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Libye : « Il n’y a pas à choisir entre la paix et la démocratie »

mardi 20 mars 2018, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/renaud-girard-ny-a-a-choisir-entre-paix-democratie/

Point de vue
Renaud Girard : « Il n’y a pas à choisir entre la paix et la démocratie »

La défense de nos intérêts est, pour Renaud Girard, plus importante que la morale. Le grand reporter revient sur les récentes interventions militaires de la France au nom des droits de l’homme.

par Jean-Loup Bonnamy

27 février 2018

Photo : Artillerie des forces de Kadhafi détruites par l’armée française au sud-ouest de Benghazi en Libye, le 19 mars 2011 / Wikimedia Commons Bernd.Brincken)

Revue des Deux MondesVous êtes un partisan du réalisme politique. Pour vous, la prise en compte des réalités, la recherche de l’efficacité et du résultat, la défense de nos intérêts sont plus importants que la morale lorsqu’il s’agit de politique étrangère. On vous sait extrêmement critique envers l’intervention occidentale – à l’initiative de la France – en Libye en 2011. Fallait-il ne pas intervenir et laisser Mouammar Kadhafi reconquérir Benghazi ?

Renaud Girard – Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je ne critique pas le fait qu’on soit intervenu en Libye pour stopper Kadhafi. Sur le principe, j’étais et reste tout à fait d’accord. Ce que je critique, c’est la manière dont l’intervention a été menée. Il fallait intervenir pour empêcher Kadhafi de massacrer sa propre population. Les chars du Guide étaient aux portes de Benghazi.

« Ce que l’on peut reprocher à Nicolas Sarkozy, c’est de ne pas avoir considéré ce qui allait se passer après. »

Je suis reporter de guerre depuis trente-deux ans. Pour moi qui ai été témoin du génocide rwandais, avec sa cohorte de charniers, et qui ai vu les horreurs des massacres de masse lors de la guerre de Yougoslavie (1991-1995), il était difficile de ne rien faire en Libye. Kadhafi était un tyran implacable et cruel, d’une extrême brutalité. Il était toxicomane et paranoïaque, on ne pouvait lui faire aucune confiance.

Il faut rendre hommage ici au président Sarkozy, dont le leadership (comme lors de la crise financière de 2008) a permis une réaction rapide. Sans lui, nous serions restés les bras croisés face au bain de sang. D’ailleurs, la Ligue arabe et l’Organisation des nations unies (ONU) ont autorisé cette intervention. L’idée d’une intervention aérienne pour bloquer une brigade mécanisée à l’entrée de Benghazi ne pose donc aucun problème. Ce que l’on peut reprocher à Nicolas Sarkozy, c’est de ne pas avoir considéré ce qui allait se passer après.

Revue des Deux MondesAlors, si vous étiez d’accord avec le principe de l’intervention, que reprochez-vous à son déroulement effectif ?

Renaud Girard – Les puissances occidentales ont commis une grave erreur en outrepassant le mandat qui leur avait été confié par l’ONU. Elles avaient pour mission de stopper l’armée de Kadhafi et de protéger les populations civiles. Et non pas de changer le gouvernement de la Libye.

Or elles sont allées beaucoup plus loin que la mission qui leur avait été confiée. Elles ont procédé unilatéralement et impulsivement à un renversement du pouvoir libyen et à un changement de gouvernement. Il fallait rester dans le strict cadre défini par le mandat et se contenter de protéger les civils et d’imposer un cessez-le-feu ainsi que des négociations de paix, tout en restant neutre et sans prendre parti pour un camp ou un autre. Point.

« C’est la population libyenne qui paie le prix de nos erreurs.
Pas les défenseurs des droits de l’homme
de Saint-Germain-des-Prés. »

De plus, élu en 2012, François Hollande s’est détourné de la Libye, pour prendre le contre-pied de son prédécesseur. Il n’y a donc pas eu de « service après-vente » après notre intervention. Notre politique n’a eu aucune cohérence, le dossier n’a plus été suivi. Il aurait fallu au contraire s’investir à fond et aider la Libye à se stabiliser, offrir des médiations aux différents camps, regrouper tous ceux qui étaient hostiles à Daesh, dans un vaste front commun.

Revue des Deux MondesQuelles ont été les conséquences de cette erreur sur la Libye ?

Renaud Girard – En renversant Kadhafi, les Occidentaux ont plongé la Libye dans le chaos. Le pays est devenu une immense zone de non-droit et d’anarchie, ravagée par la guerre civile et les bandes armées. L’insécurité y est endémique. Les groupes djihadistes y prospèrent.

En 2011, il n’y avait aucun problème pour voyager de Benghazi à Tripoli en voiture. Lorsque je suis retourné en Libye en 2015, un tel trajet était devenu inimaginable. Comme il n’y a plus d’État, l’indice de développement humain, qui mesure la qualité de vie des populations, s’est effondré. En 2010, la Libye était classée 56e pays du monde (et premier pays africain) pour la qualité de vie. Aujourd’hui, la Libye est tombée au 94e rang, soit une chute vertigineuse de 37 places. C’est la population libyenne qui paie le prix de nos erreurs. Pas les défenseurs des droits de l’homme de Saint-Germain-des-Prés […]