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Guerre d’Algrie : la France commente le dvoilement de l’assassinat de Maurice Audin

Revue de presse

lundi 17 septembre 2018, par siawi3

Source https://www.parismatch.com/Actu/Societe/Le-combat-de-la-veuve-de-Maurice-Audin-1574595

Dans les archives de Match
Le combat de la veuve de Maurice Audin

Paris Match | Publi le 15/09/2018 18h27 |Mis jour le 15/09/2018 18h34

Voir l’article ici

Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/130918/macron-reconnait-la-responsabilite-de-l-etat-francais-dans-l-assassinat-de-maurice-audin

Tortures et guerre dAlgrie : Macron reconnat la responsabilit de lEtat franais dans lassassinat de Maurice Audin

jeudi 13 septembre 2018,

par Ellen SALVI

Le prsident de la Rpublique a reconnu ce jeudi la responsabilit de ltat franais dans lassassinat du jeune mathmaticien communiste Maurice Audin. travers lui, il dnonce plus largement le systme de torture lgalement institu par la France de lpoque, et les milliers de disparitions qui en ont dcoul.

Le mme mot revient sur toutes les lvres : historique. Ceux qui lemploient aujourdhui nont pas coutume de le placer tort et travers, mais ce qua fait Emmanuel Macron, ce jeudi 13 septembre, les pousse sortir de leur rserve habituelle. Linformation a t annonce par le dput La Rpublique en marche (LREM), Cdric Villani, dans la matinale de France Inter. En milieu de journe, le prsident de la Rpublique a reconnu la responsabilit de ltat franais dans la disparition du jeune mathmaticien communiste Maurice Audin, qui militait pour lindpendance de lAlgrie et a t assassin en juin 1957, aprs avoir t arrt et tortur par des militaires franais.

travers cette figure de la lutte anticolonialiste, Emmanuel Macron dnonce plus largement le systme lgalement institu par la France de lpoque, ayant permis le recours la torture pendant la guerre dAlgrie. Soixante et un ans aprs les faits, cette reconnaissance officielle du prsident de la Rpublique est un vnement politique et historique majeur, qui vient saluer le combat sans relche men par la veuve du mathmaticien, Josette Audin, leurs enfants, mais aussi un nombre considrable dhistoriens, de journalistes, dintellectuels ou de membres du mouvement associatif, pour que la lumire soit enfin faite sur ce qui fut longtemps qualifi d vnements .

Emmanuel Macron a galement dcid douvrir lensemble des archives de ltat relatives aux disparus dAlgrie une drogation gnrale va tre institue en ce sens , et de lancer un appel tous les tmoins de lpoque ou leurs descendants pour quils participent au travail de mmoire qui doit videmment se poursuivre, en confiant leurs tmoignages ou leurs documents personnels aux Archives nationales.

Jusqu aujourdhui, la France navait jamais reconnu sa culpabilit dans lassassinat de Maurice Audin, dont les circonstances de la mort nont pas t compltement lucides, son corps nayant pas t retrouv. Tout accuse pourtant les militaires franais qui lavaient arrt, comme le soulignent les nombreux travaux historiques mens sur le sujet depuis des dizaines dannes. Lcrasante majorit de ces travaux saccorde dire que la mort de luniversitaire, ainsi que celles de milliers dautres personnes, a t rendue possible par le systme alors mis en place la faveur des pouvoirs spciaux confis aux forces armes, vots par le Parlement en 1956 pour donner libre champ au gouvernement franais qui voulait rtablir lordre en Algrie.

Beaucoup de tmoignages ont t livrs depuis soixante ans sur cette priode de notre histoire. Dbut 2014, le journaliste Jean-Charles Deniau avait rvl celui du gnral Paul Aussaresses, dans son ouvrage La Vrit sur la mort de Maurice Audin (quateurs, 2014). On a tu Audin. Voil. On la tu au couteau pour faire croire que ctait les Arabes qui lavaient tu. Voil. Qui cest qua dcid de a ? Cest moi , avait avou, peu avant sa mort, lancien officier de renseignement au 1er rgiment de chasseurs parachutistes (RCP). Sans jamais se prononcer sur la reconnaissance de ce crime dtat , comme lavait alors rclam le dput du Front de gauche Franois Asensi [1], Franois Hollande avait tout de mme fait un petit pas deux ans aprs le dbut de son mandat, en admettant que Maurice Audin tait mort durant sa dtention , cartant ainsi la version officielle dune vasion qui aurait mal tourn.

