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France : « L’urgence est de faire une lecture critique du Coran »}

mercredi 25 avril 2018, par siawi3

Source : La Croix, 25 avril 2018

Entretien avec Rachid Benzine
« L’urgence est de faire une lecture critique du Coran »

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

Après un « manifeste », dimanche dans la presse, un livre paraît aujourd’hui dénonçant un « nouvel antisémitisme en France » spécifiquement musulman. Pour l’islamologue et historien Rachid Benzine, une lecture anachronique de certains passages du livre saint des musulmans peut expliquer une part de cette résurgence de l’antisémitisme. Plutôt que d’« expurger » le Coran, il plaide avec force pour une lecture critique du texte, ouvrant la voie à de nouvelles interprétations. Un travail engagé depuis plusieurs décennies par l’Église catholique.
Rachid Benzine
Islamologue et historien (1)
La tribune publiée dimanche et signée, entre autres, par l’ancien premier ministre Manuel Valls et l’ex-président Nicolas Sarkozy, dénonce « un nouvel antisémitisme ». Partagez-vous ce constat ? Quelle part y tient le Coran ?
Rachid Benzine : Le réveil d’un certain type d’antisémitisme est indéniable aujourd’hui en France et dans d’autres pays européens, sous plusieurs formes : la forme la plus classique de l’antisémitisme européen ; une autre est liée au conflit israélo-palestinien ; enfin, une dernière s’explique par la circulation de certains textes, dont le Coran, qui ne sont pas remis dans leur contexte.
De fait, et s’il comporte plusieurs passages positifs sur « les fils d’Israël », le Coran reprend un certain type de malédictions déjà utilisées par le christianisme des premiers siècles, certaines s’appuyant sur l’Évangile de Jean. Reprenant le genre classique de la polémique, le Coran accuse les juifs de l’époque d’avoir dévié de l’enseignement de leurs prophètes. Il va aussi jusqu’à justifier le combat contre une tribu juive, mais pour des raisons politiques et non pas religieuses : selon la tradition musulmane, l’une des tribus juives, membre du « pacte » – autrement dit de la confédération de tribus – de Médine aurait trahi pour s’allier aux Mecquois qui venaient attaquer la ville. Une partie de l’antisémitisme actuel vient d’une lecture anachronique de ce texte. Si l’on ne saisit pas les enjeux de cette société arabe du VIIe siècle, le type de judaïsme, de christianisme et d’islam existant à cette époque dans cette région, mais aussi la caducité des situations qui ont donné lieu à ce type de discours, le risque est grand de tomber dans un discours transhistorique. Comme je le répète souvent à mes étudiants, « le Coran ne s’est pas d’abord adressé à des gens comme vous ! »
Mais pour l’immense majorité des musulmans, « le Coran est applicable en tous lieux et à toutes les époques ». Comment en sortir ?
R. B. : Il est applicable à toutes les époques mais pas avec la même lecture ! Quinze siècles se sont écoulés entre sa mise par écrit et la période à laquelle nous vivons. Le propre des grands textes est de s’enrichir sans cesse de nouvelles lectures, selon les lieux et les époques où on les lit. Chaque époque construit sa manière de croire : nous devons être conscients que les Arabes du VIIe siècle ne croyaient pas comme nous, sinon nous risquons de substituer nos problématiques actuelles aux leurs. Le féminisme, pas plus que la liberté religieuse, ne sont des problématiques du VIIe siècle.
Il ne faut pas oublier qu’un discours est toujours situé. Croire que le sens est immédiat crée une idolâtrie vis-à-vis du texte, et donc des projections idéologiques. Un texte ne parle jamais de lui-même : lui donner du sens relève de la responsabilité du sujet-lecteur. Aujourd’hui, certains convoquent le Coran soit pour lui faire dire que « l’islam c’est la paix », soit pour affirmer que « l’islam c’est la violence ». Chaque camp sort ses versets pour soutenir ses dires… Ces deux lectures ne disent rien du texte lui-même mais tout de leurs auteurs. Nous sommes tous responsables de nos lectures ! La responsabilité du sujet-lecteur implique d’apprendre à lire un texte, et notamment de le situer dans son contexte. Face aux dérives religieuses nées de la lecture littérale du Coran, proposer une lecture spirituelle est inutile et ne convainc personne. La seule manière de désactiver son potentiel est d’en proposer une lecture critique historique et ensuite une lecture éthique.

Que penser de la proposition des signataires de la tribune de « frapper d’obsolescence » les versets du Coran appelant « au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants » ?

R. B.  : Elle est typique de cette propension actuelle à épurer tous nos chefs-d’œuvre, y compris littéraires ou musicaux, à débaptiser les rues, etc., au fond à vouloir faire table rase de ce qui, dans notre passé, ne correspond pas à nos valeurs modernes. Ce n’est pas une attitude responsable !
La question est plutôt de savoir que faire de cet héritage, comment lui être fidèle tout en lui étant infidèle, et donc au fond comment en faire une lecture critique. Il n’est donc pas question de demander aux chrétiens d’épurer la Bible pas plus qu’aux musulmans d’épurer le Coran : il faut vraiment être dénué de toute culture religieuse pour imaginer une chose pareille ! Du côté catholique, c’est l’enseignement de l’Église à l’égard des juifs qui a changé : l’Évangile de Jean n’a jamais été expurgé, c’est sa lecture qui a été renouvelée (lire ci-contre).

L’urgence, c’est d’apprendre à nos concitoyens à faire une lecture critique de n’importe quel texte, y compris religieux. Pour cela, le recours à l’histoire est indispensable, mais aussi à la théologie. La communauté musulmane dans sa diversité doit enseigner une lecture critique de ses textes : c’est ainsi qu’elle sera fidèle à sa tradition. Ses responsables ne doivent pas enfermer leurs fidèles dans un processus de victimisation mais les rendre responsables de la lecture qu’ils font du Coran.

Des imams s’engagent

Reconnaissant que «  tout silence de (leur) part serait désormais complice et donc coupable  », une trentaine d’imams emmenés par le recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, dénoncent, dans une tribune parue hier dans Le Monde, la prolifération de «  lectures et de pratiques subversives de l’islam  » et s’engagent aussi à participer – aux côtés des autres institutions – à la prévention de l’extrémisme. «  Beaucoup d’imams ne réalisent pas encore les dégâts que pourraient provoquer leurs discours à cause d’un déphasage par rapport à notre société et à notre époque, et dont ils n’estiment pas les effets psychologiques nocifs sur des esprits vulnérables  », soulignent-ils. Inquiets de voir certains avancer «  que c’est le Coran lui-même qui appelle au meurtre  », ils demandent à leurs concitoyens et «  notamment aux intellectuels et politiques  » de «  faire preuve de plus de discernement  ».

(1) Rachid Benzine est notamment l’auteur des ouvrages Des mille et une façons d’être juif ou musulman avec la rabbin Delphine Horvilleur (Éd. du Seuil, 2017) et de Finalement, il y a quoi dans le Coran ? avec Ismaël Saidi(Éd. La boîte à Pandore, 2017).