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Les athées, ces dissidents du monde musulman

mercredi 21 février 2018, par siawi3

Source : https://la-voie-de-la-raison.blogspot.com/2018/02/athees-monde-musulman.html

Les athées, ces dissidents du monde musulman

Posted : 20 Feb 2018 09:13 AM PST

Par Léa Baron Sur Tv5monde

Dieu n’existe pas. Pour les athées. Soutenir une telle idée est une gageure pour celles et ceux qui vivent dans des pays où le poids de la religion musulmane demeure considérable. Sur Internet, ils donnent de plus en plus de la voix, souvent sous couvert d’anonymat.

Etre athée « c’est comme être un extraterrestre sur une autre planète  ». Omar, Algérien, témoigne en 2016 au micro d’Arte Radio dans le documentaire sonore « Athées àla menthe  ». Un autre témoin interviewé raconte qu’il fait mine de respecter le ramadan pour que ni ses voisins ni même sa femme ne soupçonnent son abandon de l’islam. Il se méfie de tout le monde parce que « le peuple lui-même est inquisiteur  ». Etre athée interroge et dérange, en premier chef, dans le giron familial prompt, parfois, àrejeter l’apostat qui ne veut plus croire. Un autre témoin ajoute plus grave : « avec l’intégrisme ambiant, être athée c’est se condamner àmourir.  »

Condamnation àmort

Ostracisme, discrimination, rejet, persécution ou encore condamnation pouvant aller de l’amende jusqu’àla peine de mort, touchent ceux qui osent afficher publiquement leur rejet de la croyance.

Dans 13 pays, l’athéisme est ainsi passible d’une condamnation àmort selon un rapport de l’International humanist and ethical union publié en 2013 sur le sujet.

Liste des pays où l’athéisme est condamnable par la peine de mort : :Mauritanie, Soudan, Somalie, Nigeria, Yémen, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Qatar, Iran, Pakistan, Afghanistan, Maldives et Malaisie.

Dans la plupart de ces pays, le blasphème est aussi considéré comme une preuve d’apostasie (voir l’encadré lexique ci-dessous).

Lexique

athée : qui ne croit pas en Dieu
apostat : qui a renié la foi
agnostique : sceptique en matière de religion
non-croyant : qui n’appartient pas àune confession religieuse et n’a pas la foi
laïcité : en France principe de séparation de la société civile et de la société religieuse

« Un musulman qui sort de l’islam est condamné àmort selon le droit musulman classique. Plusieurs pays s’inspirent de ces écoles du droit musulman classique pour établir leur loi  », explique Houssame Bentabet, sociologue et doctorant àl’EHESS. Il écrit une thèse sur l’abandon de l’islam. Pourtant « le texte coranique est vide de toute condamnation àmort de l’apostat. Il va dans le sens d’une liberté de croire.  »

« Le Coran ne dit pas : tuez l’apostat. L’apostasie, c’est une chose dite dans la charia mais qui n’existe pas dans le texte coranique  », rappelait aussi la physicienne et professeure àl’université de Tunis, Faouzia Charfi dans Maghreb-Orient Express sur TV5MONDE.

« Dans le Maghreb, on va parler de liberté de croire, de penser mais critiquer la religion ou l’institution religieuse est toujours condamnable en général  », souligne Houssame Bentabet.

Waleed Al Husseini, Raif Badawi

Les condamnations sont récurrentes. Dans son article « L’athéisme face aux pays majoritairement musulmans  », l’historien Dominique Avon, professeur d’Histoire àl’Université du Maine en France et spécialiste du sujet àl’Institut du pluralisme religieux et de l’athéisme, évoque de nombreux cas de condamnations àla prison notamment en Egypte, au Bangladesh, en Algérie.

L’un des cas qu’il cite est l’un des plus médiatisés ces dernières années, celui du jeune Palestinien : Waleed Al-Husseini. La lecture du Coran et de différents textes le convainquent d’abandonner l’islam. Une position et une réflexion qu’il partage sur un blog. Son athéisme est alors considéré comme "une menace àla sécurité nationale". Il écope de 10 mois de prison où il subit des violences physiques et des interrogatoires interminables. Il finit par trouver asile en France où il milite aujourd’hui pour l’athéisme.

Waleed AL-Husseini - Livres :
.Blasphémateur ! Les prisons d’Allah
.Une trahison française - Les collaborationnistes de l’islam radical devoilés

Accusé d’apostasie et d’insulte àl’islam, le blogueur Raif Badawi purge, lui, une peine de 10 ans de prison en Arabie saoudite où il doit recevoir 1000 coups de fouet. Son crime ? Avoir plaidé sur son blog pour la laïcité, la liberté d’expression et le droit des femmes.

