libre et autonome ».
C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent :
(Http ://www.elcritic.cat/blogs/sentitcritic/2017/11/27/catalunya-com-a-
laboratori-politic/) quand il dit : « En partant d’une logique d’État (et d’un désir d’État) nous ne pourrons jamais changer la société », mais j’insisterais, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque « désir République ».
Bien sûr, après la tempête qui a secoué la Catalogne ces derniers mois, nous ne devrions pas laisser s’installer le calme plat. Il nous faut travailler pour que les énergies accumulées ne se dispersent pas, pour que les complicités établies ne s’évanouissent pas, et pour que les illusions partagées ne se flétrissement pas. Il s’agit de ne pas repartir de zéro une fois de plus, mais d’utiliser ce qui a été « fait » pour continuer dans un autre « faire » qui évite la diaspora militante. Recomposer les énergies n’est pas une tâche aisée, mais pour y parvenir, il est essentiel de réfléchir sur les erreurs commises, et surtout, ne pas se nous tromper nous-mêmes en magnifiant les moments les plus spectaculaires des luttes et en surévaluant certains de leurs aspects les plus positifs.

Bien sûr, qu’elle soit anarchiste ou non, chaque personne est libre d’introduire un bulletin de vote dans une urne si elle le souhaite, cependant, arrivés à ce point il ne nous manquerait plus que les anarchistes s’impliquent, directe ou indirectement, dans l’actuelle joute électorale catalane, en pensant que ce sera la manière de préserver les minces espoirs d’un changement révolutionnaire, ou en croyant, plus prosaïquement que c’est la voie à suivre pour mettre fin au régime de 1978. Dans son texte, cité plus haut, López Petit déplore qu’au lieu d’accepter de participer à des élections imposées, les partis politiques n’aient pas choisi de « les saboter au moyen d’une abstention massive et organisée ». C’est, à mon avis, l’option que les secteurs libertaires devraient adopter et mettre en pratique pour le 21 décembre.