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France : Accusations de racisme vs communautarisme

samedi 8 septembre 2018, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/09/06/31003-20180906ARTFIG00111-accusation-de-racisme-contre-rokhaya-diallo-la-reponse-de-laurent-bouvet.php

Accusation de racisme contre Rokhaya Diallo : la réponse de Laurent Bouvet

Par Etienne Campion
Journaliste Figaro

Mis à jour le 06/09/2018 à 14:58 Publié le 06/09/2018 à 12:20

Accusation de racisme contre Rokhaya Diallo : la réponse de Laurent Bouvet

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Alors qu’une tribune publiée dans Le Monde Afrique l’accuse de harcèlement et de racisme à l’égard de Rokhaya Diallo, Laurent Bouvet répond à ces accusations et analyse les ressorts de la rhétorique antiraciste employée par cette dernière.

FIGAROVOX.- Dans une tribune pour Le Monde Afrique , Hamidou Anne vous accuse d’être un « homme blanc, intellectuel médiatique qui contribue à l’acharnement raciste contre Rokhaya Diallo » et parle d’« attaques quasi quotidiennes avec une obsession qui frise la pathologie ». Que répondez-vous à ces accusations ?

Laurent BOUVET.- D’abord que ce sont des accusations graves. C’est pour cela que je réponds volontiers à vos questions après l’avoir fait, brièvement, sur les réseaux sociaux. Qu’elles soient ainsi relayées par un média comme Le Monde, voilà qui est préoccupant.

Ensuite qu’il s’agit de la partie émergée de l’iceberg. Je suis en effet quotidiennement accusé ainsi, de racisme notamment, insulté, pris à partie et même menacé, sur les réseaux sociaux, comme les autres personnes citées dans cet article d’ailleurs (Gilles Clavreul et Raphaël Enthoven). Twitter en particulier est devenu le déversoir d’une haine le plus souvent anonyme évidemment, sans aucun filtre. Tout est permis visiblement, surtout lorsque l’on est cet « homme blanc » dénoncé par l’auteur de l’article. L’essentialisation, caractéristique du racisme, est clairement de ce côté. Ce qui est problématique, c’est que de telles accusations de racisme ou de harcèlement, vis-à-vis de Rokhaya Diallo comme d’autres personnalités emblématiques de cette mouvance identitaire indigéniste et décoloniale (j’emploie les termes dont elle s’affuble elle-même), sont désormais relayées par des médias traditionnels, ou du moins par certains de leurs journalistes qui ne font plus de différence entre leur métier et leur militantisme politique ou associatif.

Qui développe et fait prospérer dans le débat public les thématiques identitaires ? Ceux qui ne cessent, comme le fait Rokhaya Diallo, de mettre à toutes les sauces la « race », qu’il s’agisse de la couleur des pansements, de la texture des cheveux, ou de la présence insuffisante de telle ou telle couleur dans les médias...

Enfin, sur le fond, quiconque se soucie des faits peut constater que si j’accepte volontiers le débat public et donc de dire clairement les choses (en particulier sur les dérives identitaires de cette mouvance indigéniste et décoloniale qui se prétend antiraciste alors qu’elle développe des thèmes et des pratiques racialistes voire clairement racistes), je ne harcèle personne. Débattre et harceler, ce n’est pas la même chose. Et je ne critique pas Rokhaya Diallo à raison de ce qu’elle est, de la couleur de sa peau, de sa religion ou de son genre, mais de ce qu’elle dit. Et je le fais de la même manière avec quiconque tient les mêmes propos. L’accusation de racisme pour répondre à la critique dans un débat public est aussi indigne qu’absurde. Si je suis le raciste que décrit l’auteur de cette tribune, alors qu’il me traîne en justice. Le racisme est un délit pénal et je suis pour sa répression, sans exception.

L’auteur de la tribune qualifie d’« identitaire » votre association « Le Printemps républicain ». Est-ce justifié ? Pouvez-vous nous parler de cet engagement ?

Là aussi, le procédé de l’inversion accusatoire est bien en place, même s’il est éculé et ne trompe personne, du moins pas les gens de bonne foi. Qui développe et fait prospérer dans le débat public les thématiques identitaires ? Ceux qui ne cessent, comme le fait Rokhaya Diallo, de mettre à toutes les sauces la « race », qu’il s’agisse de la couleur des pansements, de la texture des cheveux, de la présence insuffisante de telle ou telle couleur dans les médias, les entreprises, etc.? Ou ceux qui défendent dans le débat public un humanisme universaliste certainement pas aveugle aux discriminations de toutes sortes mais soucieux de construire un espace commun dans lequel elles sont combattues par une véritable égalité des droits plutôt qu’une différenciation selon l’origine, la couleur de la peau, la religion, etc.?

Lutter contre les discriminations est un sujet sérieux, qui devrait concerner tout citoyen. Il me semble en tout cas très néfaste que certains en fassent un véritable business pour faire carrière, dans les médias en particulier. Même si ces médias sont friands aujourd’hui de ce différentialisme qui assigne à chacun telle ou telle identité - c’est plus simple -, l’enjeu est trop important pour le laisser ainsi être préempté par des entrepreneurs identitaires racialistes.

Il me semble très néfaste que certains fassent de la lutte contre les discriminations un véritable business pour faire carrière, dans les médias en particulier.

La société du spectacle permet en effet à certains de mener une carrière (très) confortable en ayant pour seul argument sa couleur de peau, son genre, sa foi religieuse… Et la victimisation permanente qui va avec mais cela ne fait avancer ni la lutte collective contre les discriminations ni, évidemment, la construction d’un « commun » mis à mal de toutes parts.

Rokhaya Diallo ne subit-elle pas tout de même des attaques racistes ?

