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Algérie : Les « surmusulmanes » ou le fondamentalisme au féminin

dimanche 10 décembre 2017, par siawi3

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Les « surmusulmanes » ou le fondamentalisme au féminin

« Les surmusulmanes ou des filles contre des pères », Intervention de Cherifa, Bouatta, professeure en psychologie clinique

le 09.12.17 | 12h00

L’envahissement de l’espace public algérien par la religion — accéléré depuis les années 1990 et l’apparition du Fis dissous — a induit des pratiques islamistes qui ont donné naissance, àleur tour, àdes néologismes dont celui désignant les « surmusulmanes ».

Ce terme inspiré de ce que le psychanalyste tunisien Fethi Benslama désigne « surmusulman » pour décrire le musulman radical observé en France, professeure Bouatta Cherifa, de l’université Alger 2, l’a re-convoqué àl’occasion d’une communication donnée lors d’un colloque international sur « les jeunes entre réussite sociale et mal-être » organisé les 29 et 30 novembre derniers àl’université de Béjaïa par le Laboratoire interdisciplinaire santé et population (LISP). La conférencière re-convoque la notion pour l’appliquer àla société algérienne dans une analyse scientifique. « Nos observations en clinique mais aussi des femmes et plus largement dans la société nous permettent d’importer cette notion pour cerner la surmusulmane », explique-t-elle.

Fethi Benslama lie la définition du « surmusulman » « Ã la contrainte sous laquelle un musulman est amené àsurenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman. C’est la conduite d’un sujet en proie àdes reproches de défection qu’il se fait àlui-même et au harcèlement des armées de prédicateurs qui l’accusent des pires crimes moraux et le vouent àl’enfer… ».

En Algérie, les « surmusulmans » sont donc tous ceux qui ont plongé le pays dans la décennie noire, lorsque le « plus musulman que tous », assassinait des intellectuels, des mécréants… Bref, des « sous-musulmans », avance le Pr Bouatta qui transpose cette notion sur les femmes. « Elles aussi font preuve de surenchère pour plus d’islam, plus de religion… Pour l’adoption d’un islam purifié, débarrassé d’adjonctions malsaines (c’est-à-dire des rites et croyances traditionnels) » dit-elle, s’intéressant en tant que spécialiste aux « mécanismes psychologiques rencontrés chez les unes et les autres ».

Professeure en psychologie clinique, Bouatta Cherifa parle de « réislamisation de la société algérienne telle que nous pouvons l’observer dans le champ social mais aussi dans les familles et dans notre pratique clinique ». Cette réislamisation, qui impose un « nouvel islam » qui chasse l’islam traditionnel, déteint différemment sur les hommes et les femmes, en fonction des « personnalités, la vision du monde et les intérêts » de chacun. « La réislamisation considère cet islam syncrétique (shirk) : religion et culture préislamique, comme relevant de la djahilia et devant être combattu pour laisser la place au ‘vrai islam’. Les parents se voient ainsi déboutés de leur parentalité, en ce sens où ils n’ont plus rien àapprendre àdes enfants devenus savants. »

Des filles contre des pères

Le constat est donc fait, y compris dans la cellule familiale dont le fonctionnement traditionnel s’en trouve bouleversé par un modèle islamiste imposé par les plus jeunes, y compris par de jeunes filles. Ils « remettent en cause le fonctionnement familial parce qu’il ne serait pas conforme aux injonctions divines et veulent imposer un nouvel ordre religieux ».

La famille est face àdeux réactions possibles, soit elle « se range derrière le jeune en adoptant de nouvelles pratiques, une observance très rigoureuse de la religion y introduisant de nouvelles pratiques et rompant avec la culture traditionnelle », soit elle « se rebiffe » et résiste au nouvel ordre religieux. Une troisième voie existe cependant avec des membres de la famille qui se trouvent, par la force des contacts, « inoculés » par quelques pratiques de la nouvelle offre religieuse et dont les moins profondes se manifestent dans le discours quotidien. La résistance, quand elle se manifeste, laisse des conflits qui fragilisent la cohésion familiale sur fond de fondamentalisme religieux.

