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Marceline Loridan-Ivens : comment aimer après les camps ?

mardi 23 janvier 2018, par siawi3

Source : https://bibliobs.nouvelobs.com/l-humeur-de-jerome-garcin/20180122.OBS1007/marceline-loridan-ivens-comment-aimer-apres-les-camps.html

Marceline Loridan-Ivens : comment aimer après les camps ?

Photo : Marceline Loridan-Ivens, en 2017 (Erez Lichtfeld/SIPA)

Survivante d’Auschwitz, Marceline-Loridan Ivens fait le récit de son difficile retour à la vie et à l’amour.

Par Jérôme Garcin

Paru dans "L’OBS" du 18 janvier 2018.
Publié le 22 janvier 2018 à 18h01

Même Georges Perec, qui aurait tant voulu la rendre heureuse et lui montrer la vie mode d’emploi, n’est pas parvenu à vaincre ses « résistances à l’amour ». Marceline Loridan-Ivens, qui s’appelait encore Rozenberg et partageait avec l’écrivain des origines juives polonaises, confesse avoir alors flirté et couché avec lui, après quoi elle partit sans se retourner ni répondre aux lettres passionnelles, suppliantes, qu’il lui adressa :
"C’est la jeune survivante, en moi, que tu aimais, Georges. J’étais les yeux qui ont vu, le corps qui a survécu, j’aurais pu te raconter Birkenau, où ta mère est morte avant que je n’y arrive. Mais je fuyais ce trou noir, je ne pouvais pas l’éclairer pour toi. »"

"La Juste route" : comment les survivants de la Shoah sont rentrés chez eux

Ce « trou noir », c’est Auschwitz-Birkenau, où Marceline fut déportée à l’âge de 15 ans et où périt son père, auquel, en février 2015, elle dit adieu dans « Et tu n’es pas revenu » :
"En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. »"

L’impossible oubli

Deux ans après ce témoignage poignant, aussitôt traduit dans le monde entier, celle qui porte désormais le patronyme de ses deux maris, l’ingénieur Francis Loridan et le documentariste Joris Ivens, poursuit, toujours avec l’aide de Judith Perrignon, le récit sans apprêt de son difficile et si fragile retour à la vie dans « l’Amour après ».

Après les camps, après l’enfer, après la Shoah. Là-bas, l’adolescente marquée au fer rouge, n°78750, avait « tout vu de la mort sans rien connaître à l’amour ». Pouvait-elle ensuite découvrir la force du désir, croire à la loi du plaisir, alors qu’elle avait fait deux tentatives de suicide ?

Des lettres d’amour, sorties de l’antichambre d’Auschwitz

Dans une valise remplie de vieux papiers et de lettres jaunies, qu’elle n’avait pas ouverte depuis plus d’un demi-siècle, la cinéaste a trouvé les preuves de son obstination d’autrefois à vouloir aimer, malgré tout. Même si son jeune corps, décidément sec et « secondaire », ne ressentait rien, elle le confia à des hommes dont elle égrène ici la liste : Jean-Pierre, Yves, Freddie, Camille, Georges Perec, Edgar Morin...

Dans ce livre d’une audace et d’une sincérité qui sont désormais son style, elle les remercie de n’avoir jamais attenté à sa liberté et d’avoir compris que, « déchiquetée, recrachée survivante »par l’Histoire, elle était inatteignable, imprenable. Même si, l’an passé, elle a perdu la vue à Jérusalem, ce n’est donc pas l’amour qui l’a rendue aveugle. C’est seulement la longue fatigue des jours et l’épuisement de l’impossible oubli, ce trou noir.

Jérôme Garcin

L’Amour après, par Marceline Loridan-Ivens
(avec Judith Perrignon), Grasset, 162 p., 16 euros.