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Algérie : "Nous ne sommes pas des héros "- La lutte pour la liberté et la dignité humaine

Cinéma

mardi 30 janvier 2018, par siawi3

Source : http://elwatan.com/hebdo/france/la-lutte-pour-la-liberte-et-la-dignite-humaine-30-01-2018-361554_155.php

Présentation du film Nous ne sommes pas des héros au CCA de Paris
La lutte pour la liberté et la dignité humaine

le 30.01.18 | 12h00

Nadjia Bouzeghrane

La récente présentation de Nous ne sommes pas des héros, un long métrage de Nasreddine Guenifi, au Centre culturel algérien de Paris, a reçu un accueil très favorable de la part du public. Adapté du livre Le Camp de Abdelhamid Benzine, le film de Nasreddine Guenifi, d’une durée de 115 mn, restitue les conditions inhumaines de détention des prisonniers algériens dans le camp spécial de Boghari durant la Guerre de Libération nationale.

Le personnage de Abdelhamid Benzine, incarné dans le film par l’acteur et metteur en scène Ahmed Rezzak, relate, tout en rédigeant son livre, son transfert en février 1961, avec d’autres détenus de la prison de Lambèse, au camp de détention spécial de Boghari, le camp Morand, dans la région de Médéa. Les derniers détenus du camp seront libérés en juin 1962.

Interné avec une soixantaine d’autres militants de l’ALN, Benzine écrit Le Camp, d’abord sur des bouts de papier, puis sur un cahier caché dans le double fond du panier de sa mère. Le livre est publié en janvier 1962 grâce à un réseau de militants communistes.

Nasreddine Guenifi raconte qu’il a découvert le livre dans les années 1970.

L’idée lui vient d’en faire un film, ce qui n’est pas « une tâche facile », « adapter le livre en scénario, écrire les dialogues, tout cela requiert beaucoup de travail ». En 1982, le ministère de la Culture lance un appel à projets pour la commémoration du 20e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie.

Guenifi reprend le sujet, mais Benzine était dans la clandestinité, avec une partie de l’encadrement du PAGS. « Etant moi-même militant de base dans le parti, j’ai réussi à entrer en contact avec Benzine et j’ai commencé à écrire avec lui la trame du film. » Benzine lui donne une liste de compagnons du camp Morand, il en retrouve quelques-uns. « J’ai reconstitué l’histoire comme un puzzle. » La situation politique algérienne se dégrade, le projet ne peut se faire.

Les années passent, le projet de film est enfin repris en 2012 à la faveur d’un nouvel appel à projets cinématographiques pour le 50e anniversaire de l’indépendance nationale. « J’ai pris l’engagement de réaliser ce film, il fallait que j’aille jusqu’au bout. »

Le réalisateur n’est pas au bout de ses peines, il doit faire face à nouveau à nombre d’obstacles, bureaucratiques et autres. Le film est enfin produit par l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC). Reste sa diffusion. Présenté en avant-première à Alger le 27 octobre 2017, il a obtenu le Prix du public au Festival du film engagé d’Alger en décembre dernier.

A une spectatrice qui lui demandait si toute la violence du film ressortait du livre, Guénifi observe que s’il avait relevé toutes les scènes de violence contenues dans le livre, le film ne se serait pas fait. « Ce que vous avez vu c’est peu de choses. » Le camp spécial de Boghari est sous le contrôle de militaires de la Légion étrangère, dont d’anciens soldats nazis, chargés de « retourner » les combattants de l’ALN et de leur faire renier leur engagement pour l’indépendance de l’Algérie.

Pour ce faire, aucun moyen n’est épargné aux détenus « traités comme des chiens », relate Benzine, qui n’a de cesse de réclamer pour ses camarades et lui-même le statut de prisonniers de guerre et l’application de la Convention de Genève. Aux mauvais traitements, aux humiliations et à la torture s’ajoutent les travaux forcés, le froid et le manque de nourriture. Les détenus dorment sur la paille, sous des tentes, sans couverture et n’ont droit qu’à un seul repas par jour.

« A Boghari, nous étions insultés, écrasés, humiliés. Rien ne manquait, pas même la folie, pas même l’assassinat. L’homme valait moins qu’un chien », relate Benzine. Et de relever qu’« entre 1959 et 1961, 29 prisonniers ont été assassinés. Nous sommes quelques-uns à être sur la liste ». L’assassinat de Maâmar Senouci, un interné, est maquillé en tentative d’évasion.

« Soyez encore plus audacieux que nous ne l’avons été »

A rappeler que Abdelhamid Benzine avait été arrêté lors d’un accrochage avec les forces ennemies en novembre 1956, il avait été condamné à 20 ans de travaux forcés et enfermé successivement dans les camps de concentration de Tlemcen, Oran, Lambèse, au camp spécial de Boghari et Hammam Bouhadjar jusqu’à l’indépendance. La première édition de son témoignage, Le Camp, a été préfacée par Henri Alleg, imprimée à Paris aux Editions sociales et diffusée par Maspéro.

Sadek Hadjeres, qui a préfacé la première réédition du livre — il a été réédité il y a quelques mois à Alger —en février 1986 écrivait alors : « Inutile de dire l’émotion que suscita parmi nous le manuscrit lorsqu’il nous parvint, parmi les camarades qui le mirent en forme, le tapèrent et le transportèrent. Il fut tiré en France en un temps record. Sa très large diffusion souleva une nouvelle vague d’émotion et d’indignation, ce fut l’un des facteurs mobilisateurs qui contribuèrent à la protestation géante du peuple et des démocrates français qui s’exprima dans les manifestations telles que celle de Charonne. »

Et… « quel sens peut-on donner aujourd’hui, en particulier, pour les jeunes générations, à cette lutte pour la liberté et la dignité humaine, que Hamid menait au camp spécial de Boghari lorsqu’il avait 35 ans ? » « Le livre construit sous le nez des bourreaux par les internés du camp de Boghari ne restera pas un monument de ciment. Il fécondera dans les esprits et les cœurs de la nouvelle génération la volonté et la conscience nécessaires pour aller de l’avant. »

Nous ne sommes pas des héros nous rappelle aussi que l’indépendance de l’Algérie a été portée par des patriotes appartenant à divers courants politiques et origines et soutenue à l’extérieur par des progressistes anticolonialistes. En témoigne la composition de l’auditoire qui s’est déplacé au CCA pour voir le film de Nasreddine Guenifi.