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« Islam de France : gare aux fausses “bonnes idées” »

mercredi 7 mars 2018, par siawi3

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/06/rachid-
benzine-islam- de-france- attention-aux- fausses-bonnes-
idees_5266169_3232.html#xTkHzc1M4g0cvaQs.99

Rachid Benzine : « Islam de France : gare aux fausses “bonnes idées” »

Les pistes que semble privilégier le gouvernement pour organiser l’islam
de France sont peu réalistes, tant juridiquement que sociologiquement, juge
l’islamologue dans une tribune au « Monde ».

LE MONDE | 06.03.2018 à 06h34 • Mis à jour le 06.03.2018 à 09h06 |

Par Rachid Benzine
(Islamologue, chercheur associé au fonds Ricoeur)

Le contexte

Dans un entretien accordé au Journal du dimanche, publié le 11 février,
Emmanuel Macron a déclaré vouloir « poser les jalons de toute l’organisation
de l’islam de France » au « premier semestre 2018 ». Il a expliqué multiplier les consultations sur le sujet, tout en précisant quels sont les enjeux qu’il juge les plus pressants : « Il y a une question qui est celle de l’organisation. Mais il y a une autre question, qui est celle du rapport entre l’islam et la République. »

Tribune.

Le président Emmanuel Macron a décidé de prendre à bras-le-
corps le dossier de l’organisation de l’islam de France, et on ne peut que s’en féliciter. Pourra-t- il réussir là où ses prédécesseurs ne sont parvenus à rien de satisfaisant depuis presque quarante ans, malgré des efforts respectables ? Un des avantages du jeune président est de ne pas se considérer lié par des pesanteurs héritées du passé, et de privilégier l’efficacité pragmatique sur les politesses hypocrites. Mais jusqu’où pourra-t- il faire fi de ces héritages ? La situation est loin d’être simple, non seulement en raison du principe français de séparation qui interdit – normalement ! – à l’Etat de s’immiscer dans l’organisation des cultes ; mais plus encore du fait d’un islam des musulmans de France extrêmement pluriel, traversé de conflits et d’intérêts contradictoires.

Surtout, on peut avoir légitimement le sentiment que l’immense majorité
des fidèles du Coran en France se montre peu intéressée par la mise en place
de structures censées la représenter. Un signe de « privatisation » et
d’individualisation de la foi des gens ? Ou bien un abandon dans les mains deceux – souvent les plus zélés et les moins ouverts aux valeurs des sociétés
démocratiques – qui ont la réputation d’être « meilleurs religieux » et « plus
savants » qu’eux ? Les deux phénomènes sont probablement à l’œuvre
ensemble.

Lire aussi  : Houari Bouissa : « L’islam, une histoire française à
enseigner à l’école »

Même si le président Macron s’est, jusqu’ici, peu exprimé sur le sujet, on
connaît les thèses et propositions qui lui sont présentées. L’une des premières est la rupture avec les influences dites « étrangères » au profit d’un islam « des musulmans de France ». La proposition est séduisante. Mais peut-on extraire de « toute influence étrangère » – ou de tout « attachement étranger » – les musulmans de France ? Est-ce possible et souhaitable ? Déjà conviendrait-il de mieux définir quelles sont les influences étrangères, et en quoi celles-ci sont profondément dommageables ! Celles des pays ayant appartenu longtemps à l’ancien empire colonial français, et dont les musulmans de France qui en sont originaires ont souvent conservé la nationalité (une grande partie des musulmans français étant, en effet, des binationaux) ? Ou bien celles des grands courants transnationaux de réislamisation et de « réorthodoxisation », salafistes ou Frères musulmans, qui sont devenus incontournables à l’échelle mondiale et qui, de nos jours, sont influents dans quasiment tous les lieux de prière de France, et souvent dans les quartiers populaires les plus en souffrance ?

L’UN DES THÈMES QUI AGITENT L’ÉLYSÉE ET LA PLACE BEAUVAU
CONCERNE LE FINANCEMENT DE L’ORGANISATION DE L’ISLAM

Certes, il y a encore des influences algériennes et marocaines sur l’islam
qui tente de s’organiser dans notre pays, mais elles sont de moins en moins
importantes en raison des difficultés que les responsables de ces Etats ont
pour gérer la complexité de leur propre scène musulmane, et du fait de la
diminution de leurs ressources. Le seul pays actuellement très actif, très
entreprenant et qui déverse beaucoup d’argent pour la structuration de l’islam de France en sa faveur (quelle que soit la nationalité des pratiquants
musulmans) est la Turquie du président Erdogan, ce qui, de fait, peut inquiéter.

De toute évidence, l’islam officiel algérien et l’islam officiel marocain, auxquels restent liés, au moins sentimentalement mais aussi doctrinalement, une grande partie des musulmans de France, est un islam qui s’est toujours montré comme un islam de concorde. Avons-nous intérêt à le rejeter, à l’ignorer ? N’est-ce pas dans ces pays amis qu’il y a un patrimoine de savoir religieux qui nous manque encore ? N’est-ce pas avec des institutions savantes de ces pays que des coopérations – notamment avec nos universités pour ce qui est de l’approche académique de l’islam – peuvent être établies ?

