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Rayhana, réalisatrice franco-algérienne : "Il y a encore de la censure en Algérie"

jeudi 13 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.rtbf.be/info/medias/detail_rayhana-realisatrice-franco-algerienne-il-y-a-encore-de-la-censure-en-algerie?id=10015950

Rayhana, réalisatrice franco-algérienne : "Il y a encore de la censure en Algérie"

RTBF

"À mon âge, je me cache encore pour fumer", c’est un portrait de femme dans un hammam algérien. L’histoire de Fa...

Rayhana, réalisatrice algérienne vivant en France, était invitée dans Jour Première ce mardi. - © RTBF

"À mon âge, je me cache encore pour fumer", c’est un portrait de femme dans un hammam algérien. L’histoire de Fatima, 50 ans, masseuse en chef du hammam qui va cacher une jeune femme enceinte poursuivie par son frère qui veut la tuer, elle et ce qu’il considère comme son bâtard infidèle. Rayhana, réalisatrice franco-algérienne vivant en France, était invitée dans Jour Première ce mardi.

On l’a compris, c’est un film sur les femmes, leur place dans une société patriarcale. On est dans les années sombres de l’Algérie, les années du Front islamique du salut.

"Les années 90"

L’islamisme, vous en avez été vous-même victime. C’est un peu votre histoire à vous ??

"Oui c’est mon histoire. En fait j’ai fui après parce que mon nom a circulé dans une liste et c’est après l’assassinat de mes meilleurs amis, de mon metteur en scène à l’époque et le directeur du Théâtre national et journaliste très très proche. Je n’en pouvais plus. On m’avait dit "il y a ton nom qui circule". Malheureusement, je me suis exilée".

Vous savez fui en France. Vous avez été agressée à Paris il y a huit ans.

"J’ai fui pour être en sécurité. Et voilà malheureusement..."

Qu’est-ce qu’il s’est passé ?? Vous pouvez nous le raconter en quelques mots ??

"Jusqu’à aujourd’hui je ne sais pas qu’ils sont, si les policiers se doutaient de quelques personnes. Mais moi, je ne les ai pas vues de visu. En fait un jour, je sortais et je jouais dans la pièce et donc deux mecs qui m’ont abordé et ils ont essayé de jeter de l’essence sur moi, enfin un alcool. Après on me l’a dit, et ils ont jeté un mégot et malheureusement pour eux, je ne me suis pas enflammée ou je ne sais pas s’ils l’ont fait exprès parce qu’il faut être bête. L’essence, ça ne s’enflamme pas comme ça avec un mégot".

C’était à la sortie de la pièce de théâtre parce que ce film est une pièce de théâtre...

"Non, je partais, mais apparemment on m’avait suivi. Je sortais de chez moi".

C’était il y a huit ans, cette agression à Paris.

"C’est vrai que ce théâtre, La Maison des Métallos, se situe en face d’une mosquée la plus intégriste de Paris".

Est-ce que la France va mieux huit ans plus tard ?? Est-ce que le fondamentalisme a reculé à votre avis ??

"Pas du tout. Pas du tout. Non non non non, on le voit quand on sait ce qui s’est passé en Syrie. Les jeunes filles du monde entier qui partent, même des jeunes filles, arrivées à ça, qui partent pour se faire tuer. Enfin bon... mais ce n’est pas seulement dans l’islam. Pour moi, toutes les religions aujourd’hui vont vers le radicalisme".

Il y a un retour du religieux, en force depuis des années dans le monde et en Europe aussi.

"Je le vois, même l’extrême droite, en général, elle est nourrie aussi par... Ils sont presque tous religieux. Je ne vais pas rentrer là-dedans, mais pour moi, tout intégrisme se ressemble".

On va en venir à ce film : "À mon âge, je me cache encore pour fumer". L’histoire se situe dans un hammam. Pourquoi un hammam ?? C’est encore le seul lieu où les femmes peuvent encore se mettre à nu dans tous les sens du terme ??

"Exactement. Déjà, j’ai choisi un hammam parce que l’homme ne peut pas rentrer et donc je voulais faire rencontrer des femmes seules qui peuvent avoir une mise à nu dans tous les sens du mot, corps et âme se laver, se nettoyer. Un genre de catharsis et il n’y avait pas mieux que le hammam. En plus, dans mon enfance, j’étais au hammam et je voyais que les femmes entre-elles, elles se libèrent".

