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Turquie : Une lettre de Pinar Selek

mercredi 4 avril 2018, par siawi3

Source : Courrier de la MMF n°350, 3.04.18

1 - Une lettre de Pinar Selek

Chères amies, chers amis,
Il m’est difficile d’écrire cette lettre car je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle au sujet du Cauchemar qui me menace depuis 20 ans. Oui, début juillet 1998, c’est-à-dire il y a vingt ans, je me suis trouvée dans les mains des bourreaux qui ont ensuite jeté mon corps comme un cadavre en prison. J’y suis restée deux ans et demi, sans pouvoir utiliser mes mains, mes bras, en voyant mes longs cheveux tomber, tomber... La résistance, la mort, les cris et tant d’autres choses.
J’ai vécu tout cela bien avant le gouvernement actuel. Aujourd’hui, la Turquie est prise dans une spirale d’horreur. Plusieurs amis et même mes avocats sont en prison, la plupart sont en exil, une partie résiste avec beaucoup de difficultés. C’est un contexte de guerre qui nourrit le nationalisme et les violences de toutes sortes. Il n’y a pas de liberté. Il y a la peur. Mais la peur existe depuis longtemps. Mon procès est un exemple de la continuité historique du système répressif. Je suis aussi devenue l’objet d’une lutte symbolique et historique. L’Etat profond, qui est plus stable que les gouvernements, m’a choisie depuis 20 ans pour m’accuser d’un massacre.
Il y a trois jours, c’est ma sœur qui m’a donnée la nouvelle. Elle faisait des efforts pour ne pas pleurer. J’ai ensuite parlé avec mon père. Sa voix était plus triste que jamais. Il est assez compliqué de vous résumer ici ce qu’ils m’ont expliqué au téléphone. Vous recevrez bientôt un communiqué du mon Comité de Soutien qui expliquera la situation en lançant un appel à la mobilisation. Je vous invite à suivre dans les temps qui viennent les initiatives qui seront menées par les collectifs de solidarité.
La décision du tribunal n’est pas encore tombée, mais les documents que mes avocats ont reçus sont inquiétants pour la suite. La décision peut tomber à tout moment. Il y a deux possibilités : si la Cour suprême ne valide pas le cinquième acquittement, ce sera alors la condamnation à perpétuité. La condamnation pour un crime qui n’a pas eu lieu plus une condamnation à payer tous les dommages liés à l’explosion du Marché aux épices. Mes neufs livres qui continuent à être réédités régulièrement en Turquie et tout ce à quoi j’ai œuvré jusqu’à mes 38 ans, âge du début de mon exil, seront confisqués. Plus important : ma famille sera en danger.
Nous nous sommes dits au téléphone : « Nous resterons fort ». Pourtant ce n’est pas facile. Je sens une fatigue, comme une maladie. Mon père m’a dit : « Il faut faire du bruit. Les réactions depuis l’Europe peuvent être utiles... » Je lui ai assuré que je m’y emploierai, mais je ne veux pas, je ne peux pas le faire. Il m’est plus difficile que vous ne l’imaginez de devoir faire appel à votre solidarité active, dans ce contexte où les priorités sont déjà nombreuses. En plus, quand je parle de ce procès, je ressens une douleur physique qui m’empêche de respirer. C’est également le cas maintenant, alors que je vous écris cette lettre.
En 2010, à la suite de longs examens, un rapport psychologique mené par des experts attestait toutes les tortures que j’avais subies. J’avais alors lu, avec inquiétude, la liste des problèmes post- traumatiques qu’ils avaient diagnostiqués. Oui, c’était vrai. Et avec la persécution juridique et politique, la torture continue. Même si j’ai beaucoup de ressources et une forte volonté de ne pas les laisser me détruire, je ne vais pas bien.
Cette année ma nouvelle vie a commencé à prendre forme. Je suis arrivée à me situer dans les luttes pour la justice et les libertés, dans ce pays dont je fais partie. Je suis française maintenant. De surcroît, j’ai trouvé mon nouveau chez moi à Nice qui m’a offert l’amour et l’inspiration. J’ai fini l’écriture de mon nouveau roman qui m’a fait l’effet d’une renaissance. Le soutien du programme PAUSE m’a donné plus d’opportunités pour me stabiliser. Grâce à la complicité de mes collègues avec qui je partage les mêmes curiosités et à la participation de mes étudiant.e.s, j’avance dans mes recherches et mes enseignements.
S’il n’y avait pas cette énorme solidarité qui m’accompagne depuis que je suis arrivée en France, je n’aurais pas pu reconstruire ma vie. Grâce à vous, mes ami.e.s, j’ai continué à écrire, à enquêter, à enseigner et à militer. Les menaces de tous les jours m’ont perturbé mais à chaque fois je suis arrivée à me sortir de ce film d’horreur. Je vais m’en sortir. Mais plus difficilement. J’ai une flamme dans chacune de mes cellules.
Vous avez peut-être vu « Le rêve des Montagnes », un spectacle de Yeraz, groupe des danses arméniennes ? Il est extraordinaire. Vers la fin on entend un cri : « Vous avez volé notre montagne. Mais nous sommes les montagnes ». Avec des larmes d’émotion, j’ai murmuré plusieurs fois : « Vous avez volé ma vie. Mais je suis la Vie ». Les jours qui viennent sont susceptibles d’être plus durs pour moi. Mais je vous le promets : je serai la Vie... qui coule et qui crée.
Avec vous Je vous embrasse. Pinar

