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Algérie : De la nécessité de la transmission

Fettouma Ouzegane, une vie d’engagements

vendredi 16 février 2018, par siawi3

Source : http://www.elwatan.com/hebdo/magazine/fettouma-ouzegane-une-vie-d-engagements-15-02-2018-362672_265.php

Ses sœurs de combat lui rendent hommage
Fettouma Ouzegane, une vie d’engagements

le 15.02.18 | 12h00

A’lla Fettouma, pour certaines, Mme Ouzegane, pour d’autres, ou Fettouma, pour d’autres encore, mais pour toutes, Fettouma Ouzegane est décédée le 25 janvier 2018, à l’âge de 90 ans.

La moudjahida était la mère politique, l’accompagnatrice, un repère. Elle a accompagné au moins deux générations de femmes, celles des lendemains de l’indépendance qui se sont ouvertes aux luttes citoyennes dans les années 70’ et 80’, et celles des années 90’ et 2000.

Quelques-unes de ces femmes qui ont partagé avec elle un des multiples combats pour les libertés démocratiques et la justice sociale se sont retrouvées à Paris pour lui rendre hommage, à l’initiative de l’association APEL Egalité et ses amies.

Bien qu’elle ait été présidente d’honneur de plusieurs associations féministes, le combat de Fettouma Ouzegane n’était pas exclusivement féministe. L’égalité des droits hommes-femmes, dont elle avait fait une priorité, faisait partie de l’ensemble des droits humains dont elle souhaitait la reconnaissance et le respect.

Ce n’était pas une théoricienne, ni une politique, au sens strict du terme, c’était une battante, une femme de terrain et d’action. Une femme d’engagement. Une patriote.

Elle était de toutes les initiatives, actions et causes allant dans le sens de la justice sociale. Une femme libre, rebelle à tout embrigadement. Intransigeante sur les valeurs qui ont toujours été les siennes.

La première des causes à laquelle elle a adhéré très jeune est l’indépendance de l’Algérie. Cela coulait de source pour une fille, nièce et épouse de militants nationalistes. Et petite-fille d’un acteur de l’insurrection menée par El Mokrani contre l’occupation française.

Ce qui a valu à sa famille d’être dépossédée de ses terres en Kabylie et de connaître la pauvreté, comme des millions d’Algériens. Elle affichait publiquement par la parole et l’action son opposition à « ceux qui ont confisqué à leur profit l’indépendance de l’Algérie ». Elle a connu plusieurs fois la prison, d’abord par la puissance coloniale et deux fois par les autorités de l’Algérie indépendante.

Cette Algérie indépendante, elle la voulait celle du respect des droits et libertés, de la justice sociale et de la démocratie. C’est donc tout naturellement qu’elle a fait partie de la toute première Ligue des droits de l’homme.

C’est aussi tout naturellement qu’elle a pris fait et cause pour l’égalité des droits hommes-femmes, contre le code de la famille, c’est aussi tout naturellement qu’elle s’est retrouvée aux premiers rangs des démocrates qui se sont insurgés contre les visées obscurantistes et les desseins des extrémistes islamistes. Inlassable et infatigable, elle était là où il y avait une marque d’injustice et d’arbitraire.

Fettouma Ouzegane était connue pour son franc-parler, par lequel elle interpellait gouvernants et leaders islamistes, comme Abassi Madani, dénonçant leurs dérives, abus et crimes et pointant leurs responsabilités face au peuple algérien et à l’histoire. Une femme de caractère et de forte personnalité.

Voilà ce qu’on peut retenir succinctement de l’hommage qui lui a été rendu samedi dernier.

Si Kaddour, son nom de guerre

Les présents à l’hommage ont aussi rappelé son parcours chronologique, émaillé de témoignages et d’anecdotes, un parcours riche et divers qui mérite d’être recueilli dans un livre dont le projet a été retenu.