Mais lancien chef de ltat, qui avait pourtant t le premier prsident de la Rpublique franaise se recueillir sur la place Maurice-Audin Alger en 2012 l o Nicolas Sarkozy navait mme pas daign rpondre la lettre que Josette Audin lui avait adresse llyse , ntait jamais all jusqu reconnatre officiellement la responsabilit de la France dans cet assassinat. Cest aujourdhui chose faite avec Emmanuel Macron. Cest une dclaration extrmement importante, elle va au-del de toutes nos esprances , se rjouit lancien conseiller communiste de Paris, Pierre Mansat, prsident de lassociation Maurice-Audin, depuis sa cration en 2004.

Sitt linformation connue, le secrtaire national du PCF Pierre Laurent a salu une victoire historique de la vrit et de la justice , une victoire pour la dmocratie . Le mensonge dtat qui durait depuis 61 ans tombe, peut-on lire dans son communiqu. Cest une grande motion pour Josette Audin et sa famille, pour le Parti communiste franais qui a tant donn dans la lutte anticoloniale, pour tous les communistes et tous les militants anticolonialistes. [...] Cest une victoire pour notre pays, qui ne peut progresser quen assumant et en reconnaissant son pass. Une nouvelle poque de vrit peut commencer sur la priode coloniale, pour toutes celles et ceux qui la ressentent comme une blessure toujours vive.

Le texte dvoil dans la journe est le fruit dun travail dmarr au printemps 2018, la suite dune confrence de presse conjointe, organise par le dput PCF Sbastien Jumel et son collgue de LREM Cdric Villani, pour rclamer une parole forte au plus haut niveau de ltat . Le sujet avait dj t voqu entre llu de la majorit et le prsident de la Rpublique loccasion de lhommage rendu en janvier 2018 au mathmaticien Grard Tronel. Javais alors reu laval dEmmanuel Macron pour lancer le travail , indique le parlementaire, par ailleurs prsident du jury du prix Maurice-Audin, dcern chaque anne des mathmaticiens des deux cts de la Mditerrane.

Au cours des mois suivants, cest le conseiller discours et mmoire du chef de ltat, Sylvain Fort, qui dirige dsormais le nouveau ple communication de llyse, qui sest charg de mener le processus de rflexion, aux cts de la famille du mathmaticien assassin, et avec le prcieux concours dun grand nombre darchivistes, de journalistes et dhistoriens. Parmi eux, Sylvie Thnault, directrice de recherche au CNRS, spcialiste de la colonisation en Algrie et de la guerre dindpendance algrienne, a jou un rle essentiel. Saluant l implication norme de Cdric Villani pour maintenir la pression sur limportance du sujet , lhistorienne se dit encore surprise par linvestissement remarquable dont a fait preuve la prsidence sur ce dossier.

Il y avait une vritable volont prsidentielle de rpondre dune part la demande de vrit sur les circonstances exactes de la mort de Maurice Audin, mais aussi celle de ltablissement des responsabilits , explique-t-elle Mediapart. Nous, historiens, avions des annes davance, car beaucoup de choses taient dj sorties sur le sujet. Il y avait un cart norme entre nos travaux et la ralit politique. Il fallait combler ce dcalage , affirme Sylvie Thnault, reconnaissant le risque politique pris par Emmanuel Macron et soigneusement vit par tous ses prdcesseurs.

Cest aussi une question de gnration, poursuit-elle. Cest un pass brlant, mais Emmanuel Macron a jug quil tait temps de le regarder en face, sans doute aussi parce quil a un rapport plus distanci avec ce pass. Dautant plus, estime encore lhistorienne, que lantiracisme est quelque chose dimportant pour les personnes entres en politique dans les annes 1980-1990. Cest une gnration qui a pris conscience que la lutte antiraciste passe aussi par une mise en lumire du pass colonial , souligne-t-elle. Le dput Cdric Villani rappelle lui aussi qu Emmanuel Macron est de la gnration daprs , de celle qui pense qu on ne peut plus se cacher et qu il est temps de refermer les plaies du pass .

Il y avait galement le dsir de soulager les Franais que cette priode a pu culpabiliser, en particulier les appels , complte Sylvie Thnault, indiquant que le souci de llyse, au cours des mois de rflexion qui ont conduit la dclaration que sapprte faire le chef de ltat, tait d agir politiquement, tout en tant incontestable sur la vrit . Le prsident de la Rpublique sait quil touche l une matire hautement sensible. Cest un sujet exceptionnellement dlicat, admet Cdric Villani. Tout mouvement risque de dclencher une raction inflammable. Pour se prmunir au maximum des ractions que ne manquera pas de susciter lvnement, la prsidence a travaill en lien troit avec le ministre de la dfense et les hauts responsables militaires. Un soin exceptionnel a t apport au choix des mots, indique le dput LREM. Il fallait tre attentif ne pas porter atteinte la mmoire des anciens combattants.

