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Raïf et Samar Badawi : lutter contre le père avant de lutter pour les droits des Saoudiens

lundi 3 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/monde/raif-et-samar-badawi-lutter-contre-le-pere-avant-de-lutter-pour-les-droits-des-saoudiens

Portrait
Raïf et Samar Badawi : lutter contre le père avant de lutter pour les droits des Saoudiens

Par Valentine Watrin

Publié le 02/09/2018 à 09:45

Raïf et Samar Badawi sont aujourd’hui connus comme figures emblématiques de l’opposition saoudienne. Mais avant de devenir activistes, le frère et la sœur traversent l’enfance avec un point commun : l’insoumission. Portrait croisé des aînés d’une fratrie pour qui tuer le père est resté comme un apprentissage précoce de l’irrévérence.

Sous l’emblème national orné de sabres entrecroisés, la Constitution saoudienne tranche la question en une ligne : « La famille est le noyau de la société saoudienne. » Pourtant, chez les Badawi, le noyau a vite éclaté. Quand le cancer emporte son épouse, Mohammed Badawi est contraint d’élever seul ses quatre enfants, Samar, Raïf, Abdel-Illah et Abdel-Rahman. Pourtant « Raïf ne parle jamais de son père », souffle à Marianne son épouse Ensaf Haidar.

Le mutisme de l’époux a déteint sur son alter ego : il est presque impossible d’arracher à Ensaf quelques mots sur la famille de Raïf. « Je n’aime pas parler de tout ça, c’est douloureux », avoue-t-elle, un peu mal à l’aise. Par « tout ça », Ensaf désigne l’enfer des jeunes années de Samar et Raïf, les deux aînés. Les deux enfants grandissent entre les coups, l’abandon et la rage d’un homme qui, parfois, va jusqu’à écraser ses cigarettes sur leur peau.

« Tout ça c’est fini, balaye Ensaf. Je n’aime pas en parler, et je n’aime pas en parler à Raïf non plus, c’est trop difficile pour lui. » Malgré sa réticence à divulguer l’enfance de son époux, reclus depuis quatre ans dans une cellule à Djeddah, Ensaf a fait le choix de crier haut et fort l’injustice du sort qui lui est réservé : entre les apparitions médiatiques et les pages de son récit autobiographique, Mon combat pour sauver Raïf Badawi, elle est aujourd’hui le seul porte-voix de Raïf en Occident. Dans son livre, elle décrit par fragments l’enfance qui a forgé Samar et Raïf, aujourd’hui devenus deux des activistes les plus hardis d’Arabie saoudite.

« Saturne qui dévore son fils »

Très tôt, Raïf et Samar sont fatigués de devoir esquiver les coups : pour s’extirper du joug du père, les deux aînés fuient leur maison. Mais après une énième fugue, Raïf refuse un jour de retourner chez son père. Blessé dans son orgueil, Mohammed Badawi se vexe et… porte plainte contre son fils pour « désobéissance ». Raïf passera six mois derrière les barreaux. Il a alors 13 ans. « C’est terrible, raconte Evelyne Abitbol, créatrice de la fondation Raïf Badawi pour la liberté et amie proche de la famille. C’est Saturne qui dévore son fils. »

A sa sortie de prison, le jeune Raïf n’y tient plus. Mettant un point final à sa vie d’enfant battu, il quitte définitivement le domicile familial, ses frères et sa soeur. A 14 ans, il se réfugie chez des amis : à défaut d’un père aimant, il choisit l’indépendance.

Samar, elle, subira plus longtemps l’ire paternelle. Mineure juridiquement parce que femme, la jeune fille dépend de la tutelle de son père qui la frappe. Mohammed Badawi boit trop, fume trop et dilapide l’argent de sa fille dans les psychotropes qu’il consomme. Dix ans après son frère, Samar finit donc par fuir à son tour. Soutenue par Raïf, elle obtient une place dans un foyer pour femmes battues.

« Je suis son père. Et elle m’a été dérobée. »

Indigné par la désertion de ses enfants, Mohammed s’engage dans un conflit frontal : après une énième plainte pour « désobéissance filiale », il s’attaque à Samar et Raïf sur Internet. Dans des vidéos amateur tournées au téléphone portable, Mohammed se poste en fou de Dieu épris d’ascétisme : à grands coups de diatribes improvisées sur son canapé, il dénonce l’insolence d’une fille ayant osé se soustraire à son autorité. « Je suis son père. Et elle m’a été dérobée », lâchera-t-il un jour, en direct sur un plateau télévisé.

Tous les deux pris pour cible, Samar et Raïf ripostent d’une même voix : visée par une incitation à comparaître et par une nouvelle plainte, Samar bénéficie du soutien de son frère pour échafauder un plan de défense. En dépit de nombreux démêlés avec la justice et des exhortations de son entourage à se montrer discret, Raïf court le risque d’aggraver son cas en accueillant Samar chez lui pour qu’elle organise sa riposte.