La famille de Fettouma Ouzegane, ayant perdu sa terre nourricière à Azazga, s’installe à Alger, à La Casbah. C’est là que Fettouma, l’aînée de cinq filles, verra le jour le 24 janvier 1928. L’engagement de la jeune Fettouma est fortement influencé par son oncle Amar, autour duquel la famille se réunissait le soir pour l’écouter lire textes et discours dont il était l’auteur. Amar Ouzegane, haut responsable du Parti communiste algérien (PCA), était devenu conseiller du Comité de coordination et d’exécution (CCE) du FLN durant la Révolution.

Il était l’un des rédacteurs de la plateforme de la Soummam, en août 1956. Vendeur à la criée de L’Echo d’Alger dans sa jeunesse, il était devenu rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste Luttes sociales, il avait collaboré au journal indépendantiste Jeune musulman, avant de devenir à l’indépendance directeur de Révolution africaine, puis ministre l’Agriculture et de la Réforme agraire du premier gouvernement de l’Algérie indépendante .

Le père et l’oncle de Fettouma sont arrêtés par les autorités coloniales. Saïd, le père, est détenu à la prison de Barberousse, tandis que Amar a été transféré au camp de D’jnan Bourezg, dans le sud de l’Oranie. Etant l’aînée de ses sœurs, elle quitte l’école avec le niveau du certificat d’études (un niveau très honorable à l’époque, surtout que peu nombreuses étaient les filles scolarisées) pour s’occuper de la famille restée sans hommes. C’est elle qui effectue les démarches administratives auprès du commissariat de Cavaignac pour obtenir le permis de communiquer qui devait lui permettre de rendre visite à son père en prison.

Fettouma Ouzegane rejoint le FLN en 1956, aux côtés de Abderrahmane Rebaïne, qu’elle épouse en 1953. Celui-ci est arrêté le 21 février 1957, depuis il ne donnera plus signe de vie. Elle est arrêtée le 31 janvier 1958, elle sera torturée à la caserne d’Orléans, actuelle Ali Khodja, elle sera libérée en décembre 1959, contrainte ensuite à l’exil, d’abord en France, puis en Tunisie. Grâce à l’intervention de Me Vergès et de la Croix-Rouge internationale, elle échappe à la peine capitale. A sa sortie de prison, elle reprend contact avec les réseaux de l’ALN de la Zone autonome d’Alger. Si Kaddour était son nom de guerre.
Au lendemain de l’indépendance, elle crée une association d’aide aux enfants de chouhada.

Son combat pour l’égalité des droits

Feriel Lalami, membre fondatrice de APEL Egalité, sociologue et auteure de l’ouvrage les Algériennes contre le code de la famille, (Presses de Sciences Po, 2012), très proche de Fettouma Ouzegane, raconte l’avoir connue à la faveur d’une manifestation, le 14 décembre 1981, contre le projet de code de la famille en discussion à l’Assemblée nationale. « On voit arriver une dame bien mise avec d’autres dames. Elle commence par repousser les policiers qui avaient formé un cordon de sécurité, elle vient vers nous et nous demande où nous nous rencontrons pour nos réunions ». « Dans les jardins publics, lui avons-nous répondu ». « Depuis ce jour, nos réunions se déroulaient dans son salon, au 25, rue Didouche Mourad ».

« Quel militant démocrate ne connaît pas le 25, rue Didouche Mourad ! », s’exclame-t-elle. Et de rappeler que les banderoles des moudjahidate étaient confectionnées au domicile de Mme Ouzegane. L’une d’elles portait le slogan « Halte à la trahison des idéaux du 1er Novembre ». Ou encore cette autre banderole : « La Constitution de l’indépendance faisait de moi une citoyenne à part entière. Mais, dès 1963, j’ai compris que le discours politique ne correspondait plus aux valeurs et aux droits pour lesquels je m’étais battue. »

Aïcha Benabdelmoumène, autre membre de APEL Egalité, rappelle une manifestation à la Grande-Poste au cours de laquelle des moudjahidate, parmi lesquelles, outre Fettouma Ouzegane, Jacqueline Guerroudj, Djamila Bouhired, Djoher Akrour, Meriem Zerdani Belmihoub et d’autres encore, avaient occupé le haut des marches, formant un bouclier protecteur.
Plusieurs centaines de femmes manifesteront à Alger au cours de ce mois de décembre 1981, avec au premier rang des cortèges, les moudjahidate.

