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Israel : La femme qui voulait sauver Israël de la colonisation

vendredi 8 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.lepoint.fr/monde/la-femme-qui-voulait-sauver-israel-de-la-colonisation-07-12-2017-2177940_24.php

La femme qui voulait sauver Israël de la colonisation

Pour Talia Sasson, qui dirige le New Israel Fund, la politique de son pays envers les Palestiniens est mortelle pour la démocratie. Portrait

De notre correspondante à Jérusalem, Danièle Kriegel

Modifié le 07/12/2017 à 13:07 - Publié le 07/12/2017 à 11:48 | Le Point.fr

Talia Sasson est devenue la cible de la droite et de l’extrême droite israélienne. © Ralph Alswang/ Ralph Alswang

Il ne faut pas s’y méprendre. Malgré une fine silhouette, mise en valeur par une élégance de bon goût et un léger maquillage, Talia Sasson ne lâche rien. Elle reste de marbre, même quand les insultes et les fausses informations fusent. Elle va répétant son credo : « Oui, la colonisation porte atteinte à la démocratie israélienne. Oui, la paix entre Israël et les Palestiniens est vitale pour l’État d’Israël, et pas seulement dans le cadre des droits de l’homme, mais pour l’existence de notre pays. »

Une façon de voir et de dire qui, aujourd’hui en Israël, ne fait pas de l’intéressée quelqu’un de populaire. Au contraire. Elle est, pour la droite et l’extrême droite au pouvoir, la femme à abattre. Pour ce faire, tout est bon à prendre, y compris les qualificatifs haineux et les fake news, comme on dit maintenant. Cela l’atteint-il ? « Je ne peux pas dire que je m’en fiche, confie-t-elle avec un sourire. Que parfois cela ne m’atteint pas. Simplement, je ne me mesure pas à ce que les gens pensent de moi. Cela n’a que peu d’intérêt à mes yeux. »

« Traîtres »

Elle n’ira pas plus loin. Pas question de s’étaler sur les sentiments que lui inspire la boueuse campagne de calomnies lancée depuis qu’elle dirige le New Israel Fund (NIF), une supra-ONG qui chapeaute un grand nombre d’associations agissant au sein de la société civile israélienne.

Pour les tenants du « grand Israël » et donc de la politique de colonisation, le NIF a un tort impardonnable : celui de soutenir plusieurs associations de droits de l’homme, à commencer par Breaking the Silence (en français « Rompre le silence »), qui collecte des témoignages d’anciens soldats ayant servi en Cisjordanie, et B’Tselem, le « centre israélien d’information pour les droits de l’homme, dans les Territoires occupés ».

Pour le gouvernement, ces ONG n’ont qu’un objectif : porter atteinte à l’État d’Israël et à ses institutions, y compris l’armée. Bref, des gauchistes et des traîtres. À l’extrême droite, certains ultras les qualifient de « kapos du XXIe siècle ». Et cela vaut pour tous ceux qui sont liés de près ou de loin au NIF, a fortiori sa présidente.

Peu importe qu’elle se démarque de certaines actions, comme celle qui a vu le dirigeant de B’Tselem, Hagaï Elaad, se rendre à l’ONU pour dénoncer l’occupation israélienne et sa politique de colonisation en Cisjordanie. « Oui, je le reconnais, cela m’a mise très mal à l’aise. Je ne suis pas sûre que le rôle d’une ONG des droits de l’homme soit de se rendre à l’ONU pour dénoncer la politique de son gouvernement en la matière. Pour moi, le débat doit avoir lieu en Israël même. » Toutefois, pour celle qui ne cache rien de son engagement de toujours en faveur des droits de l’homme, une chose est sûre : sans B’Tselem, « nous ne saurions pas ce qui se passe dans les Territoires palestiniens ».

Si je pouvais aider l’État d’Israël à revenir dans le droit chemin pour faire appliquer la loi dans les Territoires, qui étais-je, moi Talia Sasson, pour contrecarrer ce projet ?

Ce n’est pas la première fois que Talia Sasson occupe une fonction difficile. Elle a passé vingt-cinq ans au sein des services du procureur général. À force de représenter le gouvernement près la Cour suprême dans de nombreux dossiers, du criminel au sécuritaire, en passant par l’administratif, elle s’y est forgé une réputation professionnelle de premier plan. Au point que, lorsque, en 2004, Ariel Sharon, alors Premier ministre et sous la pression des Américains, cherche un expert juridique pour établir un rapport sur ce qu’on appelle à l’époque les « avant-postes illégaux » de Cisjordanie, son conseiller juridique du gouvernement, Menahem Mazuz, lui souffle un seul nom : celui de Talia Sasson.