Depuis le dbut de son quinquennat, Emmanuel Macron sest rgulirement vu rappeler les propos quil avait tenus durant la campagne prsidentielle en affirmant, lors dun dplacement Alger le 15 fvrier 2017, que la colonisation tait un crime contre lhumanit . Cest une vraie barbarie et a fait partie de ce pass que nous devons regarder en face en prsentant aussi nos excuses lgard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes , avait-il indiqu lpoque, avant de prciser sa pense dans une vido face la polmique suscite par ses propos.

Interrog sur le sujet quelques semaines plus tard par Mediapart, celui qui sapprtait devenir prsident de la Rpublique avait assur quil poserait des actes forts sur cette priode de notre histoire . Ma conviction profonde [], cest quil y a une fracture dans la socit qui sest construite, qui touche les Franais dorigine algrienne, les binationaux, mais aussi les harkis, les rapatris, les anciens soldats, qui nourrissent du ressentiment et qui structurent du ressentiment politique qui aujourdhui paralyse la France et qui paralyse nos quartiers , avait-il expliqu.

lautomne 2017, loccasion des commmorations du 17 octobre 1961, son conseiller mmoire et discours confiait dj Mediapart vouloir engager une rflexion plus large sur le sujet [2] : Il y a des personnes aujourdhui qui vivent avec dans leur mmoire une attitude condamnable de la France. Le travail de mmoire na pas t fait sur la guerre dAlgrie. La situation a t gre en pourrissement , soulignait alors ce trs proche du chef de ltat. Par sa dclaration officielle, Emmanuel Macron ne vient videmment pas clore le travail de mmoire engag depuis des annes sur la guerre dAlgrie. Mais il encourage approfondir le travail de vrit qui laccompagne.

Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/130918/la-torture-l-algerie-et-la-republique-la-verite-enfin?onglet=full

Maurice Audin : La torture, lAlgrie et la Rpublique : la vrit, enfin

jeudi 13 septembre 2018,

par Edwy PLENEL

La dclaration dEmmanuel Macron sur Maurice Audin a la mme porte historique que le discours de Jacques Chirac au Vel dHiv sur la responsabilit de ltat dans la dportation des Juifs. Elle vaut reconnaissance des crimes commis par la France pendant la guerre dAlgrie.

Deux prsidents peu ou prou de droite auront donc russi dire ce que leurs prdcesseurs lus gauche navaient pas su noncer. Aprs Jacques Chirac, qui en 1995 avait dverrouill la mmoire franaise sur lOccupation et la collaboration avec le nazisme, Emmanuel Macron vient enfin douvrir grand le placard blessures et secrets de la guerre dAlgrie.

travers le sort tragique du jeune militant communiste algrien Maurice Audin, arrt Alger par larme franaise le 11 juin 1957, tortur puis excut ou tortur mort lincertitude demeure par des militaires, le huitime prsident de la Cinquime Rpublique reconnat publiquement lexistence dun systme institu sur un fondement lgal, les pouvoirs spciaux qui, poursuit-il, a t le terreau malheureux dactes parfois terribles, dont la torture . Pour toutes celles et tous ceux qui, depuis soixante bonnes annes, se sont engags dans ce combat pour la vrit, cest une victoire qui rcompense leur courage, leur fidlit et leur enttement.

Nous la connaissions bien sr cette vrit, comme le rappelait Michle Audin, crivaine tout comme elle est mathmaticienne linstar de son pre, dans le beau livre quelle lui a consacr, Une vie brve (LArbalte Gallimard, 2013 [1]) : Maurice Audin avait vingt-cinq ans en 1957, il a t arrt au cours de la bataille dAlger, il a t tortur par larme franaise, il a t tu, on a organis son simulacre dvasion et fait disparatre les traces de sa mort. Mais ce que nous demandions cest quen la reconnaissant, la Rpublique franaise laffronte dans toutes ses consquences en admettant que la guerre dAlgrie saccompagna dune institutionnalisation de la torture, dans une perdition qui accable les trois pouvoirs, le lgislatif, lexcutif et le judiciaire.

