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Tchétchénie, islamisme et radicalité : à couteaux tirés

lundi 14 mai 2018, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/tchetchenie-islamisme-radicalite-a-couteaux-tires/

Tchétchénie, islamisme et radicalité : à couteaux tirés

par Valérie Toranian

14 mai 2018

Commentant l’attaque terroriste islamiste perpétrée samedi 12 mai à Paris par Khamzat Azimov, né en Tchétchénie et naturalisé français en 2010, Ramzan Kadyrov, dirigeant tchétchène, a déclaré que « toute la responsabilité » en revenait à la France, où a grandi l’assaillant où il a forgé ses opinions et sa personnalité. Selon l’homme fort de Grozny, qui dirige d’une main de fer son pays, avec la bénédiction de Vladimir Poutine, la radicalisation de Khamzat Azimov n’aurait rien à voir avec ses origines tchétchènes.

C’est tout sauf exact. Certes, Khamzat Azimov s’est radicalisé sur le territoire français et son attentat « low cost » est directement inspiré de la stratégie terroriste postmoderne de l’État islamique : elle consiste à mobiliser tous les musulmans dans le monde, quelle que soit leurs origines, pour détruire les mécréants « surtout les mauvais Français », de n’importe quelle manière, avec une voiture piégée, un camion fou, un couteau, une pierre, du poison, peu importe…

« Depuis que Ramzan Kadyrov a pris le pouvoir, la réislamisation de la petite république caucasienne avance à marches forcées. »

Certes, le leader tchétchène, de son côté, ne fait pas l’apologie de l’État islamique : allié fidèle de Poutine, il ne peut qu’être du côté des forces russes engagées sur le terrain contre les islamistes sunnites anti-Assad, c’est-à-dire contre Daech.

Mais il n’a pas « rien à voir » avec la radicalisation. L’idéologie totalitaire islamiste qui nourrit les jeunes tchétchènes partis nombreux rejoindre le jihad, il en est aujourd’hui l’un des promoteurs les plus radicaux. Depuis qu’il a pris le pouvoir en 2004, la réislamisation de la petite république caucasienne avance à marches forcées. Sa mise en oeuvre n’a souvent rien à envier à la charia pratiquée par l’État islamique : persécution des homosexuels, approbation des crimes d’honneur contre les femmes « immorales » et impunité de leurs assassins, préconisation de la polygamie, obligation du voile dans les institutions et l’administration ainsi que pour les fillettes à l’école, interdiction des bras ou des jambes dénudés, interdiction des jeux de hasard, contrôle de la musique occidentale sur les chaînes de télévision, encadrement drastique de la vente d’alcool, etc.

Ramzan Kadyrov est le fils de l’émir Akhmad Kadyrov, mufti de Tchétchénie et un des leaders de la première insurrection anti-russe de 1994-96. Cette rébellion s’est très vite islamisée au point de se transformer en jihad (un peu à l’instar de l’opposition à Bachar al-Assad en Syrie en 2011, dont les démocrates ont majoritairement disparu au profit des islamistes). Inquiet de voir l’importation du jihadisme wahabbite de type al-Qaïda de plus en plus influent au sein des combattants tchétchènes, Akhmad Kadyrov s’est écarté des séparatistes et a fait allégeance à Moscou.

« En janvier 2015, Ramzan Kadyrov organisait une manifestation anti Charlie Hebdo qui rassemblait 800 000 personnes. »

Après son assassinat par des islamistes en 2004, son fils lui succède. Ramzan Kadyrov va mettre au point une stratégie qui l’a maintenu au pouvoir. D’une part, faire une OPA sur l’islamisme radical en promouvant un rigorisme extrême mais enraciné dans la culture tchétchène. D’autre part, obtenir de Poutine, en échange d’une totale loyauté, qu’il le laisse manœuvrer à sa guise au sein de sa république (et pratiquer exécutions, tortures et exactions diverses envers ses opposants). Ce qui n’a pas posé problème à Poutine, bien trop content de disposer d’un allié « sûr » et enfin débarrassé d’un conflit encombrant.