Il convient de rappeler que le mouvement national de solidarité et de soutien à la lutte des femmes est né en octobre 1990. Il rassemble des moudjahidate qui considèrent que « depuis 1962, les droits, légitimement conquis par les moudjahidate, par leur lutte pour la libération du pays, ont été déniés ». Sa présidente est Fettouma Ouzegane (in Les Algériennes contre le code de la famille de Fériel Lalami, page 92).

« C’est une perte pour tous les démocrates », dira une autre féministe, Sanhadja Akrouf, qui avait rencontré Fettouma Ouzegane pour la première fois en 1989, au moment de l’éclosion des associations féministes (à l’exception de APEL-Egalité créée en 1981) à la faveur de l’« ouverture démocratique » de l’après- octobre 1988. Elle ajoute : « Mme Ouzegane avait une vision, une ouverture d’esprit, elle était en avance sur beaucoup de questions, y compris taboues. » « Elle a fait partie de ma vie militante », recueillant un assentiment unanime.
Elle disait : « les libertés ne suffisent pas, il faut la justice sociale. »

Feriel Lalami rappelle aussi que c’est à la conférence des partis politiques initiée par le chef de gouvernement en 1991, alors que les associations féministes n’étaient pas invitées, que Mme Ouzegane prit la parole en leur nom pour rejeter la loi sur le vote par procuration des femmes.

Elle avait approché les dirigeants des 28 partis politiques présents, un à un, pour leur demander de rejeter le projet de loi. « Le Premier ministre a été sensible à cet appel et ce jour-là, nous avons gagné le droit de vote inconditionnel », soutient Feriel Lalami.
« Elle était une conscience », avance Samia Ammour, militante féministe, « et la conscience, selon un proverbe ancestral c’est comme un troisième œil, qui quand il s’ouvre, ne se referme jamais ».

Elle aussi se souvient d’une femme de petite taille, élégante, habillée en rose. C’était un 22 mars 2002, alors que ses camarades étudiants manifestaient à Alger contre l’arrestation et l’emprisonnement de 19 des leurs. Là aussi Mme Ouzegane était venue apporter son soutien aux manifestants.

Ce qui avait alors désolé Samia, c’est qu’aucun des jeunes manifestants ne savait qui était cette dame qui voulait prendre la parole. Ce qui fera dire à Samia qu’un travail de recueil de témoignages à des fins de transmission est indispensable. Sanhadja Akrouf reprend la parole pour dire toute la force de conviction de Fettouma Ouzegane :

« Elle prend un taxi pour aller dans le sud du pays afin de prendre part à une manifestation de chômeurs. Deux jours après, elle est en Kabylie, pour soutenir une autre cause. Et à l’âge qu’elle avait ! ».

Là où il y a une cause juste à soutenir, elle était présente. Apprenant que des femmes venaient de se faire lyncher dans la nuit du 12 au 13 juillet 2001 par des groupes fanatisés dans le bidonville d’El Harcha, près de Hassi Messaoud, elle prend la route pour être auprès des victimes. En août 2011, Djamila Bouhired et elle se joignent aux habitants de la cité des Bois des Pins, à Hydra, qui s’étaient opposés à l’abattage d’arbres centenaires pour la construction d’un parking.

« Il est inadmissible que les travaux se poursuivent, alors que l’affaire est actuellement en justice. Mais lorsque des gens aux épaules larges sont derrière, on peut toujours enfreindre la loi », ont-elles clamé dès leur arrivée sur les lieux (le Soir d’Algérie). « Ils ont déjà bradé toute l’Algérie. Et nous ne les laisserons pas spolier ces 10 000 m².

Nous sommes tous là et nous sommes décidés à aller au pire. Nous leur donnons 10 jours pour se rétracter et laisser ces honnêtes citoyens en paix », martèle Fettouma Ouzegane (El Watan). On la retrouve encore avec sa « sœur Djamila Bouhired » aux côtés de Mellouk, cadre du ministère des Moudjahidine, qui est traîné régulièrement devant la justice pour avoir rendu publics des dossiers de hauts responsables de l’Etat détenteurs de fausses attestations de moudjahidine.