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2 - On ne nous enlèvera ni l’acquittement, ni Pınar - Justice for Pınar Selek Committee-Turkey

Tenue comme coupable de l’explosion meurtrière du marché aux épices qui a eu lieu en 1998, la vie de notre amie écrivaine et sociologue Pınar Selek était devenue cauchemardesque. Aujourd’hui le cauchemar a redoublé d’intensité avec l’appel déposé par le procureur à la Cour de Cassation. Nous ressentons le besoin urgent de partager avec l’opinion publique les derniers développements fort angoissants de cette nouvelle phase judiciaire qui nous fait penser au destin de Sisyphe.
Nous avons peiné à traduire aux langues étrangères pourquoi cette affaire judiciaire durait encore, bien que notre amie ait été acquittée quatre fois de suite ; difficulté due à l’anomalie du système judiciaire en Turquie.
Après le quatrième verdict d’acquittement en 2014, la décision a été cassée en appel par le procureur de la Cour de Cassation. Le dossier qui a trainé entre différentes instances juridiques qui se sont déresponsabilisées à plusieurs reprises, est finalement parvenu à la 9ème chambre de la Cour de Cassation. Après avoir examiné le dossier et précisé qu’il ne relevait pas dans leur responsabilité, le comité juridique de la 9ème chambre vient de renvoyer le dossier à la Grande Chambre sans aucun nouveau motif, simplement indiquant qu’il n’y a pas de changement dans la décision d’annulation du verdict d’acquittement de 2009. Avec la décision de la Grande Chambre – acquittement ou condamnation – le dernier mot sera dit.
Rappelons-nous que le troisième acquittement de Pınar avait été annulé de façon illégale avec l’annonce scandaleuse de sa condamnation par des juges qui sont aujourd’hui eux-mêmes condamnés à perpétuité dans le cadre des enquêtes judiciaires menées contre le groupe islamiste de Fethullah Gülen. Le dernier dossier juridique monté par la Cour de Cassation est constitué de nombreuses fausses accusations qui ont toutes étaient réfutées à maintes reprises montrant qu’elles étaient inventées à partir des dossiers fictifs sans preuves solides. Finalement ce dossier-là avait été annulé par le dernier verdict d’acquittement de la Cour locale depuis un certain temps.
Les derniers développements négatifs nous inquiètent. Nous sommes face à une situation déséquilibrée, injuste où nous n’avons pas le droit de représenter Pınar et de nous exprimer pour dénoncer ce complot devant la commission d’enquête, tandis que le procureur général qui a annulé l’acquittement et voulu la condamnation à perpétuité de notre amie sera, lui, représenté.
La Grande Chambre qui n’a pas le temps d’examiner les dossiers dans le fond, se prononce sur la base d’un résumé. Si la Grande Chambre insiste sur l’annulation de l’acquittement cela pourrait se traduire par une très lourde peine et d’une amende pécuniaire astronomique.
Dans cette période critique d’état d’urgence en Turquie, nous faisons appel à tous les groupes de solidarité nationaux et internationaux qui se sont élargis durant ces vingt dernières années, à soutenir Pınar à voix haute et forte dans tous les forums afin de montrer qu’on revendique ses droits inaliénables tant qu’il le faudra.
Pendant des années, ne serait-ce que proclamer l’innocence de Pinar nous paraissait injuste. Car c’est contre elle, sa famille et ses bien-aimés qu’un véritable crime a été commis.
Cette injustice vise une intellectuelle féministe, antimilitariste qui a été la porte-parole des groupes minoritaires opprimés, qui a dénoncé les incohérences de l’histoire réécrite par des mensonges, qui s’est posée des questions sur les tabous du système patriarcal. Cette injustice intolérable nous menace tous car elle menace toutes les valeurs que nous protégeons. C’est à nous de demander des comptes et pas l’inverse car jamais Pinar n’aurait dû être condamnée.
On ne nous enlèvera ni l’acquittement, ni Pinar.