L’argent, le nerf de la guerre

Une des autres grandes idées qui agitent actuellement l’Elysée et la Place
Beauvau concerne le financement de l’organisation de l’islam. Comme toujours, l’argent est le nerf de la guerre, et il est évident que les instances mises en place ces dernières années pour tenter de structurer le culte musulman en ont manqué. Or il y a de l’argent ! Celui de l’industrie du halal, d’abord, dont le marché est estimé à 5 milliards d’euros ! Celui, aussi, des pèlerinages dans les lieux saints de l’islam. Celui, encore, des collectes dans les mosquées.
L’industrie du halal, cependant, est loin d’être dominée par des musulmans : ce sont plutôt de grandes chaînes alimentaires et les grandes enseignes de
supermarchés qui s’enrichissent grâce aux consommateurs musulmans.
Comment imposer à celles-ci une taxe au profit d’une organisation du culte
musulman ? Par une loi votée au Parlement ? Par une circulaire ministérielle ?
On ferait là, pour les musulmans de France, une étonnante exception aux
règles de la laïcité de l’Etat, qui pourrait être considérée comme une
discrimination !

Lire aussi  : Tarik Yildiz : « L’enjeu n’est pas la structuration de
l’islam, mais la lutte contre une idéologie »

Certes, on voit bien le modèle qui est derrière : celui de la cacherout
[ensemble des règles alimentaires du judaïsme] contrôlée par le Consistoire
israélite. Mais ce modèle a été mis en place en d’autres temps, sous le règne
de Napoléon Bonaparte, avant les lois de séparation, et avec le consentement
des juifs de France. De la même manière, on imagine mal comment l’Etat
pourrait déroger aux règles du marché en imposant aux agences de voyages
qui organisent le pèlerinage à La Mecque et à Médine de verser un
pourcentage au bénéfice de l’organisation du culte musulman.

Indépendamment des questions de droit, serait-il d’ailleurs imaginable
d’étendre cette mesure aux agences qui organisent des pèlerinages juifs et
chrétiens à Jérusalem, à Rome ou à Assise ?

Quant aux collectes, l’administration fiscale peut, en effet, se montrer plus
« regardante », comme elle le fait déjà à l’égard des déclarations des quêtes et autres participations volontaires des fidèles des Eglises, mais on conçoit
difficilement, là aussi, comment une « ponction » obligatoire et systématique
pourrait être mise en place, sauf dans un cadre volontaire des différentes
institutions musulmanes, et en dehors de toute intervention de l’Etat.
Un « grand imam » de France
Ces « pistes », dont on parle beaucoup ces temps-ci, sont inspirées par
de bons sentiments, mais ne représentent-elles pas des vœux pieux ? Comme ces ballons d’essai parlant d’un possible « concordat » entre l’Etat… et on ne sait quelle instance musulmane « représentative » toujours inexistante, ou encore évoquant… un « grand imam » de France qui pourrait surgir d’on ne sait quelle lampe d’Aladin ! On s’interroge sur la connaissance de l’« islam réel » qu’ont les pouvoirs publics des musulmans de France, mais il est vrai que, depuis le « dynamitage » des renseignements généraux à l’époque de M. Sarkozy et la priorité – compréhensible – donnée à la lutte contre le terrorisme, ceux-ci n’ont guère accès aux mutations permanentes de la religion musulmane en France. On peut s’étonner, aussi, que, avant de lancer des propositions aux connotations « bonapartistes » ou « concordataires », les partisans de ces thèses ne semblent pas s’être inquiétés de vérifier auprès de constitutionnalistes ce qu’il est possible de faire dans le cadre juridique français. Ne faudrait-il pas commencer par là ?

En fait, l’islam des musulmans de France est beaucoup plus organisé
qu’on l’imagine, mais pas dans le sens d’une structure centrale unique. Ainsi
les musulmans turcs, mais aussi les courants issus des Frères musulmans,
sont très organisés et performants. On comprend que les pouvoirs publics
rêvent d’avoir un seul grand interlocuteur, à l’image du Consistoire israélite, de la Conférence des évêques de France ou de la Fédération protestante. Mais ce type de structure représentative ne pourra venir que d’une volonté des musulmans, et au terme, sans doute, d’un processus qui demande encore du temps.

On peut toutefois relever une initiative récente, qui a pour cadre la région
lyonnaise, où une quarantaine de responsables de mosquées et d’imams
appartenant à des origines nationales différentes et à des courants de pensée parfois opposés se sont réunis en « conseil théologique des imams du Rhône ». Manifestement, il est plus facile de s’entendre et de s’organiser sur un plan régional plutôt que sur le plan national.