Si bien sûr, et je les condamne très fermement, d’où qu’elles viennent. D’ailleurs, et c’est intéressant à noter comme différence entre la position humaniste universaliste, comme la mienne ou celle de Raphaël Enthoven par exemple, qui défend Rokhaya Diallo avec laquelle on est en désaccord lorsqu’elle est victime d’injures, et la position identitaire différentialiste, comme la sienne, qui ne nous défend jamais face aux attaques du même genre que l’on subit de la part de ses fans sur les réseaux sociaux par exemple. J’ai même remarqué qu’elle avait plutôt tendance à féliciter ses fans.

C’est un bon exemple de la différence, fondamentale, entre l’humanisme universaliste et l’identitarisme différentialiste. Pour le premier, une « femme noire » est d’abord et avant tout un être humain qui doit disposer des mêmes droits et de la même dignité qu’un « homme blanc » en toutes circonstances ; pour le second, un « homme blanc » est toujours déjà coupable, alors qu’une « femme noire » est par « essence » une victime - sauf évidemment si elle tient absolument à adopter une position humaniste universaliste… Dans ce cas, elle sera vite traitée de « bounty » (noire dehors mais blanche dedans !) ou de « négresse de maison » par tous les fans anonymes que l’on évoquait plus haut. J’invite les lecteurs qui ne sont pas familiers de Twitter à aller y faire un tour pour voir l’inventivité dans l’insulte dont est capable ce (tout) petit milieu militant. C’est édifiant.

Assiste-t-on réellement à une « libération de la parole raciste en France », comme l’explique l’auteur ? Que pensez-vous de la notion de « racisme d’État », qu’invoque régulièrement Rokhaya Diallo ?

Si l’on en croit les chiffres les plus récents parus à ce sujet (je pense ici au 27ème rapport annuel de la CNCDH sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie rendu public en mars dernier), c’est factuellement faux. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de racisme, et surtout cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discrimination raciale. On en parlait précédemment, elle doit être combattue avec force et constance, sous toutes ses formes.

Rokhaya Diallo me semble plus préoccupée de sa carrière que de quoi que ce soit d’autre, notamment d’une action collective suivie contre le racisme.

Concernant le « racisme d’État », on est une fois de plus dans la confusion la plus totale. La manière dont cette expression est employée laisse en effet penser que l’État serait raciste. C’est évidemment totalement absurde. Qu’on puisse qualifier de « racisme d’État » le régime d’apartheid qui a sévi en Afrique du Sud ou la ségrégation raciale dans les États du sud des États-Unis entre la Guerre de Sécession et le vote des grandes lois sur les droits civiques au milieu des années 1960, c’est évident. Mais on voit là qu’on parle d’autre chose. On peut évidemment reconnaître qu’il puisse y avoir du racisme de la part de certains agents de l’État (de la puissance publique au sens large), mais dans ce cas, il doit être sanctionné, et il l’est le plus souvent - si ce n’est pas le cas, il faut le dire et le redire, aucun problème avec ça. La sensibilisation à ces enjeux, et la lutte contre le racisme en général, étant une politique publique bien ancrée aujourd’hui, fort heureusement. Même si l’on peut toujours faire plus et mieux. C’est le rôle notamment de la DILCRAH.

Hamidou Anne affirme que Rokhaya Diallo « est utile à l’antiracisme moderne ». Justement, où en est cet antiracisme moderne ? Est-il le même que dans les années 80 ?

Je ne pense pas que Rokhaya Diallo soit « utile à l’antiracisme moderne ». Pour au moins trois raisons.

D’abord parce qu’elle me semble plus préoccupée de sa carrière que de quoi que ce soit d’autre, notamment d’une action collective suivie contre le racisme. L’antiracisme me semble s’assimiler pour elle à un créneau professionnel, un secteur d’activité dont elle tire des revenus. Ce que je ne critique pas en soi mais il ne faut pas alors prétendre servir une cause qui dépasse sa propre personne.

Ensuite parce qu’elle n’inscrit pas son « engagement » dans une perspective cohérente d’un point de vue politique et théorique. En fait, elle pratique une sorte de « en même temps » : ainsi, par exemple, se réclame-t-elle à la fois des grandes figures de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis mais aussi de celles du gauchisme différentialiste qui ont critiqué très durement les grandes figures des droits civiques. Ce qui témoigne au mieux d’un pragmatisme décontracté, au pire d’une absence totale de culture politique.

Enfin parce que l’antiracisme n’est efficace - c’est l’histoire récente qui nous l’enseigne aux États-Unis comme en France - que lorsqu’il est le résultat d’une mobilisation commune de tous, sans aucune considération préalable de « race » ou d’origine.


L’antiracisme ne peut s’accommoder d’un quelconque essentialisme, comme il ne peut être que le résultat d’une action collective, et qu’il ne peut donc pas dépendre de la promotion de figures médiatiques qui n’ont souvent pas pu faire carrière ailleurs...

Mettre de côté les « blancs » en expliquant qu’ils ne peuvent pas comprendre le racisme parce qu’ils ne le subissent pas ou qu’ils sont de toute manière les héritiers aujourd’hui encore des crimes historiques de l’esclavage et de la colonisation, cela n’a jamais fait avancer l’antiracisme, bien au contraire.

Dit autrement, l’antiracisme ne peut s’accommoder d’un quelconque essentialisme, comme il ne peut être que le résultat d’une action collective et qu’il ne peut donc pas dépendre de la promotion de figures médiatiques qui n’ont souvent pas pu faire carrière ailleurs, pas plus qu’il ne peut être incohérent politiquement et théoriquement. C’est là le drame de l’antiracisme en France depuis les années 1980, en partie au moins.

Laurent Bouvet est professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il est l’auteur de L’Insécurité culturelle (Fayard, 2015).