Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > impact on women / resistance > Algérie : Hommage : Katia Bengana, le sang de la liberté !

Algérie : Hommage : Katia Bengana, le sang de la liberté !

jeudi 1er mars 2018, par siawi3

Source : http://www.algeriemondeinfos.com/2018/02/28/hommage-katia-bengana-sang-de-liberte-rachid-oulebsir/

Hommage : Katia Bengana, le sang de la liberté !

Par Rachid Oulebsir

28 février 2018

Mon pays est une vaste prison où on assassine les femmes àla fleur de l’âge ! Je regarde, le feu aux tripes, les assassins se laver les mains et faire leurs hypocrites ablutions ! Ils essuient le sang de Katia sur leurs barbes teintes au henné d’Afghanistan ! Le sang de Katia appelle et crie vengeance !

Katia ! Je ne sais pas parler aux morts, aux disparus ! Mais toi, tu ne nous as pas quittés, tu es lààl’orée de mon regard, au seuil empoussiéré de ma mémoire, sous le toit précaire de mon cÅ“ur. Dans nos croyances anciennes les morts ne partent jamais tout àfait, leurs âmes rodent toujours parmi nous en quête de notre amour et de notre refuge ! Les morts assassinés dans le dos, par traitrise, dans l’obscurité de la tyrannie, nous appellent de leurs tombes ! Anza, leur chant plaintif dénoncera la horde sauvage, habitera nos cÅ“urs et fera vibrer nos fibres et se hérisser notre chair. Katia, ta plainte me fait sangloter ! Des larmes brulantes remontent de mon foie àvoix basse !

Mon pays est une vaste prison où on assassine les jeunes filles qui refusent le voile et la camisole !

Je suis le barde des âmes populaires. Je survis comme une erreur, en cheville, en appendice. Je pleure secrètement sous le ciel voilé comme cette femme qui remonte la rue, aussi belle que le soleil. J’aurais voulu de mes mots dévoiler l’astre et la femme, mais le temps fourbe quitte l’agora pour se refugier dans la mosquée, flotte àrebours des mémoires, s’étire plus traître qu’une fausse monnaie. La mémoire est le siège préféré de la douleur, l’évocation de notre impuissance est d’une mortelle nostalgie. Je suis en prison ! Les flux de souvenirs atterrissent comme des corbeaux fous pénètrent dans ma cellule àtravers les hauts remparts du pénitencier àl’insu des vigiles au sourire torve pour se diriger comme des fantômes étouffants vers les cÅ“urs et les cerveaux abrutis par l’incarcération. Je n’ai pas le courage d’entendre la mauvaise nouvelle ! Katia assassinée ! Comment remonter de l’abîme et vaincre la douleur, J’essaie toutes les recettes connues, aucune n’est àla hauteur du défi ! Je n’ai pas la force de lutter contre la visite quotidienne des absents. J’abdique et me soumets àla volonté de la souffrance !

Vaincu par le fourmillement des souvenirs, terrassé par les fantômes du passé, je ne peux résister àl’invasion de la douleur. Ma détermination se consume comme une chandelle tremblante sous le souffle continu du passé. Une procession d’images brà»lantes squatte mon regard inquiet et mon énergie s’égoutte des fraîches cicatrices de mon âme blessée. Comme toi Katia, une multitude de femmes combattantes habite mes prunelles éteintes, tirant sur la corde de son regard cassé. Ton départ les a reconvoquées et réinstallées dans ma boite crânienne. Je les avais aimées éperdument et l’orage déchirait la nuit, cinglait de ses éclairs brisés les rêves nubiles des enfants adultes précoces.

Cette infirmière dans le maquis, cette paysanne qui étanchait ma soif dans l’abri forestier, cette étudiante qui avait rejoint les révolutionnaires dans les gorges profondes de l’Aurès !

Je les avais passionnément idéalisées et le vent rimait dans les champs d’épis mà»rs alors que la guerre fauchait les corps, brà»lait les âmes. Je ressasse dans la vaste cour de la prison les moments de rêve fugace, mon amour pour la femme qui édifiait pierre après pierre ma motivation, attisait et consolidait l’échafaudage de son engagement, de ma révolte. Entre la foule et la femme, j’avais choisi la révolution.

Katia tu es la révolution !

Changer le monde, réhabiliter le peuple dans ses droits. La rue en marche, la foule déterminée et l’horizon bleu sont ton royaume. Je me refugie dans l’oubli coupable pour humaniser le temps, occuper la durée interminable. Je dessine un pourtour, reconstruis une consistance virtuelle àKatia l’idéale. Où était-elle bon dieu sur sa lointaine montagne, dans sa ville mal éclairée, dans sa campagne en jachère ? Pensant àton regard qui soutient la mort, je sens du fond de mon déclin la vie qui revient. Ton courage me remonte de l’obscurité du profond puits. Ta détermination me tire, léger comme une plume, du tunnel de ténèbres où je m’étais oublié.

Brouillées, mes idées sautillent comme des gouttelettes d’eau sur une surface brà»lante. Ta plainte me réveille àchaque aube avec le chagrin d’une petite sÅ“ur que je n’avais pu enterrer. Elle m’apparait dans le rêve et ne cesse de me répéter dans son ancienne langue kabyle que les hommes les plus endurcis pleurent aussi, que chacun de nous a deux cÅ“urs, Oul l’organe du courage, de la bravoure et Tassa, qui couve la larme, l’amour et l’affection. Dans ma haute solitude, l’âme tenaillée, verrouillée par un fort besoin d’enfance, je te récite àvoix haute un poème né de ton sang qui a coulé pour la liberté :

Katia l’astre effacé ! Toi qui, dans tes mains, prit maintes fois les rayons du soleil pour accueillir les cigognes. Tu m’as laissé ton héroïque départ, un petit jour de fausse brume, tes rêves brillants comme des fruits mà»rs, tes colères qui grondent dans les rues en état de siège…

Katia ! J’ai entre les paupières ton regard de métal et ton chant matinal au fond de mon cerveau.

Katia ! La nuit noire égorge ton ombre àgenoux, et l’éclat fugitif de ton dernier regard sombre dans mon impasse, ma douleur, ma solitude habitée, souillée par le rire des muezzins criminels. Katia ton sang crie vengeance !