Est-ce que ça a posé des difficultés de tourner des scènes de nu ?? Parce qu’il y a beaucoup de scènes de nu dans votre film.

"Pas du tout. Tout simplement parce qu’on a fait le choix avec ma productrice Michèle Ray-Gavras que mon équipe technique... il n’y a aucun homme qui est rentré dans le hammam. Donc on était réellement dans un hammam et du coup même ces femmes, toutes ces femmes, tous ces personnages sont devenus une seule femme. On était comme si on était réellement... même nous quand on travaillait, on était en fouta tellement il faisait chaud ?! Même l’équipe technique ?! Non non pas du tout, et ça, j’étais agréablement surprise".

Et trouver des actrices qui ont bien voulu jouer dans votre film, ça a été compliqué ?? Pourquoi ??

"Ça a été assez dur surtout pour les femmes âgées. Ce n’est pas évident pour les femmes d’origine musulmane parce qu’il y a la famille. En Algérie par exemple, il n’y a aucune actrice qui a accepté de jouer dans le film. Et ce n’est pas pour elles, c’est parce que c’est le voisin. Elles ont aimé le scénario, mais il y a le voisin, le frère, les parents ? ; elles n’auraient pas pu retourner en Algérie. Ça, c’était très très galère. C’est pour ça qu’il y a plusieurs comédiennes dans mon film, des actrices qui n’ont jamais joué".

Vous allez le montrer en Algérie ce film, Rayhana ??

"Malheureusement non. On nous a refusé le visa. Récemment, on a su que le film ne passera jamais en Algérie".

Ça veut dire quoi ?? Que l’Algérie aujourd’hui est encore une société dominée par un certain fondamentalisme religieux ??

"Oui tout à fait. Mais il y a la censure parce que ce n’est pas seulement à cause de la nudité, il y a encore de la censure en Algérie. Et je me bats contre ça depuis toujours. Quand j’étais en Algérie, j’écrivais des pièces de théâtre. À l’époque, je travaillais au théâtre et je m’autocensurais et cette fois-ci quand j’ai écrit cette pièce, je me suis dit "Cette fois, je suis en France, je ne vais pas m’autocensurer".

Vous dénoncez évidemment la société patriarcale algérienne, mais vous dites aussi qu’en France, finalement, ce n’est pas beaucoup mieux qu’en Algérie.

"Pas vraiment. La violence faite contre les femmes, malheureusement est universelle aujourd’hui. Et on sait aujourd’hui qu’en France, chaque deux jours et demi, il y a une femme qui meurt sous les coups de son mari ou de son compagnon".

C’est encore une chance aujourd’hui de naître un homme plutôt qu’une femme ??

"Ouais ouais ouais.... je suis heureuse d’être une femme, mais oui, malheureusement, oui".

Comment expliquez-vous qu’il y ait encore tant d’inégalités aujourd’hui dans nos sociétés dites modernes en 2018 ??

"J’en veux aux religions, toutes les religions confondues, la place de la femme dans les religions est exactement la même. Que ce soit dans le Coran, la Bible ou la Torah, l’Ancien Testament, la femme c’est le diable, avant c’était la sorcière, Ève... le péché originel".

Quand l’extrême droite dit "c’est la faute aux migrants, c’est la faute à cette vague qui heurte nos valeurs", qu’est-ce que vous leur répondez ??

"C’est toujours la faute du plus pauvre, de celui qui n’a rien. Ce n’est jamais la faute de ceux qui sont... C’est le complexe de supériorité, je pense".

Vous dénoncez clairement dans ce film, Rayhana, la manière dont sont traitées certaines femmes musulmanes. C’est critiquer l’islam ?? C’est prendre un risque que de faire un film pareil ??

"Oui si on veut, oui c’est prendre un risque et je l’assume totalement".

Vous le sentez, vous avez encore des réactions négatives ??

"Ah oui. Sur les réseaux sociaux, je reçois plein de menaces de mort et on m’a clairement dit "si on t’a raté la première fois, cette fois-ci on ne te ratera pas", des insultes..."

Vous avez encore aujourd’hui des menaces de mort Rayhana ?? Et vous les dénoncez auprès de la police ou bien vous vous dites ça ne sert plus à rien.

"Oui, si je suis allée avec ma productrice et on m’a dit "Tant que c’est sur Internet, ils n’y peuvent rien".