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France : Charlie et la laïcité : le diable est dans les détails

jeudi 11 janvier 2018, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/

Charlie et la laïcité : le diable est dans les détails

mardi 09 Jan 2018

Posted by Groupe Gaulliste Sceaux

Editorial
par Valérie Toranian

Le 8 janvier 2015, il y a trois ans précisément, Amedy Coulibaly assassinait Clarissa Jean-Philippe, policière municipale à Montrouge avant d’exécuter le lendemain quatre personnes de confession juive au cours d’une prise d’otages dans une supérette casher porte de Vincennes. Deux jours plus tôt, les frères Kouachi avaient assassiné 11 personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont huit membres du comité de rédaction, parmi lesquels, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Bernard Maris, Elsa Cayat… Le 11 janvier, deux millions de personnes à travers la France défilaient pour honorer les victimes et marquer leur attachement à la liberté d’expression. Le slogan Je suis Charlie était né.

Trois ans après, que reste-t-il de l’esprit Charlie ? Un sondage Ifop dévoilé samedi dernier lors de la journée Toujours Charlie organisée par le Printemps républicain, la Licra et le Comité Laïcité République, révèle que 61 % des Français se sentent encore Charlie, contre 71 % en janvier 2016.

« Même si le sursaut républicain déclenché par les tueries de Charlie, de l’Hyper cacher puis du Bataclan est bien réel, en trois ans la laïcité et la liberté d’expression ont pris du plomb dans l’aile. »

On sait, depuis la manifestation du 11 janvier, que toute la France n’est pas Charlie. Mais trois ans après les tueries, une partie de ceux qui l’étaient le sont moins ou plus du tout. Quel sens donner à ce recul ? Que l’effroi est moindre ? Que la prise de conscience du danger s’émousse avec le temps ? Non car les Français par ailleurs mettent en tête de leurs préoccupations la sécurité et le terrorisme, devant l’emploi et le logement (sondage Ifop).

Même si le sursaut républicain déclenché par les tueries de Charlie, de l’Hyper cacher puis du Bataclan est bien réel, en trois ans la laïcité et la liberté d’expression ont pris du plomb dans l’aile. Les détracteurs de l’hebdomadaire satirique l’accusent « d’aller trop loin ». La conception voltairienne de la liberté d’expression n’est plus au goût du jour. On ne se bat plus jusqu’à la mort pour que les opinions adverses aient le droit de s’exprimer, on exige de la société et de la justice de faire taire toute critique jugée irrespectueuse selon des critères subjectifs et particuliers.

Être Charlie c’est refuser qu’on puisse mourir pour avoir moqué une religion, n’importe quelle religion. Désormais certains se battent pour rétablir le délit de blasphème : on valorise la religion là où avant on sanctuarisait la liberté d’expression. On interdit toute critique sous prétexte qu’elle puisse offenser. L’offense est le crime suprême. L’anticiper doit être la règle. La réparer est une obligation, plus forte que le droit commun.

« En se désolidarisant des dessinateurs et de leur combat pour la liberté d’expression, n’est-on pas en train de relativiser, d’ “expliquer” par avance les prochaines tueries ? »

Charlie « va trop loin » affirment 38% des Français sondés par l’Ifop. En se désolidarisant des dessinateurs et de leur combat pour la liberté d’expression, n’est-on pas en train de relativiser, d’« expliquer » par avance les prochaines tueries ? Comme le rappelait le philosophe Raphaël Enthoven lors d’une table ronde Toujours Charlie aux Folies Bergère, « être Charlie ce n’est pas adhérer à tout ce qui est représenté dans Charlie, mais c’est adhérer à ce que représente Charlie. »

L’offensive anti laïcité est l’autre versant du dénigrement anti-Charlie. On assimile la « laïco-sphère » à la fachosphère et les laïcs à des racistes, et des islamophobes. On dénonce une laïcité « radicale », « intransigeante », en opposition à une laïcité « positive », « ouverte » (les termes sont habilement manipulateurs : qui préfère être intransigeant plutôt que positif ?).

Ces propos déstabilisent les Français croyants ou simplement attachés à une culture religieuse, qui pourtant n’ont rien à craindre de la laïcité puisqu’elle rend à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, en garantissant le respect de croire et de ne pas croire.

« Pourquoi faire de la laïcité un nouveau chiffon rouge qui exacerbe les tensions ? »

Cette remise en question de la laïcité, sous prétexte de s’affranchir d’un « dogme » arriéré, fait le jeu de tous ceux qui prêchent pour une nouvelle interprétation de la loi de 1905 : ils veulent la reconnaissance de toutes les religions avec leurs droits et leurs particularismes ; la bataille est menée en premier chef bien sûr par l’islam politique, les salafistes et les frères musulmans.

Et Jupiter dans tout ça ? Emmanuel Macron déteste les conflits. Depuis son arrivée au pouvoir, il a imposé son calendrier et ses réformes dans le domaine social à une France attentive, vigilante… mais plutôt bienveillante : l’époque des Frondeurs et de Nuit Debout semble bien loin…

Sur les questions sociétales, le président prend son temps. Il se méfie. Il sait que le sujet est sensible. Contrairement à la Secrétaire d’Etat, Marlène Schiappa qui parle clairement d’une « Laïcité, point » dans son dernier livre, sans adjectif pour la qualifier, il avance prudemment. La Manif pour Tous a pourri le quinquennat de François Hollande avec la question de la PMA, de la GPA et des Abc de l’égalité. Pourquoi faire de la laïcité un nouveau chiffon rouge qui exacerbe les tensions ?

« L’attachement répété d’Emmanuel Macron à la “liberté religieuse” est essentiel. Mais ne serait-il pas plus pertinent, surtout dans le contexte de la France post Charlie, de parler de “liberté de conscience” ? »

De plus, Emmanuel Macron est un libéral. Il défend la laïcité mais il n’est peut-être pas si insensible à l’approche anglo-saxonne du vivre ensemble. Il revendique le droit à la nuance. Il veut être le président des valeurs républicaines, mais aussi celui des Français qui croient aux forces de l’esprit. Le disciple de Ricœur se rattache à une transcendance : les représentants des six religions, qu’il a reçus à l’Élysée le 21 décembre, sont des « partenaires » ; la laïcité doit être « dépassionnée » et le président n’hésite pas à mettre en garde contre « le risque de radicalisation de la laïcité ». (Met-il sur le même plan le risque de radicalisation de la laïcité avec le risque réel de radicalisation islamique qui a fait 238 morts sur notre sol depuis janvier 2015 ? On ne lui fait pas l’offense de le croire…)

Pour lui, « la République est laïque mais pas la société ». On comprend bien l’idée mais comme le rappelle fort justement la philosophe Catherine Kintzler sur son blog, il serait plus juste de dire « la République est laïque ; la société n’est pas tenue de l’être. » Nuance importante. De même, l’attachement répété d’Emmanuel Macron à la « liberté religieuse » est essentiel. Mais ne serait-il pas plus pertinent, surtout dans le contexte de la France post Charlie, de parler de « liberté de conscience » ?

La différence n’est pas anodine : la liberté de conscience contient la liberté religieuse, l’inverse n’est pas vrai. En matière de laïcité aussi le diable est dans les détails.

http://www.revuedesdeuxmondes.fr