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USA : Quand Trump aide Al-Qaida au Yémen

vendredi 7 septembre 2018, par siawi3

Source : http://filiu.blog.lemonde.fr/2018/09/02/quand-trump-aide-al-qaida-au-yemen/

02 septembre 2018

Quand Trump aide Al-Qaida au Yémen

Les Etats-Unis collaborent avec la branche yéménite d’Al-Qaida, soit directement, soit par l’intermédiaire des Emirats arabes unis.

Photo : Le chef salafiste Aboul Abbas, un des relais entre Washington et Al-Qaida au Yémen

Donald Trump a ordonné, juste après son entrée à la Maison blanche, un raid majeur contre Al-Qaida pour la Péninsule arabique (AQPA), la branche yéménite de l’organisation dirigée, depuis la mort de Ben Laden en 2011, par Ayman Zawahiri. Les commandos américains sont alors intervenus pour la première fois sur le sol yéménite, le 29 janvier 2017, aux côtés de forces spéciales des Emirats arabes unis. Du 2 au 6 mars 2017, les forces américaines ont mené une quarantaine de frappes aériennes contre des cibles d’AQPA, à comparer à la trentaine de frappes ordonnées par l’administration Obama durant l’année 2016. Les Etats-Unis qualifient AQPA de filiale la plus dangereuse d’Al-Qaida pour justifier un tel engagement militaire. Il se confirme cependant que Washington s’accommode de la participation d’AQPA à la coalition soutenue par l’Arabie saoudite et les Emirats, voire lui apporte son soutien. C’est ce qui ressort d’une enquête fouillée d’Associated Press, à laquelle aucun officiel américain n’a apporté de démenti sérieux.

LES ENNEMIS DE MES ENNEMIS

Trump a décidé d’accorder un appui beaucoup plus déterminé que son prédécesseur à l’offensive lancée en mars 2015 au Yémen par les deux « hommes forts », quoique formellement princes héritiers, de l’Arabie et des Emirats (Mohammed ben Salmane, dit MBS, et Mohammed Ben Zayed, surnommé MBZ). La coalition ainsi constituée vise à restaurer l’autorité du président Abd Rabbo Mansour Hadi, expulsé de la capitale Sanaa par une guérilla pro-iranienne, les Houthistes. La reconquête s’avère très laborieuse, avec un coût exorbitant pour la population civile. La priorité accordée à la lutte contre les Houthistes, que la propagande jihadiste stigmatise comme des « hérétiques » du fait de leurs affinités avec le chiisme, a relégué au second rang le conflit avec AQPA, d’autant que la percée de Daech au Yémen faisait apparaître Al-Qaida comme un « moindre mal ».

AQPA représente, avec six à huit mille miliciens, un force non négligeable dans le conflit yéménite. Les combattants jihadistes, à la fois aguerris et disciplinés, ont été considérés comme des renforts de choix par certains commandants loyalistes, eux-mêmes appuyés par les Etats-Unis. Ce fut ouvertement le cas, en janvier 2017, lors de l’offensive réussie contre le port de Moka, sur la mer Rouge. C’est encore plus vrai à Taez, verrou du centre du pays, théâtre de combats acharnés qui ont tourné à l’avantage des pro-Hadi. Le chef des opérations pour Taez, Adnan Rouzek, avait pour adjoint un cadre d’AQPA, évadé de la prison d’Aden en 2008. Plus grave est la coopération affichée entre le chef salafiste Aboul Abbas, très puissant à Taez, et les commandos d’Al-Qaida. C’est d’ailleurs cette complicité qui a amené, en octobre 2017, Washington et Riyad à inscrire Aboul Abbas, de son vrai nom Adil Abduh Fari, sur une « liste noire » de terroristes recherchés. Cette inscription n’a rien changé à l’activisme d’Aboul Abbas à Taez, ni à son association avec AQPA. Les Emirats ont même veillé à ce qu’il continue d’être soutenu militairement et financièrement.

Carte établie par « Le Monde diplomatique » en décembre 2017

LE JEU TROUBLE D’ABOU DHABI

Les Emirats sont en effet la force dominante de la coalition sur le terrain yéménite, dont les Saoudiens sont absents et où les Américains n’opèrent que ponctuellement. Mohammed Ben Zayed s’est personnellement très investi dans un conflit à ses yeux fondateur pour les Emirats : l’armée y mobilise 6% de la population active masculine, elle est le principal ciment d’identité nationale entre les sept émirats « unis » dans une fédération, les pertes essuyées au Yémen consolidant dans le sang cette identité. Ces pertes sans précédent ont convaincu MBZ de balayer toutes les critiques à l’encontre de sa gestion des hostilités au Yémen, qu’elles portent sur sa tolérance envers le séparatisme sudiste ou l’existence de centres de torture. C’est dans ce contexte que les Emirats ont négocié, sans doute financièrement, le retrait d’AQPA de certains de ses fiefs, d’abord à Moukalla, puis à Zinjibar, sur la côte de l’Océan indien. Présentées comme des « victoires » par la propagande d’Abou Dhabi, ces tractations se sont accompagnées de l’enrôlement de 250 combattants jihadistes dans la milice établie par les Emirats au sud du Yémen.

MBZ a probablement encore plus d’influence auprès de Trump que MBS, notamment du fait d’intermédiaires plus ou moins louches. Le fait que les Emirats soient beaucoup plus résolus que l’Arabie à une éventuelle normalisation avec Israël pèse à cet égard à la Maison blanche. Le jeu trouble d’Abou Dhabi avec les jihadistes yéménites étant de nature purement opportuniste, il n’est pas perçu comme aussi dangereux que certaines familiarités idéologiques dans le Golfe. Il n’en jette pas moins un doute supplémentaire sur l’impact de la coalition du Yémen, où la catastrophe humanitaire en cours pourrait aussi se doubler d’un retour en force d’Al-Qaida. Zawahiri, qui a exhorté AQPA à contribuer au combat contre les Houthistes, avait théorisé à la fin du siècle dernier la dialectique entre « ennemi proche » et « ennemi lointain » : celui-ci, assimilé à l’Amérique, peut être utilement manipulé par les jihadistes pour affaiblir celui-là, « hérétique » ou « apostat ». Le Yémen constitue en ce sens un triste cas d’école.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris). Il a aussi été professeur invité dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été diffusés dans une douzaine de langues. Il a aussi écrit le scénario de bandes dessinées, en collaboration avec David B. ou Cyrille Pomès, ainsi que le texte de chansons mises en musique par Zebda ou Catherine Vincent. Il est enfin l’auteur de biographies de Jimi Hendrix et de Camaron de la Isla.