Aussi bienvenue quelle est tardive, lnonciation au sommet de ltat de cette vrit de lhistoire ouvre enfin la voie une rconciliation des mmoires algrienne et franaise tant ce pass traumatique est encore actif au sein de nos deux peuples, de gnration en gnration. La dclaration prsidentielle est un appel ce que, dans leur diversit meurtrie, ils effectuent ensemble ce travail de vrit et de mmoire. Gangrnant la Rpublique, la systmatisation de la torture, mais aussi des disparitions, des arrestations arbitraires, des camps dinternement et des violences contre les populations civiles, a conduit la France et lAlgrie une sparation qui les a blesses toutes deux, entranant des dchirures et des radicalisations qui, net t lenttement aveugle des gouvernants franais, auraient peut-tre pu tre vites.
De ce ct-ci de la Mditerrane, nous sommes des millions, chevauchant au moins trois gnrations, tre partie prenante de cette histoire commune : les descendant.e.s de travailleurs algriens en France dont, lpoque, bon nombre pousrent la cause nationaliste ; les pieds noirs , ces Europens dAlgrie qui ntaient pas tous, loin de l, des colons oppresseurs Maurice Audin tait lun deux ; les familles juives spharades dont lAlgrie tait la patrie ancestrale ; les communauts de harkis, doublement victimes de lhistoire car rejetes et mprises dans les deux camps ; sans compter toutes les lignes o rdent, tels des fantmes, les silences de parents, soldats du contingent ou militaires de carrire, ayant d mener cette guerre o la France fut moralement vaincue.

Photo : Ldition originale du livre paru en mai 1958

Mais la porte de la dclaration dEmmanuel Macron concerne autant nos prsent et futur que lhistoire de cette guerre coloniale, illgitime et dsastreuse, de huit annes (1954-1962) qui conduisit la perdition de la Quatrime Rpublique. Une guerre qui ne prit fin quavec lindpendance algrienne, quatre ans aprs leffondrement, en 1958, de ce rgime sous les coups de boutoir des ultras, tenants de lAlgrie franaise. Cest en effet une alerte sur les dangers sans retour de tout tat dexception qui, au prtexte de menaces scuritaires, fait sortir la dmocratie de sa lgalit ordinaire et, par consquent, de son cours dmocratique.

Le texte prsidentiel souligne que cest une loi vote par le Parlement en 1956 (qui) a donn carte blanche au gouvernement pour rtablir lordre en Algrie . Et que cest cette loi dite des pouvoirs spciaux qui a permis la dlgation des pouvoirs de police larme, pouvoirs ds lors sans contrle o tous les excs furent permis, notamment le systme appel arrestation-dtention lpoque mme, qui autorise les forces de lordre arrter, dtenir et interroger tout suspect dans lobjectif dune lutte plus efficace contre ladversaire .

On nose esprer que cette prise de position historique fasse dsormais rflchir les parlementaires qui, ces dernires annes face aux attentats terroristes, ont accept de rogner ltat de droit par des mesures dexception au prtexte durgences provisoires qui, toujours, deviennent prennes, affaiblissant durablement les droits individuels face la raison dtat. Comment oublier que les dispositions de ltat durgence instaur sous la prsidence de Franois Hollande, puis entr dans le droit commun sous celle dEmmanuel Macron, avaient pour texte de rfrence une loi vote en 1955, pour rprimer le mouvement indpendantiste algrien, et dont la loi instaurant, un an aprs, les pouvoirs spciaux ne sera que le prolongement et lextension ?

Mais la dclaration sur Maurice Audin va encore plus loin : elle acte que, faute de vigilance des gouvernants et des fonctionnaires qui en ont la charge, les dmocraties peuvent cder des pratiques de violation systmatique des droits humains, jusqu ce crime totalitaire, la torture, cette ngation de lhumanit de ceux et celles qui en sont victimes. Nul hasard si ce texte remarquable commence par la mise en exergue dune citation de lhistorien Pierre Vidal-Naquet, figure de la dnonciation documente de cette institutionnalisation de La Torture dans la Rpublique (ditions de Minuit, 1972 [2]), dont le premier engagement contre la guerre dAlgrie sera, prcisment, LAffaire Audin avec le livre ponyme publi en mai 1958 aux ditions de Minuit [3].

Certes, la torture na pas cess dtre un crime au regard de la loi, mais elle sest alors dveloppe parce quelle restait impunie, affirme le prsident de la Rpublique. Et elle restait impunie parce quelle tait conue comme une arme contre le FLN, qui avait lanc linsurrection en 1954, mais aussi contre ceux qui taient vus comme ses allis, militants et partisans de lindpendance ; une arme considre comme lgitime dans cette guerre-l, en dpit de son illgalit. En chouant prvenir et punir le recours la torture, les gouvernements successifs ont mis en pril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de lordre. En dernier ressort, pourtant, cest eux que revient la responsabilit dassurer la sauvegarde des droits humains et, en premier lieu, lintgrit physique de celles et de ceux qui sont dtenus sous leur souverainet.
Rigueur mathmatique et exigence historienne

Il importe que cette histoire soit connue, quelle soit regarde avec courage et lucidit , ajoute Emmanuel Macron. Cest ce courage et cette lucidit qui ont manqu Franois Mitterrand, prsident durant quatorze ans (1981-1995) et figure tutlaire du PS, dont lattitude de dni farouche a paralys les pouvoirs socialistes sur ces questions mmorielles toujours vivantes et actuelles, alors mme que, pour nombre de ceux qui lentouraient au pouvoir Pierre Joxe et Michel Rocard notamment , la contestation de la guerre dAlgrie avait t leur premier engagement militant.