Indésirables

Douze ans après sa fugue, Raïf ne s’attire plus seulement les foudres de son père : l’adolescent vagabond s’est mué en rebelle devenu gênant pour les autorités saoudiennes. Désormais marié et père de trois enfants, il est au coeur des sphères intellectuelles saoudiennes osant chahuter un peu le pouvoir. Depuis 2005, il tient « Free Saudi Liberals », forum en ligne dont la liberté de ton n’est pas du goût des autorités. Ses articles de blog lui valent les menaces de mort des cheikhs, menaces doublées de la suspicion des services de police qui le convoquent régulièrement pour des interrogatoires musclés. En 2010, alors qu’il choisit d’héberger sa soeur, il vient de tomber sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire et d’être déchu de sa nationalité.

Malgré cela, Raïf refuse de rendre les armes. Il fait alors appel à son avocat et ami Walid Abu al-Khair qui met sur pied un dossier d’accusation pour Adhl (refus réitéré d’accorder la permission de se marier à sa fille, considéré comme un délit dans la loi saoudienne, ndlr) contre Mohammed Badawi. Sa stratégie s’avère payante et le père de Samar est reconnu coupable du délit d’Adhl. Sa fille, elle, est graciée en octobre 2010, voit sa tutelle transférée auprès de son oncle et obtient finalement ce que son père lui refusait : le mariage avec l’homme de son choix, Walid Abu al-Khair.

Tuer le père, s’élever contre le système

En refusant l’hégémonie du père, Samar ne défie pas seulement l’autorité de Mohammed Badawi : elle met en cause le système tutélaire saoudien selon lequel une femme vit dans l’ombre de son père puis, le cas échéant, de son mari. Sa victoire judiciaire l’engage alors irrémédiablement sur la voie du militantisme féministe. Dans une société où tout est conçu pour circonscrire le rôle des femmes à celui de femme au foyer, la tâche est titanesque et les féministes autoproclamées quasi invisibles. Mais Samar semble résolue : « Elle a tellement encaissé dans sa vie que plus grand-chose ne lui fait peur », analysait dans Le Monde Adam Coogle, chargé de l’Arabie saoudite pour Human Rights Watch. Un an après sa victoire contre son père, la jeune femme se dresse contre la neutralisation des femmes dans l’espace politique et porte plainte contre le gouvernement pour lui avoir interdit de se présenter aux élections municipales.

L’année suivante, en 2011, la machine s’accélère : pour Raïf et Samar, les printemps arabes agissent comme un catalyseur. Samar rejoint les leaders du mouvement pour le droit des femmes à prendre le volant, sept ans avant que les Saoudiennes en obtiennent finalement l’autorisation. Émergeant comme une figure maîtresse du féminisme saoudien, elle se voit décerner des prix pour son courage et sa détermination, toujours avec le soutien fidèle de son petit frère.

Grandeur et décadence

« Quand il a observé les premiers soubresauts des printemps arabes depuis l’Arabie saoudite, Raïf y a cru. Ca a été pour lui comme un déclencheur », se souvient Evelyne Abitbol. En 2011, le forum « Free Saudi Liberals » tourne à plein régime et les articles publiés attirent des milliers d’utilisateurs. Passionné par la philosophie des Lumières, Raïf y aborde pêle-mêle la liberté, la laïcité, le pluralisme et les droits humains. Mais son rêve d’un printemps saoudien ne restera que voeu pieux. Alors que les rares soubresauts populaires sont matés par les autorités, Raïf tombe sous le double coup d’une fatwa et d’une condamnation pour apostasie, chef d’inculpation passible de décapitation selon le droit saoudien.

Arrêté en 2012, il est finalement écroué pour insulte à l’islam et condamné à 600 coups de fouet et 7 ans d’emprisonnement. Dans un énième règlement de comptes télévisé, Mohammed Badawi martèle que la sentence prononcée contre son fils n’est pas assez sévère. Un jugement partagé par la justice saoudienne, qui finira par revenir en appel sur son premier verdict : Raïf est finalement condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison. Depuis, chaque vendredi, il attend de recevoir les coups de fouet prévus par sa peine. Après les 50 coups de fouet reçus en janvier 2015 sur une place de Djeddah, Raïf voit chaque semaine sa sentence reportée au vendredi suivant. Des victoires hebdomadaires que d’aucuns analysent comme le fruit du militantisme initié en Occident pour protéger le détenu.

Après plusieurs allers-retours en prison, Samar a quant à elle été arrêtée à nouveau le 1er août dernier. Comblé, Mohammed Badawi savoure sa victoire. Dans une vidéo datée du 18 août, il s’exprime « en tant que père de Raïf et Samar Badawi » et appelle l’Occident à « ne pas se mêler des affaires de l’Arabie saoudite ».

A en croire Irwin Cotler, avocat chargé de la défense de Raïf Badawi, l’affrontement sempiternel avec Mohammed Badawi doit pourtant être lu au-delà du prisme familial : « La violence du père de Raïf et Samar les a fait réagir, comme si cette violence avait été la prise de conscience d’aspirations pour une Arabie saoudite différente. » « En Arabie saoudite, plus de 70% de la population a moins de 30 ans, conclut-il. Et Raïf et Samar sont le reflet de cette nouvelle génération. »