À l’époque, elle a quitté les bureaux du procureur de l’État, « pas par déception ou frustration, explique-t-elle, mais parce que la vie est courte et qu’après vingt-cinq ans de bons et loyaux services dans cette institution, dont huit ans d’hyperactivité à diriger un département, j’ai eu envie d’autre chose ». Et cette autre chose, c’est, à ce moment-là, l’écriture d’un livre sur son expérience. Une tâche à laquelle elle s’est attelée quand elle reçoit le coup de fil de la présidence du Conseil lui demandant de devenir le conseiller juridique spécial d’Ariel Sharon pour réaliser ce fameux rapport. Elle dit oui tout de suite : « Vous savez, par mon travail dans les bureaux du procureur de l’État, je connaissais bien le problème du droit dans les Territoires. Et pas seulement les conflits entre les intérêts militaires d’Israël et la protection de la population dans ces secteurs. Mais aussi celui de l’application de la loi pour les colons israéliens, qui n’était ni appropriée ni suffisante. Alors, j’ai pensé que, si je pouvais aider l’État d’Israël à revenir dans le droit chemin pour faire appliquer la loi dans les Territoires, qui étais-je, moi Talia Sasson, pour contrecarrer ce projet ? »

Elle se met immédiatement au travail. Avec, face à elle, une montagne de difficultés. Pas de moyens de la part de la présidence du Conseil et des bâtons dans les roues de la part de pas mal de hauts fonctionnaires des ministères concernés. Elle le raconte avec humour. « Ceux qui avaient aidé à l’établissement de ces avant-postes pour des raisons idéologiques n’étaient pas au garde-à-vous devant moi. Parfois, ils me barraient carrément la route. Je demandais telle chose et je ne recevais rien. Ou bien on me transmettait des documents, et après examen, tout cela se révélait partiel, incomplet ou faux. Alors, il fallait revenir vers eux encore et encore… » Bref, rien n’était simple. Pourtant, au début 2005, le rapport est prêt. Il est très, très critique. Ariel Sharon la soutient. En conseil des ministres, il va même jusqu’à remercier Talia Sasson pour « son excellent travail ».

La colonisation mortelle pour la démocratie israélienne

Dans les médias, le document fait l’effet d’une bombe. Son auteur est désormais sous le feu des projecteurs. Ce n’est pas pour autant qu’elle va mettre de l’eau dans son vin. Car, au-delà de ce qu’elle a découvert, « tout ce qui est dans le rapport est vrai. Je n’ai rien inventé ! », les longs mois de travail sur le terrain, et plus uniquement sous l’angle juridique, lui ont fait prendre conscience d’une chose : l’intérêt vital qu’il y a pour Israël à se séparer du peuple palestinien. Ou pour reprendre ces mots : « J’ai pris conscience d’une chose fondamentale : combien tout cela portait atteinte à la démocratie israélienne. Cela m’a fait définitivement passer du côté de ceux qui se battent pour l’arrêt de la colonisation, la fin de l’occupation et l’instauration de la paix entre Israël et les Palestiniens, en tant qu’intérêt primordial et supérieur de l’État d’Israël. »

Une lutte qu’elle mène donc depuis plus de dix ans sur toutes les tribunes où elle peut s’exprimer. Et peu importe qu’elle soit minoritaire dans son propre pays ou que le prix à payer soit élevé. « Je n’ai pas le choix. Il y va de mon intégrité personnelle et de la fidélité aux miens, à commencer par mes grands-parents et parents qui ne sont plus de ce monde. Pour eux, ce qu’ils appelaient le miracle de la création de l’État obligeait à agir afin de protéger certaines valeurs : l’égalité devant la loi, l’égalité citoyenne, la fraternité sociale. C’est ainsi que j’ai été éduquée… »

Mais il n’y a pas que la fidélité envers ceux qui ne sont plus. L’avenir aussi est important. Notamment celui de la démocratie israélienne. Pour Talia Sasson, elle pourrait ne pas survivre à la poursuite de l’actuelle politique du gouvernement israélien. Une préoccupation au cœur de son livre publié en 2015 sous le titre : Al pi tehom, en français : Au bord du gouffre. En sous-titre, cette question : « La victoire des colonies signe-t-elle la fin de la démocratie israélienne ?  » Quand on vous disait qu’elle n’était pas femme à renoncer.