Le Pr Bouatta a porté son intérêt sur le rôle des jeunes filles àl’esprit fondamentaliste qui va au-delàde ce que peuvent être les sÅ“urs musulmanes. « Les surmusulmanes ou des filles contre des pères », le thème de la communication traduit plus que la remise en cause du système patriarcal et la « domination masculine » qu’il incarne avec ses codes, ses interdits et ses différenciations entre homme et femme, garçon et fille. Il y a dans « la démarche des jeunes surmusulmanes » des processus que le Pr Bouatta qualifie de « psychologiques et psychosociologiques ».

L’instrumentalisation de la religion implique un discours qui se greffe àdes situations vécues, àl’exemple des tremblements de terre auxquels l’universitaire fait référence en évoquant « le cas de plusieurs de nos étudiantes qui, après chaque tremblement de terre, multipliaient les signes religieux : port du voile ou du djilbab pour faire Å“uvre de rédemption ». Les séismes, mais aussi « la fitna dans le monde islamique, le retard technologique… » sont présentés comme des « sanctions divines (contre) les égarés qui font fi des recommandations de Dieu ». « Cette réislamisation va s’exprimer, du moins en ce qui concerne les filles, par le port du voile islamiste (djilbab, niqab, voile charaïque), fréquentation des mosquées, éducation religieuse par des femmes, les mourchidate.

Alors que dans l’islam traditionnel, le savoir religieux était détenu par les hommes. Or, la réislamisation permet non seulement aux femmes d’accéder àce savoir, mais également de le transmettre », soutient le Pr Bouatta. Les surmusulmanes se voient passer devant dans la hiérarchie familiale, devenant « celle qui sait plus que toutes. Plus que la mère mais surtout plus que le père et les frères ».

Le Moi idéal

Dans la foulée, de nouveaux rites émergent dans la pratique religieuse, jusque-làétrangers àla société algérienne, àl’exemple du jeà»ne au-delàdes occasions connues de l’islam traditionnel : « Aujourd’hui (…), on jeà»ne aussi tous les jeudis et les lundis de chaque semaine, on jeà»ne aussi le mois de muharam, cha’bane…, le jeà»ne surérogatoire ». Les « nouvelles » prescriptions incluent aussi « les invocations, da’awate, le matin, au moment de se mettre au lit, invocation de la consultation Istikharah » et les interdits concernant « les prières, manière de boire, de s’asseoir, de manger, de se laver, de nouveaux rites ou transformation des rites traditionnels (le 7e jour, el akika, rite funéraire : enterrer très vite le défunt, pas de sépulture pour le mort, pas de talebs, pas de 3e jour…) ». La réislamisation a introduit aussi l’imposition d’une nouvelle langue, une « novlangue » qui se traduit par des références religieuses éjectant la langue maternelle au profit de l’arabe classique.

La spécialiste en psychologie clinique explique qu’en rejetant les savoirs traditionnels, les surmusulmanes croient « afficher un savoir au-dessus de tous les savoirs : le vrai islam purifié de toutes les adjonctions malsaines » en se référant à« la pureté première », celle de l’après-djahilia. Un savoir que l’on croit être la « vérité absolue puisqu’elle est d’origine divine », ce qui n’est donc pas de ce savoir relève du « kofr » et source de « fitna ».

Un savoir qui, finalement, s’érige comme « un obstacle àla pensée », estime la professeure. La surmusulmane « omet cependant l’axe du temps en effaçant la temporalité de l’ordre des choses », remarque l’oratrice qui souligne que « le monde merveilleux rapporté par la surmusulmane n’a pas existé. L’histoire montre que les quatre premiers califes, successeurs du prophète, ont tous été assassinés et parfois dans la mosquée au moment de la prière. Et que ces temps premiers ont donné lieu àde nombreuses guerres et àplusieurs dissidences religieuses (les kharédjites, les chiites…). Ainsi, on pourrait qualifier l’histoire qu’elles rapportent et qui est basée sur le déni et le fantasme d’un temps glorieux, de néoréalité ».

Selon elle, la surmusulmane « s’identifie au Moi Idéal et tente, par ce moyen, de se dégager du Surmoi et de l’Idéal du Moi, ou àune cause prestigieuse et ne tolérant aucune transformation et s’affirmant contre le doute et l’altérité ». Chez celle-ci fonctionne « un processus de séparation-individuation cognitif et psychique (…) dans la mesure où elle instaure la différence et récuse ‘‘les traditions’’ familiales. Mais elle serait également le symptôme de conflits culturels et sociaux dans la mesure où la société algérienne, ni tout àfait traditionnelle, ni encore moderne, a du mal àaccepter l’émergence de l’individu dans ses rangs ».