Elle a profité de sa légitimité historique pour soutenir toutes les luttes pour les droits humains et la justice sociale, a-t-il été rappelé par celles qui l’avaient côtoyée. « Elle disait que les libertés ne suffisent pas, il faut la justice sociale. C’était son credo », indique Feriel.

Membre fondatrice de la première ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH)

Fettouma Ouzegane a été emprisonnée deux fois dans les années 1980. Elle est arrêtée en octobre 1983, avec son fils Ali-Fawzi ainsi que de nombreux autres militants pour les droits et libertés.

Elle sera libérée en mai 1984 avec 89 militants à la faveur d’une grâce présidentielle. Elle est à nouveau arrêtée en décembre 1985 et jugée en tant que membre fondatrice de la première Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH) -dont la réunion de constitution s’était tenue dans son propre domicile- pour "Atteinte à la sûreté de l’Etat visant au renversement du régime" et "Constitution d’association illégale".

La cour de sûreté de l’Etat de Médéa la condamne à dix mois de prison et à 2500 dinars d’amende. A la prison de Berrouaghia, on lui notifiera une peine supplémentaire de six mois pour "outrage à magistrat", parce qu’elle avait demandé à regagner sa cellule et refusé d’attendre le verdict du tribunal. « Les décisions se prennent ailleurs, vous ne décidez de rien ! » , avait-elle lancé aux membres de la cour de sûreté de l’Etat.(Le Matin d’Algérie, selon le livre Au nom du peuple, le procès de la Ligue des droits de l’homme (cour de sûreté de l’Etat, décembre 1985), publié par Koukou Edition). « Fettouma était forte de par les épreuves qu’elle avait traversées, elle a vu son mari et son fils torturés.

Elle avait tenu bon. Elle en avait payé le prix, celui de la douleur d’une épouse et d’une mère », souligne Feriel Lalami avec émotion.. Fettouma Ouzegane était aussi engagée sur des causes internationales. Elle se tenait informée, lisait la presse quotidiennement. « Elle avait une vision internationaliste », souligne Sanhadja. Malika Zouba rappellera que lors de l’invasion de l’Irak par l’armée américaine, elle voulait avec quelques moudjahidate aller protester devant l’ambassade US.

Joviale et accueillante

Au plan humain, c’était une femme joviale, une mère (d’adoption) accueillante et hospitalière, pleine d’humour. Une femme simple, qui se mettait au niveau de chacun, qui écoutait, ce n’était pas une donneuse de leçons, elle engageait le débat, respectait les opinions de chacun et forçait le respect, même quand on n’était pas d’accord avec elle.

Sa coquetterie était un élément de sa dignité, de son combat, devant l’adversité il ne fallait pas se laisser aller. Voilà ce qui ressort des témoignages que nous avons entendus.

Aïcha, qui a habité chez elle un an raconte : « Je la surprends un jour dans sa chambre, elle pose le livre qu’elle lisait et me demande, ‘tu veux savoir ce que je lis : un livre nul, nul ‘, puis se touchant la tête : ‘ce cerveau ne doit-il pas se reposer un peu’ ? » Autre anecdote rapportée par Sanhadja : « Pendant la décennie noire, sa fille rentre à la maison furieuse et en pleurs : ’’on m’a volé ma voiture’’. La réplique maternelle tombe, cinglante : ‘tu n’as pas honte, les gens sont en train de mourir et toi tu me parles de voiture volée’. »

De la nécessité de la transmission

Ahmed Dahmani, universitaire et militant pour les droits humains, également présent à l’hommage à Mme Ouzegane, a pointé le manque de transmission des différentes luttes démocratiques, des actions militantes et la nécessité d’y remédier, « c’est comme si jusqu’ici rien n’a été fait ».