De Chirac Macron, deux verrous ont donc saut que Mitterrand tenait ferms. Il navait pas seulement refus de regarder en face ses engagements de jeunesse lextrme droite, puis Vichy o il fut dcor par Ptain de la Francisque. Il refusait aussi daffronter son engagement ministriel actif dans le choix, pendant la guerre dAlgrie, dune rpression sans issue, niant le droit lautodtermination des peuples afin de maintenir cote que cote lempire colonial. Il faudra, par exemple, attendre sa mort pour que les archives confirment combien, garde des Sceaux du gouvernement Guy Mollet (fvrier 1956-mai 1957), il fut intraitable, assumant quarante-cinq excutions capitales de nationalistes algriens auxquels il refusa presque systmatiquement la grce [4].

Trop longtemps la vrit de la guerre dAlgrie, de ses crimes et de son injustice, fut officiellement nie, touffe ou dissimule, au point quelle ne fut reconnue comme telle par lAssemble nationale quen 1999 [5], soit quarante-cinq ans aprs le dbut de linsurrection indpendantiste du FLN, ne du refus franais de lautodtermination du peuple algrien. La voici enfin assume au sommet de ltat, dgageant la voie un travail de mmoire accru par la dcision du prsident de la Rpublique d encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre dAlgrie, franais et algriens, civils et militaires grce une drogation gnrale ouvrant la libre consultation tous les fonds darchives de ltat qui concernent ce sujet .

Facsimil : Louverture de LAffaire Audin avec un portrait du jeune mathmaticien

Sil est partisan, cest seulement de la vrit , crivait en prface de LAffaire Audin le grand mathmaticien Laurent Schwartz qui prsida le jury de la thse de Maurice Audin, soutenue in absentia. On retrouve lcho de ce combat originel, dont les principaux protagonistes furent des mathmaticiens et des historiens, dans la dclaration prsidentielle : Il en va enfin du devoir de vrit qui incombe la Rpublique franaise, laquelle dans ce domaine comme dans dautres, doit montrer la voie, car cest par la vrit seule que la rconciliation est possible et il nest pas de libert, dgalit et de fraternit sans exercice de vrit. Un peuple doit savoir regarder la vrit en face, aussi douloureuse soit-elle pour lui-mme, son honneur ou sa grandeur.

videmment soutenues par nombre de bonnes volonts militantes, dont le Parti communiste auquel avait adhr Maurice Audin mais aussi la Ligue des droits de lhomme, constante dans son engagement, deux fidlits nont cess de porter ce combat, associant rigueur mathmatique et exigence historienne. Mathmaticien mrite, le dput LREM Cdric Villani, dtenteur de la prestigieuse mdaille Fields, sest senti dpositaire de cette exigence de vrit, dans la ligne de ses anciens, disparus comme Laurent Schwartz, Henri Cartan et Grard Tronel, ou toujours vivants et prsents, tel Michel Brou (prsident des Amis de Mediapart) auquel il avait succd la tte de lInstitut Henri-Poincar.

Dans le sillage de Pierre Vidal-Naquet, une historienne, Sylvie Thnault, directrice de recherche au CNRS, a beaucoup compt dans la prcision de la dclaration prsidentielle sur le systme qui a permis lassassinat de Maurice Audin et de tant dautres, en toute impunit. Ses travaux rcents sur les magistrats pendant la guerre dAlgrie (2001) [6] et sur les dtentions arbitraires dans lAlgrie coloniale (2012) font rfrence. Tout comme avait fait date, en 1992, La Gangrne et lOubli [7], cette alerte mmorielle de lhistorien Benjamin Stora. On ne saurait trop rappeler nos gouvernants dont les actuels combien sans la libre recherche universitaire, loin de toute logique de rentabilit conomique et dutilitarisme marchand, ce moment de vrit naurait peut-tre jamais eu lieu.