En tentant d’imposer son « individuation », « la surmusulmane va aussi se désidentifier en cherchant d’autres figures d’identification plus prestigieuses que les parents » et qu’elle cherche dans la sphère religieuse. Les « processus psychiques » l’installent dans une position « d’omnipotence », en se transformant « Ã l’instar des grandes figures de l’islam, transmettrice de savoir, elle prêche dans la famille mais aussi dans les mosquées et lors de certaines occasions : mariage où elle rappelle aux femmes présentes les devoirs de l’épouse en islam, lors des décès où elle rappelle la rencontre avec Dieu dans l’au-delàet les châtiments y afférents pour les pécheurs ». Dans sa démarche scientifique, le Pr Bouatta lie les comportements de la surmusulmane au « narcissisme infantile », « et qui persiste dans certains cas, tout d’abord chez l’enfant qui surestime la puissance de ses désirs et de ses activités psychiques. On retrouve cette toute-puissance dans la pathologie obsessionnelle et dans la psychose ». « Le déclin du sentiment de toute-puissance naît du besoin de réduire la perfection des parents », ajoute-t-elle.

Pensée autosuffisante

La réislamisation est pensée pour une société algérienne que l’on s’efforce de voir « comme une société où règne la luxure, (…) dévoyée qui a oublié sa religion et qui baigne dans le péché ». « Làaussi, les constats rapportés ne correspondent pas du tout àla réalité d’une société où les interdits sont nombreux et où le moindre écart est sanctionné socialement ou juridiquement », tempère le Pr Bouatta. La surmusulmane se présente comme « un personnage sà»r de lui, avec une estime de soi très élevée » et « dépositaire d’une mission àaccomplir : répandre le vrai islam en terre d’islam et en terre de guerre ». Ceci fait dire àla conférencière qu’« on pourrait croire que l’érection de cet idéal correspond àce que Freud qualifie de processus de sublimation ». Mais elle estime qu’il y a lieu plutôt de parler de « pensée opératoire » qui s’accompagne d’une nouvelle langue et de comportements nouveaux.

« Car le discours tenu par la surmusulmane est un discours basé sur les prescriptions (répétition de hadits et de fatwas et de sourate) sans aucune réflexivité, sans aucune réflexion personnelle, sans autre source de savoir, sans aucun doute. Il s’agit d’une pensée autosuffisante qui n’a pas besoin d’autres apports », explique-t-elle. Cette pensée opératoire trouve un terrain fertilisé par l’école algérienne de par une « pédagogie qui ne tient pas compte de la psychologie de l’enfant, de ses intérêts et qui est loin de viser àl’épanouissement de l’enfant sur le plan de la personnalité et sur le plan cognitif en suscitant la critique, le doute, l’imagination ».

« Les cours d’éducation islamique tels que dispensés aux enfants (le châtiment de la tombe (a’deb el kabr), les injonctions, les sanctions prévues par la religion contre le contrevenant. Tout cela se déroulant dans un climat d’intolérance où le contexte historique et l’humanisme islamique sont absents, et constituant, ànotre avis, un obstacle au développement de la pensée et explique en partie l’échec de l’école algérienne », estime le Pr Bouatta. Elle invite àtrouver l’origine du fondamentalisme, source des « surmusulmans » pour reprendre la notion de Fethi Benslama, dans, entre autres facteurs, le malaise religieux qui n’épargne pas notre pays.

Elle énumère, àce propos, « la surenchère face aux fondamentalistes, islamisation de l’école, des programmes de télévision, construction de mosquées… sévices contre les chrétiens et les ahmadites, tout en prônant l’islam national, modéré, hérité de nos parents ». Sur le plan psychosociologique, le Pr Bouatta évoque les mutations qu’a subies la société algérienne donnant lieu àun nouvel ordre « incapable de prendre en charge, voire de penser le nouvel individu ». Dans l’égarement, celui-ci prend tous les risques de succomber à« la séduction fondamentaliste ».