Et de rappeler que « le premier mouvement populaire qui a ébranlé le régime politique algérien, bien avant Octobre 1988, c’est le mouvement d’avril 1980. Parmi les revendications d’avril 80, il y avait les libertés démocratiques ». « J’ai assisté au procès des fondateurs de la première Ligue des droits de l’homme devant la Cour de sûreté à Médéa : ils avaient apporté quelque chose qui allait s’imposer dans les revendications à venir, les droits de l’homme ». Il faudrait plus qu’un article de presse pour raconter Fettouma Ouzegane.

C’est en ce sens que l’hommage qui lui a été rendu s’est achevé avec la résolution de transmettre cette mémoire algérienne, exemple et repère pour les jeunes générations. Toutes les mémoires algériennes se doivent d’être rapportées et écrites.

C’est en ce sens que de la rencontre a également été formulée l’idée de création d’une fondation, dont l’une des missions serait d’encourager la transmission des parcours exemplaires de militantes et militants des droits et libertés, de distinguer une action citoyenne, un acteur de la société civile, et aussi la proposition de rédaction du parcours et des engagements de celle qui vient de nous quitter.

« C’était une bagarreuse »*

« Ce n’était ni une théoricienne ni une spécialiste des discours, c’était une bagarreuse, qui fonçait sans peur, guidée par son instinct sûr de femme aspirant à la dignité de toutes ses sœurs. Telle était Fettouma, bouillonnante, disponible, sincère, entière »…

Elle était « très active avec un groupe de moudjahidate aux côtés premiers noyaux de féministes contre le Code de la famille. Quand, le 28 octobre 1980, quelques dizaines d’étudiantes et de jeunes universitaires entreprennent de protester devant l’APN, c’est aux moudjahidate qu’elles font appel dès les premières interpellations.

Et c’est la présence des moudjahidate qui préserve les rassemblements suivants de la répression ».

« On connaît l’anecdote de Mme Zhor Bitat, qui vient manifester aux portes d’une assemblée présidée par son époux, Rabah Bitat, on connaît l’éloquence rare de Meriem Benmihoub Zerdani, qui a éclairé avec pédagogie les assemblées féministes du restaurant Amirouche. On se souvient aussi de son sens de la répartie qui a mouché l’officier chargé de la dispersion des manifestantes ».

« Son effort s’est poursuivi lorsque en février 1989, l’AEF est empêchée de tenir son AG constitutive au cinéma Djurdjura, sur le boulevard Amirouche. Les 200 participantes sont conviées au salon de Fettouma, place Audin. Un mois plus tard, le 7 mars, la wilaya change de politique et remets à l’Association pour l’émancipation de la femme son agrément. Sa maison restera, des années durant, un lieu de réunion pour les associations et les coordinations féminines privées de local ».

« C’est Fettouma qui prend la parole pour le droit des femmes à la rencontre gouvernement- partis de l’été 91 ».

* Extraits de l’hommage intitulé « Fettouma Ouzegane est partie. C’était une bagarreuse » de Chawki Salhi, porte-parole du PST au moment des faits. Source : Facebook

« Des femmes indignées »*

« … Le 22 mars, en effet, à l’énoncé du verdict contre Mellouk, des femmes, indignées, ont refait la révolution au tribunal. Et quelles femmes ! Les héroïnes de la guerre d’Algérie, celles qu’on appelle les « moudjahidate ».

D’abord Djamila Bouhired, pasionaria de la Bataille d’Alger, torturée et condamnée à mort, défendue par l’avocat Jacques Vergès, son futur mari, qui écrira, avec Georges Arnaud, le célèbre Pour Djamila Bouhired, première dénonciation de la torture.

Ensuite Fettouma Ouzegane, autre intrépide incarcérée en 1957 et traduite devant la Cour de sûreté de l’Etat. Elles voulaient marcher sur la Présidence. On en a dissuadé ces vieilles dames indignées. Alors, elles lancent un appel international pour le condamné.

C’est que « l’affaire Mellouk réveille tout ! On est au cœur de la lâcheté et de la trahison ! » martèle Fettouma Ouzegane dans son appartement tapissé de portraits de « martyrs » dont « on a confisqué l’héritage, la Révolution »...