Pierre Vidal-Naquet aimait qualifier de dreyfusiste lengagement de sa gnration contre la guerre dAlgrie, soulignant ainsi combien il passait par la dfense dindividus face larbitraire et au mensonge. Sil est une leon retenir de ce long combat port par des membres de la socit civile, cest bien celle-ci : le refus de lindiffrence aux autres et au monde, le souci des hommes et des femmes frapps dinjustice. Avocat de la famille Audin, un homme incarna cette exigence jusqu son dernier souffle : six jours avant son dcs brutal, le 26 juin 2017 [8], Roland Rappaport avait crit Emmanuel Macron [9] en portant sa connaissance de nouveaux documents, extraits des archives de son confrre Maurice Garon, o lon pouvait lire que Maurice Audin est mort entre les mains des paras .

Laffaire Audin fut, pour lanticolonialisme, ce que fut laffaire Dreyfus pour lantismitisme : la dfense du salut de tous travers le sort dun seul. En quatrime de couverture du livre de Pierre Vidal-Naquet, paru prs dun an aprs la disparition du jeune mathmaticien, Jrme Lindon avait simplement reproduit un passage des Preuves (1898), le recueil darticles de Jean Jaurs en dfense de linnocence du capitaine Alfred Dreyfus. En voici le dbut : Oui, quelle est linstitution qui reste debout ? Il nen reste plus quune : cest la France elle-mme. Un moment, elle a t surprise, mais elle se ressaisit, et mme si tous les flambeaux officiels steignent, son clair bon sens peut encore dissiper la nuit.

Si la France est debout, en ce jeudi 13 septembre 2018, cest grce toutes celles et tous ceux qui ont men ce long et patient combat anticolonialiste dont Maurice Audin fut la fois lemblme et le martyr.

Source : https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/09/13/maurice-audin-cette-declaration-laissera-une-trace-ineffacable_5354410_3232.html

La prise de position dEmmanuel Macron sur la mort de Maurice Audin : Cette dclaration laissera une trace ineffaable

jeudi 13 septembre 2018,

par Benjamin STORA

Pour le spcialiste de la guerre dAlgrie, la lettre dEmmanuel Macron peut tre compare au discours de Jacques Chirac sur le Vl dHiv.

Le prsident de la Rpublique, Emmanuel Macron, vient de dclarer que le mathmaticien Maurice Audin, militant communiste en Algrie qui avait disparu en juin 1957, a t enlev, squestr, tortur, puis excut. Il a expliqu que cet acte avait t rendu possible par lexistence dun systme lgalement institu : Le systme arrestation-dtention, mis en place la faveur des pouvoirs spciaux qui avaient t confis par voie lgale aux forces armes cette priode.

La reconnaissance de lenlvement et de lassassinat de Maurice Audin par le plus haut responsable de lEtat a t le combat, toute une vie durant, du grand historien Pierre Vidal-Naquet. Je pense lui dans ce moment si particulier, ainsi qu la femme de Maurice Audin, Josette, ses enfants ; aux animateurs du Comit Audin, comme Grard Tronel ou Franois Nadiras. Et aussi aux milliers de militants, communistes, dmocrates, socialistes ; aux journaux et aux revues qui nont cess dinterroger les autorits politiques et de faire reconnatre cette disparition (Le Monde, LHumanit, LObs, Esprit, Les Temps modernes). Laffaire Audin a t le marqueur essentiel de toute une gnration entre en politique pendant la guerre dAlgrie.

Aller vers plus de vrits

Arrivons-nous, enfin, sortir de lamnsie, propos de cette guerre longtemps jamais nomme ? Dans mon livre La Gangrne et loubli, publi en 1991 (La Dcouverte), javais tent de montrer comment ce conflit ne se finissait pas, dans les ttes et dans les curs, parce que, de part et dautre de la Mditerrane, il navait pas t suffisamment nomm, montr, assum dans et par une mmoire collective. Et en quoi la reconnaissance des crimes et pratiques commis pendant la guerre dAlgrie tait une condition essentielle pour aller vers une mmoire plus apaise.

On sait que vivre dans le dni dune tragdie expose toujours des retours de mmoires dangereuses, cruelles. Et il sest tiss autour du divorce franco-algrien, le plus tragique de lpoque de la dcolonisation, des refoulements, des volonts doubli, causes dinnombrables malentendus qui persistent encore. Il faut donc aller vers plus de vrits. Des pas ont t accomplis, comme le vote lAssemble nationale en 1999, de la reconnaissance dune guerre qui avait eu lieu en Algrie. Ou la reconnaissance, en 2005, sous la prsidence de Jacques Chirac, des massacres commis Stif et Guelma en 1945. Aussi le discours prononc par Franois Hollande en dcembre 2012 sur la frocit du systme colonial.

