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A propos de Juifs et de baskets

lundi 5 février 2018, par siawi3

Source : http://nadiageerts.over-blog.com/2018/01/a-propos-de-juifs-et-de-baskets.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

A propos de Juifs et de baskets

Publié le 29 janvier 2018

par Nadia Geerts

Texte d’une chronique présentée dans Débats Premières ce 29 janvier 2018.

Je voudrais revenir sur la controverse suscitée par l’humoriste belge Laura Laune suite à la diffusion au journal de France 2 d’un extrait de son dernier spectacle.

Dans cet extrait, Laura Laune lance

"Quel est le point commun entre les Juifs et les baskets ?

...

On en trouve plus en 39 qu’en 45".

Cette blague a aussitôt suscité les protestations de nombreux internautes, certains accusant Laura Laune de banalisation de la Shoah, d’autres envisageant de saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Passons sur le caractère drôle ou non d’une blague qui, personnellement, m’a beaucoup fait rire – mais j’admets volontiers que je suis bon public.

La vraie question, me semble-t-il, est : Peut-on rire de la Shoah ? Cela ne risque-t-il pas de banaliser un fait historique qui devrait rester dans nos mémoires collectives comme la figure-même du mal absolu ?

En gros, deux camps semblent s’affronter : ceux qui rient, et ceux qui se déclarent choqués.

Mais en réalité, si je repars de ma propre expérience, je vois poindre un troisième camp : ceux qui rient PARCE qu’ils sont choqués.

Je fais partie d’une génération qui a connu quantité de blagues inspirées d’une actualité pas toujours rose : la famine en Ethipie, le naufrage du car-ferry de la Herald of free Enterprise, la mort du petit Grégory…

Toujours, le ressort du rire était le même : quelqu’un commence à raconter une blague, et tout de suite, on est sur ses gardes, tendus, aux aguêts : qu’est-ce qui va suivre ? Que va-t-on entendre d’horrible – car on sait que ce qu’on va entendre sera horrible, mais à quel point ? Et puis vient la chute, et le rire est l’expression à la fois de notre tension et de notre soulagement.

La tension vient du tabou que le rire vient briser.

La conséquence, c’est qu’on ne peut rire que si on a intégré le tabou.

Si je ris, c’est parce que je sais que je ne devrais pas. Si je ris, c’est donc parce que je reconnais la gravité, la monstruosité de la Shoah. Loin de la minimiser, je l’ai intégrée au plus profond de moi comme ce-dont-on-ne-rit-pas, et c’est précisément sur ce registre-là que joue Laura Laune, qui s’est fait une spécialité de l’humour noir, corrosif, irrespectueux.

Alors, libre à chacun de trouver la blague drôle ou pas, bien sûr. Chacun rit ou pas en fonction de sa personnalité, de sa sensibilité, de ses fragilités momentanées ou plus permanentes.

Mais gardons à l’esprit cet « esprit Charlie » que nous étions tant à défendre il y a trois ans, et qui reposait précisément sur la défense acharnée du droit de se moquer de tout, y compris de ce qui choque certains d’entre nous. Ou plutôt : y compris de ce qui choque trop certains d’entre nous pour qu’ils puissent rire.