A 83 ans, elle a gardé l’œil vif et l’agilité de la combattante. Elle aussi prépare un livre : L’Indépendance confisquée. « Je vais tout dire ! » jubile-t-elle, tandis qu’en bas, rue Didouche Mourad, coule le flot de la foule amère qui, à chaque génération, en a trop vu sans rien comprendre.

« En 1962, nous les moudjahidate, nous étions jeunes, belles et innocentes. Mais les collabos avaient pris le pouvoir. Les véritables combattants étaient une petite poignée. Boumediene leur a dit : "Vous vous soumettez ou vous vous démettez". C’était la nuit des longs couteaux et elle dure toujours.

*Le titre est de la rédaction. Extraits d’un dossier réalisé en mai 2010 par Martine Gozlan, journaliste de Marianne

Lettre à ma sœur Djamila Bouhired

Par Fettouma Ouzegane

« Très chère sœur, de nouvelles épreuves dans ta vie de combattante, de femme algérienne, ne peuvent me laisser silencieuse… Qui mieux que moi connaît ce petit appartement qui te sert de demeure, rafistolé, livré aux vents du 15e étage de cette tour d’Alger dont l’ascenseur est livré aux caprices du temps, dont on sait, toi et moi, qu’il n’arrange point les choses…

Certes les dirigeants algériens t’ont proposé un logement décent, mais tu l’as refusé car, pour te faire de la place, une famille allait en être expulsée. Qui mieux que moi peut témoigner de tous ces “cadeaux” que tu n’as cessé de rejeter afin de préserver ta liberté si chèrement acquise, pour laquelle tu n’as cessé de te battre, et qui fait aujourd’hui la fierté de tous les Algériens.

Très chère sœur, je ne voudrais pas ici m’étendre sur les frasques des puissants qui étalent un luxe insolent et des avantages indécents pendant que les veuves de guerre et les authentiques moudjahidine mendient afin de subvenir à leur quotidien.

… A défaut de liberté, ce système nous a offert la matraque et l’injustice.
Comment un pays aussi riche peut-il produire une société aussi démunie ? Très chère Djamila, ton destin est le nôtre, ta dignité et tes souffrances sont celles de tous les Algériens ! Et si ces dirigeants ne le savent pas, le jugement de l’Histoire, lui, ne les épargnera pas. »

F. O. Avril 2002.

Mon indépendance

Dans Mon indépendance (5 juillet 2002), Fettouma Ouzegane écrivait : « Chaque génération fait sa révolution à sa façon. Hier, il y a eu les manifestants de 80, ceux d’octobre 88 aujourd’hui, il y a ceux du Printemps noir. « Nous n’avons pas tout à fait échoué….

L’Algérie est d’essence démocratique, même si les pouvoirs qui se sont succédé nient cette donne… Le relais est là et toutes ces générations qui leur disent ‘Faqou !’ et refusent de jouer leur jeu, n’est-ce pas le début de leur fin ? »

El Watan s’incline à la mémoire de la défunte

Les fondateurs, les journalistes et l’ensemble des travailleurs d’El Watan s’inclinent à la mémoire de cette grande dame, qui a été à leurs côtés tout le temps où six membres de son équipe rédactionnelle ont été emprisonnés et le journal fermé pendant quinze jours pour avoir rendu publique l’attaque par un groupe terroriste d’une caserne de gendarmerie ayant coûté la vie à cinq gendarmes à Ksar El Hiran, en janvier 1993.

Mme Ouzegane était dans les locaux du journal tous les jours, apportant son soutien et son réconfort au reste de l’équipe d’El Watan, appelant à la solidarité avec El Watan.

Elle était aussi présente au tribunal lorsqu’ils ont été déférés devant la justice sous les chefs d’accusation d’"atteinte à la sûreté de l’Etat, atteinte à corps constitués et atteinte au moral des troupes." Ils lui ont gardé leur reconnaissance et leur affection et l’accueillaient avec respect quand elle se présentait à la rédaction porteuse d’une lettre ouverte, indignée par une quelconque injustice.
N. B.

Nadjia Bouzeghrane