Cette dclaration dEmmanuel Macron sinscrit, mon avis, dans la grande tradition des dcisions de reconnaissance historique (comme, dans un autre registre et une autre proportion, le discours de Jacques Chirac sur le Vel dHiv). Elle va plus loin que les prises de position des prcdents chefs dEtat, et marque un seuil sur lequel il sera bien difficile de revenir. Car la dclaration daujourdhui sur laffaire Audin nous parle dun systme tabli la faveur des pouvoirs spciaux , qui a limit la libert dexpression, entrav les droits individuels, lgitim des centres de rtention administrative, mis en place des zones interdites o lon pouvait tirer sans sommation sur un civil aperu Ce vote de mars 1956 par les dputs de la gauche de lpoque a envoy tous les jeunes du contingent en Algrie.

Sortir de leffacement

Cette prise de position du prsident de la Rpublique nous renvoie aussi la question des disparus de la guerre dAlgrie. Le corps de Maurice Audin na jamais t retrouv. Comme ceux de milliers dAlgriens pendant la bataille dAlger, ou dEuropens Oran dans lt 1962. Comment faire son deuil de cette guerre si lon nvoque pas le sort des personnes qui nont t jamais enterres ? Et qui continuent derrer, comme des fantmes, dans les consciences collectives, franaise et algrienne ? Sortir de leffacement, de la disparition permet de sapprocher de la ralit, de la rconciliation possible.

Bien sr, cette dclaration fera pousser des cris, dans la droite extrme, de ceux qui diront quil sagit l de repentance , et quil ne faut surtout pas voquer la face dombre du pass franais. Pendant un temps, cette polmique occupera les crans et les esprits. Mais pour limmense masse de ceux qui ont vcu le temps de la colonisation, elle laissera une trace ineffaable. Et elle encouragera ceux qui se battent aujourdhui en Algrie pour aller vers la comprhension de leur propre pass, avec la reconnaissance des aspects tragiques de la guerre dindpendance.

Dans la gauche radicale, il sera question de posture politicienne , sans voir que cette dclaration participe du travail qui aide sortir de ce dilemme entre trop-plein et absence de mmoire (souvent falsifie). Cette dclaration du prsident de la Rpublique nest pas un verdict dfinitif propos de la guerre dAlgrie. Elle dit des faits, dj tablis depuis longtemps par les historiens ; maintient ouverte la porte des controverses citoyennes pour sortir de la rumination du pass et des blessures mmorielles ; encourage les acteurs et tmoins parler de leurs souffrances (en particulier les anciens appels dAlgrie). Ce faisant, elle recre les outils dun travail de mmoire jamais clos, en soulignant aussi la ncessaire ouverture, des deux cts de la Mditerrane, des archives de la guerre dAlgrie.

Benjamin Stora, historien, spcialiste de la guerre dAlgrie, est prsident du Muse national de lhistoire de limmigration. Pour lorganisation de cet vnement, il a t sollicit, comme dautres historiens, par les services de lElyse.

Source : https://www.marianne.net/debattons/idees/macron-et-l-affaire-maurice-audin-des-historiens-premiers-de-cordee

Macron et laffaire Maurice Audin : des historiens premiers de corde

Publi le 16/09/2018 15:48

Franois-Ren Julliard
Agrg d’histoire

Franois-Ren Julliard a rdig son mmoire de master sur le Comit Maurice Audin.

En reconnaissant l’implication de l’Etat franais dans le dcs de Maurice Audin et l’usage rpandu de la torture, Macron a aussi rendu hommage au travail des historiens.

61 ans aprs ! Ce texte fera date dans lhistoire de la guerre dindpendance algrienne et de sa mmoire. Stant rendu, le 13 septembre au domicile de Josette Audin, veuve du mathmaticien Maurice Audin, disparu en 1957, Emmanuel Macron lui a remis une dclaration dcisive. Le prsident de la Rpublique y reconnait limplication de lEtat franais dans ce dcs et lusage rpandu de la torture ( dveloppe parce quelle restait impunie ) par son arme. Chacun de ses mots est bien entendu soigneusement pes tant il reste difficile, encore aujourdhui, pour la classe politique, de parler de cette guerre, nagure encore rduite au terme d vnements .

Lire aussi : Mort de Maurice Audin : pourquoi la France a mis soixante ans reconnatre sa faute

Centr sur le devoir de vrit , ce discours est un hommage au travail des historiens : il saligne scrupuleusement sur la version dfendue, depuis longtemps, par tous les spcialistes de cette priode. La premire partie est calque sur le rcit que fit, il y a prcisment soixante ans, Pierre Vidal-Naquet (cit par le prsident) dans LAffaire Audin. Avec laide de Jrme Lindon, le directeur des Editions de Minuit qui publie louvrage, Vidal-Naquet, jeune historien quasi inconnu sy livre une vritable enqute policire sur la disparition, intervenue onze mois plus tt, de Maurice Audin lge de 25 ans.

