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Pérou : Stérilisations forcées de masse

mardi 8 mai 2018, par siawi3

Source : https://www.humanite.fr/perou-celia-teodula-mamerita-sterilisees-de-force-654710


Pérou. Celia, Teodula, Mamerita… stérilisées de force

Cathy Dos Santos

Mercredi, 2 Mai, 2018

Photo : Des militantes représentant des victimes de stérilisation forcée ont protesté devant le bureau du procureur, à Lima, le 8 mars dernier, lors de la Journée internationale des droits des femmes. Martin Mejia/AP photo/Sipa

Le parquet a ouvert une enquête contre l’autocrate péruvien Alberto Fujimori. Seules 10 % des 300 000 personnes opérées entre 1996 et 2000 avaient donné leur consentement.

Le jour exact ou encore l’année se sont évanouis dans les méandres de l’oubli. À moins que ce ne soit en raison du choc ou de la honte. Mais Teodula Pusma Carrion se souvient parfaitement bien de cette main sur son visage et de ces mots martelés : « Taisez-vous, madame, taisez-vous ! » Les infirmières du poste médical du petit bourg de Nangali, dans la province péruvienne de Huancabamba, la contraignent au silence. L’Indienne refuse qu’on lui injecte le produit de cette ampoule agitée devant elle. Auparavant, le personnel soignant s’est mis à quatre pour attacher la femme à une table d’intervention chirurgicale. Avant de sombrer dans un sommeil artificiel douloureux, elle entend encore cet avertissement : « On vous donnera des aliments si vous vous stérilisez. Sinon, vous n’aurez plus rien parce que vous vous remplissez d’enfants, comme des lapines. »

« Il s’agit d’une pratique raciste et ciblée »

Teodula Pusma Carrion a été stérilisée de force. Entre 1996 et 2000, 272 000 femmes ont eu les trompes ligaturées et 22 000 hommes ont subi une vasectomie dans le cadre du Programme national de santé reproductive et planification familiale (PNSRPF), mis en place par le président autocrate Alberto Fujimori (1990-2000). « L’ampleur du phénomène est choquante. Les stérilisations forcées correspondent à une vision technocrate et néolibérale du développement et de la croissance économique. Il s’agit d’une pratique raciste et ciblée car elle vise un groupe social particulier, des autochtones, pauvres, quechuaphones, dans un moment particulier de retour à l’autoritarisme, d’une intense violence politique au Pérou », rappelle Camille Boutron, chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) et latino-américaniste, spécialiste de la question du genre.

Les stérilisations forcées ont longtemps été un tabou. « El Chino », le surnom de Fujimori, a certes été condamné à vingt-cinq ans de prison pour crimes contre l’humanité mais pas pour ces mutilations.

En 2003, plus de 2 000 victimes osent porter plainte. En vain. Un registre national des victimes de stérilisation forcée est néanmoins créé en 2015. Mais, sur le plan juridique, c’est l’impasse jusqu’à ce qu’en décembre 2016, cinq femmes, aidées par l’ONG féministe Demus, décident de faire appel.

Il y a une semaine, le parquet général a annoncé engager une procédure judiciaire contre le tyran, gracié le 24 décembre 2017 par le président Pedro Pablo Kuczynski contraint, depuis, à la démission en raison du scandale politique que cette libération a soulevé. Les anciens ministres de la Santé, Eduardo Yong Motta, Marino Costa Bauer et Alejandro Aguinaga Recuenco sont également visés.

« Les stérilisations forcées sont des violences sexuelles. Mais très peu de ces crimes sont judiciarisés et punis. Plus de 4 000 femmes ont été violées, mais combien parmi elles ont été mentionnées dans le registre du conflit armé ? Il y a une sous-estimation de la gravité des violences sexuelles. Le peu d’intérêt qu’ont suscité les stérilisations forcées le confirme. Les féministes de Lima ont mis un certain temps avant de réagir. D’autres ont même appuyé ce programme car présenté dans le cadre du planning familial », soutient Camille Boutron.

Lors de la quatrième conférence mondiale sur les femmes à Pékin, en 1995, Alberto Fujimori fanfaronne, offrant même des fleurs aux assistantes. Au micro, il pérore. « Après une récente loi sur la vasectomie et la ligature des trompes volontaires – volontaires, insiste-t-il deux fois – comme méthodes contraceptives, on nous a accusés d’imposer des mutilations et de tuer des pauvres (…). Mon gouvernement a décidé d’une stratégie intégrale de planification familiale pour que les femmes disposent en toute autonomie et liberté de leurs vies. »

Seules 10 % des femmes stérilisées auraient donné leur consentement, selon le Comité latino-américain et de la Caraïbe des droits de la femme (Cladem). Les raisons de cette horreur institutionnalisée sont abjectes. À l’époque, Alberto Fujimori demande des prêts à la Banque mondiale. Cette dernière les lui refuse au motif que le Pérou est endetté. L’organisme conditionne alors une éventuelle aide financière à la revalorisation du PIB par habitant.

Le choix d’une option consistant à priver les pauvres de descendance

En pleine guerre avec la guérilla du Sentier lumineux, El Chino se moque royalement de la réduction de la pauvreté. Au lieu d’investir dans de nécessaires dépenses sociales, il choisit l’option eugéniste et sexiste consistant à priver les pauvres de descendance. « Les logiques néocoloniales, racistes et discriminantes placent les populations autochtones en bas de l’échelle. Lors de son arrivée au pouvoir, Fujimori procède à la restructuration de l’économie et privatise au maximum la plupart des services dont l’État était pourvoyeur. Ce plan de réajustement structurel néolibéral a fait des ravages dans la société. On parle d’ailleurs de “Fujichoc”. Cette politique coïncide avec l’organisation sociale excluante héritée de la colonisation espagnole », reprend la chercheuse.

Mamerita Mestanza, Celia Ramos ainsi que les trois autres plaignantes, en guerre judiciaire contre Fujimori, seront-elles enfin entendues ? Dans cette société péruvienne encore traumatisée par le conflit armé, et où le fujimorisme conserve une influence inouïe, rien ne permet d’affirmer qu’elles obtiendront une juste réparation. Les cicatrices physiques et psychologiques de ces femmes torturées sont pourtant toujours à vif, vingt ans après les faits.