Depuis, Ramzan Kadyrov n’a cessé de renchérir sur le thème de l’islamisation radicale. En janvier 2015, il organisait une manifestation anti Charlie Hebdo qui rassemblait 800 000 personnes (la république compte 1,2 million d’habitants). Elle fut extrêmement médiatisée dans les pays musulmans. Il y dénonçait « l’insulte faite à la religion musulmane » par le journal satirique, justifiant implicitement l’attentat. Exactement dans les mêmes termes que les organisations jihadistes frappant l’occident.

Non, décidement, on ne peut pas dire que Kadyrov n’ait rien à voir avec la radicalisation ni avec la haine de la France et de l’occident dégénéré. En Tchétchénie, ce qui divise le pouvoir actuel des rebelles, dont beaucoup ont fui vers l’Europe, ce n’est pas une opposition entre pro-islamistes et démocrates. C’est plus sûrement une opposition au sein des islamistes entre pro-russes et anti-russes.

« Que parmi les réfugiés anti-Poutine ou anti-Kadyrov, beaucoup soient par ailleurs des bombes à retardement islamistes fanatisés depuis des années, c’est une donnée qui n’a pas été prise en compte lors de leur accueil. »

Les populations tchétchènes partant vers l’Europe n’ont pas eu de difficulté à obtenir le statut de réfugié politique. Qu’elles fuient la répression russe ou plus tard les exactions de Ramzan Kadyrov, ce sont des populations dont le retour dans leur pays d’origine constitue effectivement une menace potentielle pour leur sécurité physique. Que parmi ces réfugiés anti-Poutine ou anti-Kadyrov, beaucoup soient par ailleurs des bombes à retardement islamistes fanatisés depuis des années, c’est une donnée qui n’a pas été prise en compte lors de leur accueil.

Et d’ailleurs, comment séparer le bon grain de l’ivraie lorsqu’on accueille hommes, femmes et enfants, victimes réelles fuyant la guerre ? Comment reconnaître les combattants cachés en leur sein ? Comment deviner si tel ou tel deviendra un citoyen exemplaire, désireux de donner un avenir à ses enfants dans un pays dont il accepte les lois et les valeurs ; ou bien si sommeille en lui un futur terroriste qui n’aura pas rompu avec l’idéologie de son clan affilié à tel ou tel groupe jihadiste ? Comment refuser d’accueillir des femmes auxquelles Kadyrov a expliqué clairement qu’elles étaient des « êtres inférieurs » ?

« Ramazan Kadyrov n’a pas armé ce bras. Mais aujourd’hui il fait partie des responsables de l’embrasement idéologique islamiste totalitaire d’une partie de la planète. »

Arrivé sur le sol français à l’âge de trois ans avec ses parents, Khamzat Azimov a en théorie grandi loin de la propagande islamiste forcenée façon Kadyrov ou de celle des rebelles tchétchènes islamistes tendance jihad. Cela ne l’a pas empêché de planter son couteau au nom d’Allah dans le corps de ses victimes. Ramazan Kadyrov n’a pas armé ce bras. Mais aujourd’hui il fait partie des responsables de l’embrasement idéologique islamiste totalitaire d’une partie de la planète. Son rêve est d’être le leader du monde musulman du Caucase et de l’Asie centrale dans les ex-républiques soviétiques musulmanes. Comme le rêve d’Erdogan est d’être le nouveau calife turc. Comme celui des mollahs iraniens est d’assurer le leadership de l’islam chiite face aux sunnites. Quant à l’Arabie saoudite de Ben Salmane, malgré ses réformes louables, elle n’envisage pas de renoncer à son influence.

La question n’est pas de savoir qui est responsable de la radicalisation. Réseaux français, tchétchènes, syriens, indonésiens… Tout cela n’a guère de sens à l’ère des réseaux sociaux et du terrorisme low cost. Cette guerre nous la gagnerons à long terme. Malgré la radicalisation, nourrie, instrumentalisée, décuplée par des régimes criminels qui ne font que souffler sur la braise de la haine et dont certains sont nos « alliés ». La démocratie est fragile, fondée sur un État de droit, qui la rend plus vulnérable aux coups de couteaux plantés en son cœur. Mais c’est aussi cet État de droit, si elle ne verse pas dans l’angélisme et sait se défendre, qui fera d’elle le modèle le plus résistant et le plus résilient.