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Québec : Laïcité et liberté

Un autre regard sur le discours de Macron aux Bernardins

lundi 23 avril 2018, par siawi3

Source : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/525639/laicite-et-liberte

Laïcité et liberté

Christian Rioux

20 avril 2018

Chronique

C’est dans la nef du Collège des Bernardins, chef-d’oeuvre de l’art gothique, que le président Emmanuel Macron avait choisi de s’adresser aux catholiques. Dans un discours évoquant à la fois Simone Weil, Georges Bernanos et Emmanuel Mounier, il a déploré le fait que le lien entre l’Église et l’État s’était « abîmé » et invité les catholiques à prendre toute leur place dans la vie politique française.

« Ce dialogue est indispensable, a-t-il déclaré, et si je devais résumer mon point de vue, je dirais qu’une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation ; et qu’un président de la République prétendant se désintéresser de l’Église et des catholiques manquerait à son devoir. »

Depuis une semaine, ce discours de haut vol a été critiqué par certains et encensé par d’autres. Mais au-delà de cette discussion normale, il demeure la démonstration que face à un État laïque, les religions, et au premier titre celle qui a contribué à façonner la France depuis des siècles, gardent toute leur place dans l’espace public.

On serait même tenté de dire que ce discours est une réponse à tous les faux procès que l’on fait dans le monde anglo-saxon à la laïcité française. En quelques mots, Emmanuel Macron aura répondu à ses détracteurs, et ils sont nombreux chez nous, qui prétendent que la laïcité exclut les religions de l’espace public. Pour proférer une telle énormité, il faut n’avoir jamais foulé le parvis de Notre-Dame. Des groupes catholiques aux rassemblements musulmans les plus divers, en passant par la présence forte d’une population juive, les religions ne sont pas moins libres en France qu’ailleurs. Au contraire !

Ces opposants à la laïcité font mine de ne pas comprendre que seuls l’État et l’école, à cause de leur mission spécifique, peuvent se réclamer de la laïcité. S’il n’y a pas de société laïque, l’exclusion des religions de l’État et de l’école reste la meilleure façon de garantir la liberté de conscience de tous. Vous imaginez demain des policiers portant la kippa intervenant dans les banlieues françaises ? Ou un enfant juif se faisant expliquer la guerre du Kippour par une enseignante voilée ? Quelle femme ira solliciter un avortement auprès d’un médecin qui affiche ses convictions religieuses ?

Cette prétendue liberté qui permettrait au fonctionnaire de brandir son voile ou son turban comme un drapeau n’est pas seulement la recette de la guerre civile. Elle érige la liberté religieuse au-dessus de toutes les autres. Cela est évident au Québec, où l’interdiction faite aux fonctionnaires d’afficher leurs convictions politiques, mais pas religieuses, adresse à la population un message clair : les religions ont préséance sur toutes les autres convictions politiques ou philosophiques. Les cours d’éthique et de culture religieuse consacrent d’ailleurs ce statut particulier des religions en réduisant la liberté de conscience à la seule liberté religieuse.

Personne n’a défendu ce statut de manière plus conséquente que le philosophe communautarien Charles Taylor, qui rêve à sa façon de « réenchanter » le monde. C’est pourquoi il a soutenu les tribunaux islamiques en Ontario. C’est cette même vision d’un monde centré sur des communautés ethniques ou religieuses qui l’amène à critiquer les nationalistes québécois chaque fois que ceux-ci tentent de sortir de la « communauté » pour s’ériger en nation.

Voilà qui explique la laïcité bancale formulée il y a dix ans par la commission Bouchard Taylor. Comment s’étonner que, quelques années plus tard, Charles Taylor renie les rares mesures laïques que contenait le rapport ? L’imposture est aujourd’hui si évidente que l’on peut se demander si son alter ego, Gérard Bouchard, n’aura pas été au fond la caution souverainiste de cet exercice. Le « Canadien français de service », comme on disait à l’époque.

Dans son discours des Bernardins, Emmanuel Macron a affirmé que si son rôle était de garantir à chacun « la liberté absolue de croire comme de ne pas croire », il était en retour justifié d’exiger des religions le respect absolu et sans compromis de « toutes les lois de la République. »

On ne s’étonnera pas que l’islam, qui ignore la laïcité partout où il est majoritaire dans le monde, pose à nos pays des problèmes nouveaux. Récemment, une étude réalisée auprès de 7000 jeunes des banlieues françaises (La tentation radicale, PUF) révélait que 35 % des jeunes musulmans considéraient leur religion comme la « seule vraie » (contre 10 % des chrétiens). En Belgique, une étude semblable a montré que 29 % des musulmans estimaient que la loi religieuse devait avoir préséance sur les lois du pays.

Pour le dire avec les mots des catholiques, on pourrait affirmer qu’en acceptant la laïcité, les religions acceptent de descendre dans l’arène des idées en abandonnant tout privilège, comme Jésus a accepté de partager la souffrance des hommes. Quitte à devoir affronter le blasphème. Pas de statut particulier, pas de privilège ni à l’égard des autres religions ni à l’égard des athées ou des agnostiques. Contrairement à ce que l’on dit, la laïcité est le symbole d’une liberté nouvelle, même pour les croyants.