L’athéisme, en soi, n’est pas le problème. Le revendiquer àhaute voix l’est.
Ahmed Benchemsi

Dans un article de 2015 "Invisible atheists", Ahmed Benchemsi directeur de communication auprès de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch, avance qu’en réalité ces athées dérangent parce qu’ils mettent en lumière l’hypocrisie et les contradictions de certaines sociétés musulmanes : « Dans le monde arabe d’aujourd’hui, ce n’est pas la religiosité qui est obligatoire ; c’est l’apparence de celle-ci. Les attitudes et les croyances non religieuses sont tolérées tant qu’elles ne sont pas visibles. L’hypocrisie sociale donne une marge de manÅ“uvre aux modes de vie laïques, tout en préservant les apparences religieuses. L’athéisme, en soi, n’est pas le problème. Le revendiquer àhaute voix l’est. Ainsi, ceux qui rendent public leur athéisme dans le monde arabe se battent moins pour la liberté de conscience que pour la liberté d’expression. »

11% d’athées dans le mondeAujourd’hui, il est difficile de mesurer le nombre exact d’athées. Une étude publiée par l’institut de sondage américain Gallup en 2015 réalisé auprès de plus de 60 000 personnes dans une soixantaine de pays révélait que 11% des personnes interrogées se disent ouvertement athées. Contre 13% trois ans auparavant. La Chine compte le plus grand nombre de personnes se revendiquant athées (61%). Alors que la Thaïlande reste globalement le pays le plus religieux (94% des personnes disent croire en Dieu), suivie de l’Arménie (93%) et du Bangladesh (93%).

Alors qu’il est si difficile dans certains pays d’assumer son athéisme, pourquoi certain.e.s décident d’abandonner l’islam ? Le journaliste américain, Brian Whitaker qui a enquêté sur le sujet pour son livre "Arabs Without God : Atheism and Freedom of Belief in the Arab World" (Des Arabes sans dieu : athéisme et liberté de croyance dans le monde arabe, 2014), assure que les gens qu’il a rencontrés n’ont pas abandonné l’islam àcause de la montée du terrorisme, de l’islamisme radical ou des faits d’arme du groupe Etat islamique ces dernières années.

Comme Waleed Al-Husseini, d’ex-musulmans viennent àl’athéisme par réflexion personnelle, remettant en cause des textes et des dogmes dont ils trouvent certains aspects illogiques, et dans lesquels clairement ils ne se retrouvent plus.

« Il y a aussi des facteurs qui peuvent être liés àla manière avec laquelle on vit cet islam, la manière dont il est véhiculé et compris, vécu dans la société occidentale ou musulmane en général  », explique le doctorant Houssame Bentabet. C’est-à-dire une religion stigmatisée, parfois assimilée au fondamentalisme alors difficle àassumer.

Voix dissidentes sur Internet

L’athéisme n’a pas toujours été dénoncé et condamné avec autant de force. Au milieu du XXe siècle, la parole était plus libre. Des intellectuels de gauche souvent, des universitaires critiquent publiquement la religion ou revendiquent leur athéisme. C’était avant la montée de la religiosité, du conservatisme dans les années 1980 notamment en Egypte.

Aujourd’hui, ce sont de jeunes athées qui prennent la parole. « Aujourd’hui, il y a de plus en plus de personnes qui se déclarent athées parce qu’ils le vivaient secrètement avant  », précise Houssame Bentabet. Ils sont peu àse dévoiler, mais ces voix dissidentes sont de plus en plus nombreuses às’exprimer sur les réseaux sociaux sous couvert d’anonymat sous peine de s’exposer àde graves sentences comme Raif Badawi et Waleed Al-Husseini. Cette « expression visible de l’athéisme fait surface àla fin des années 2000  », observe l’historien Dominique Avon.

« Internet a fait apparaître un athéisme qui était pratiquement ignoré jusqu’ici. Cela a fait connaître l’athéisme àun certain nombre de personnes de ces régions-là, plutôt jeunes, plutôt éduquées  », souligne Patrice Dartevelle, Secrétaire général de l’association belge des athées. Il a coordonné un ouvrage sur l’athéisme dans le monde.

C’est aussi par ce biais que certains montent des réseaux d’entre-aide ou appellent àl’aide. « De plus en plus, sur les réseaux sociaux nous recevons des demandes d’aides d’athées, des Marocains, des Tunisiens, des Algériens, des Egyptiens, des Palestiniens... Souvent ils ont juste besoin de discuter un peu parce qu’ils sont vraiment tous seuls et complètement perdus. Il y en a qui veulent militer pour l’athéisme là-bas. On se trouve vraiment démunis face àleurs appels  », raconte Jean-François Jacobs, qui s’occupe des réseaux sociaux notamment de l’association belge des athées.

Conseils d’ex-musulmans

D’autres se regroupent dans des comités d’ex-musulmans et militent hors de leur pays pour donner de la voix àl’athéisme. L’Iranienne Maryam Namazie créé ainsi en 2007 le Conseil des ex-musulmans de Grande-Bretagne. Un équivalent existe en France sous l’impulsion de Waleed Al-Husseini.

Houssame Bentabet l’a remarqué depuis qu’il a commencé sa thèse en 2014 - avant les attentats contre Charlie Hebdo et l’hypermarché casher àParis : les langues se délient. « D’ex-musulmans acceptent aujourd’hui plus facilement de me livrer leur témoignage. La liberté de parole commence às’installer  », nous explique-t-il.

Certains parlent d’un nouveau mouvement d’athéisme qui enfle. « Le bouillonnement actuel du monde arabe est àcomparer àcelui de la Révolution française  », écrit l’écrivain Omar Youssef Suleiman en octobre 2014 dans Aseef22 . « Celle-ci avait commencé par le rejet du statu quo. Au départ, elle était dirigée contre Marie-Antoinette et, àla fin, elle aboutit àla chute des instances religieuses et àla proclamation de la république. Ce àquoi nous assistons dans le monde musulman est un mouvement de fond pour changer de cadre intellectuel, et pas simplement de président. Et pour cela des années de lutte seront nécessaires.  »