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France : Laïcards ?

lundi 4 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.creal76.fr/medias/files/creal76-combat-laique-67-decembre-2017-.pdf

Laïcards ?

Francis Vanhée
Président du CREAL76

Le 1 décembre 2017

C’est l’anathème lancé à l’encontre des laïques1. Rendant impossible tout débat, hypothéquant la recherche de l’unité des laïques comme celle de la lutte contre le racisme, le sexisme, cette disqualification offre une place à l’extrême droite qui déverse sa haine des musulmans en jetant des tweets sur le feu, dénaturant la laïcité en étendard identitaire national.

Mais la dévitalisation de la laïcité avait débuté par son adjectivation : ouverte, plurielle, apaisée, inclusive. C’est après la victoire en 1984 des partisans de l’école privée à 95 % catholique que cette relativisation de la laïcité s’est développée jusque dans la Ligue de l’enseignement où Tariq Ramadan participa, de 1996 à 2001, à une commission composée de représentants des religions, d’athées et d’agnostiques. Ainsi la défaite laïque de 1984 avait-elle généré un recul de la laïcité fondée sur la notion de séparation des Églises et de l’État, prolongeant celle des pouvoir exécutif, législatif et judiciaire, chère à Montesquieu.

Nous voici arrivés à un moment de grande confusion où la laïcité fait sou- vent figure d’accusée. Celle, caricaturale, d’Houria Bouteldja du Parti des indigènes de la république qui professe : « Mon corps ne m’appartient pas. Aucun magistère moral ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches »2. Refus de l’universalisme des luttes émancipatrices, essentialisation des populations, groupes ou genres, écartent toute historicité, toute possibilité de convergence des luttes. Dès lors on se rapproche de la notion de guerre des civilisations théorisée par les néoconservateurs et ennemie des luttes émancipatrices. Le combat laïque et social est alors remplacé par les luttes des « racialisés » et le soutien à la religion supposée des « plus opprimés ».

« La racialisation du discours public contribue à l’enfermement identitaire de la fraction déshéritée de la jeunesse populaire 3 » estiment au contraire le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel. La culpabilisation collective par l’évocation du colonialisme par des organisations morcelant la lutte féministe ou antiraciste, utilisant un vocabulaire ambigu (négrophobie, islamophobie), est une œuvre de division à connotation communautariste. Comme l’écrivait Daniel Bensaïd, « On aura beau user ses semelles à marcher contre la guerre, pour les droits des sans-papiers, contre toutes les discriminations, on sera toujours suspect de garder quelque part en soi un colonisateur qui sommeille »4. S’indignant contre ceux qui accordent trop d’attention aux « prestidigitateurs » néoconservateurs dont Tariq Ramadan est depuis longtemps un représentant, le philosophe Abdennour Bidar clame : « Notre paresse et notre aveuglement ont fabriqué de toutes pièces ce joueur de flûte qui a entraîné une partie de la jeunesse musulmane vers l’abîme d’un néorigorisme déguisé en islam soft »5.

Cette période de reculs sociaux génère une régression de la laïcité souvent réduite à la tolérance ou au dialogue interreligieux. La confusion à gauche, la guerre de tranchées qui s’y mène sur la laïcité ou la place de l’islam ne sont pas les moindres victoires des cléricaux, provoquant l’émiettement et la concurrence des combats émancipateurs, amplifiant l’emprise des religions, susceptible de conduire à l’avènement d’un nouveau concordat. Nous ne tomberons pas dans ces pièges, nous continuerons à œuvrer à la convergence émancipatrice des combats laïque et social.

Notes :

1 Libération du16.11.2017 , Le Figaro du 23.11.2017, ...
2 Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire. Paris : la Fabrique éd. 2016
3 Le Monde du 14.11.2012
4 Bensaïd, Daniel. Fragments mécréants, Mythes identitaires et république imaginaire, ed. Lignes, 2005
5 Le Monde du 15.11.2017