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2bis - Réponse à la lettre de Pinar Selek du 18 mars 2018 - Le collectif de solidarité avec Pinar Selek en France

Chère Pinar, Depuis 20 ans, le procès contre toi est basé sur ce qu’on appellerait aujourd’hui une « fake news », une histoire fabriquée de toutes pièces utilisée pour servir des intérêts politiques. Une explosion accidentelle dans un marché a été maquillée en attentat pour pouvoir t’accuser, te torturer, te condamner, tenter de faire taire.
Depuis 2014, date de ton quatrième acquittement, nous attendons que ton dossier passe de chambre en chambre dans les méandres de la justice suite à un énième appel du procureur.
Ton dossier vient finalement d’atterrir une nouvelle fois à la Cour Suprême et tes avocats nous disent que les documents qu’ils ont reçus et qui serviront de base pour prendre la décision finale, sont accablants. Tu es menacée d’une condamnation à perpétuité et de dommages et intérêts exorbitants qui seront demandés à tes proches pour un crime qui n’existe pas.
Ton procès est symbolique, c’est pour cela qu’il suscite un tel acharnement. C’est un enjeu de démonstration de force, ce sera un message envoyé à tou-te-s les militant-e-s pour la justice et la liberté.
Lors de la prochaine et dernière audience, tes avocats n’auront pas droit à la parole pour dénoncer ce complot contre toi. Alors c’est à nous de prendre la parole publiquement pour prendre ta défense ! Rassemblons-nous devant les ambassades et consulats de Turquie, prenons rendez vous avec les représentants de l’état turc pour te défendre toi Pinar Selek et nos idées de liberté et de justice pour toutes et tous !
Ecrivons des lettres aux représentants du gouvernement turc (vous trouverez les adresses sur la page AGIR du site internet www.pinarselek.fr).
Organisons nous avec les collectifs de solidarité locaux à Bordeaux, Nantes, Toulouse, Nice, Lyon, Strasbourg, Grenoble, Marseille, Brest, Alpes de Hautes Provence, Paris.
Cette fois c’est nous qui demandons des comptes !!

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3 – Nous soutenir pour obtenir justice dans l’affaire Pinar Selek

- Vous pouvez écrire des lettres sur vos préoccupations avec vos propres mots à :
a - Ministery of Justice-Turkey (Adalet Bakanligi, His excellency Mr Abdulhamit Gul, Kizilay- Ankara/TURKEY) ;
b - Ministery of Foreign Affairs, (Dis İsleri Bakanligi, His Excellency Mr Mevlut Cavusoglu, Dr. Sadık Ahmet Cad. No:8 Balgat / Ankara -Turkey ;
C - President of Turkish Republic, (Cumhurbaskanligi- His excellency Mr Recep Tayyip Erdogan - Bestepe-Ankara/Turkey) ;