Quest-il advenu de ce brillant assistant de mathmatiques la facult dAlger qui mettait la dernire main sa thse ? Favorable aux revendications indpendantistes du Front de libration nationale (FLN), il tait galement membre du Parti communiste algrien (PCA). Et aprs la dissolution de celui-ci, tait venu en aide certains de ses dirigeants rejets dans la clandestinit. Depuis son arrestation chez lui, le 11 juin 1957, par des soldats de la 10e Division parachutiste (DP), son pouse Josette et ses trois enfants navaient plus aucune nouvelle. Vidal-Naquet qui se lance corps perdu dans cette affaire met en lumire les incohrences de la version officielle des militaires ; mieux, par recoupement de tmoignages, il tablit que, pour accrditer leur thse, les parachutistes ont mont de toutes pices une vasion fictive. Il apparat ds lors incontestable quAudin a subi des actes de torture au centre dEl-Biar o il tait dtenu. Dans les annes suivantes, dautres historiens vont approfondir et enrichir les travaux de Vidal-Naquet. Il nest pas indiffrent que, lors de sa visite Josette Audin, Emmanuel Macron ait souhait tre accompagn de trois dentre eux : Sylvie Thnault, Raphalle Branche et Benjamin Stora.

En disant publiquement que, oui, larme franaise a tortur en Algrie, et quelle sappuyait sur un systme ( larrestation-dtention ), Emmanuel Macron reconnat, l encore, la contribution des historiens qui, depuis des annes, apportent les preuves de cette douloureuse ralit. Des historiens mais aussi des journaux de lpoque (Esprit, LHumanit, France Observateur, LExpress, Tmoignage Chrtien) et des diteurs (Jrme Lindon et Franois Maspero). Rappelons quen matire de torture, la justice nest jamais passe puisquen 1962, les dcrets damnistie qui accompagnent les accords dEvian ont mis fin toute possibilit de poursuite pour les actes commis, pendant la guerre, par larme.

Si ce discours est historique par sa rvision radicale de la thse officielle dEtat, il sachve sur un subtil exercice dquilibre. Emmanuel Macron manifeste nettement la volont de mnager les porteurs de mmoire dans leurs diversits et leurs antagonismes. Instruit par la polmique suscite par sa formule, la tlvision algrienne, (la colonisation est un crime contre lhumanit ), pendant sa campagne, il manie, cette fois, une rhtorique du balancement : il souligne que tous les soldats nont pas t des tortionnaires, que certains ont mme dsapprouv cette drive. Rpondant par avance aux accusations de repentance (elles nont pas manqu de surgir le jour mme, de la droite classique au Rassemblement national), il rappelle que la Rpublique ne saurait () minimiser ni excuser les crimes et atrocits commis de part et dautre durant ce conflit .

En sachevant sur la raffirmation du devoir de vrit et sur limpratif, pour la Rpublique franaise , de montrer la voie , la dclaration dEmmanuel Macron pour historique quelle est, ne peut apporter toutes les garanties de lapaisement. Il restera sans doute de lirrparable en chacun mais ce geste mdiateur, dfaut dtre gurisseur est une voie oblige vers la rconciliation des mmoires et des peuples franais et algrien .

Source : https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/09/13/il-ne-sera-plus-possible-de-nier-le-caractere-systematique-de-la-torture-en-algerie_5354380_3232.html

La mort de Maurice Audin et la responsabilit de lEtat : Il ne sera plus possible de nier le caractre systmatique de la torture en Algrie

jeudi 13 septembre 2018,

par Raphalle BRANCHE - intervieve par Christine Rousseau

Pour lhistorienne Raphalle Branche, la reconnaissance par lEtat de sa responsabilit dans la mort de Maurice Audin prend acte de ce que la recherche a tabli depuis longtemps.

Pour la premire fois, la Rpublique assume que, pendant la guerre dAlgrie, des militaires franais, qui accomplissaient leur devoir, ont pu se rendre coupables de ce quil faut bien appeler des crimes de guerre

Emmanuel Macron a dcid de reconnatre au nom de la Rpublique franaise , jeudi 13 septembre, la responsabilit de lEtat dans la mort de Maurice Audin, jeune mathmaticien militant de lindpendance de lAlgrie, arrt le 11 juin 1957 Alger, tortur par larme franaise et disparu sans laisser de traces.

Au-del dun cas individuel, il sagit de la reconnaissance que la torture fut un lment indispensable du dispositif rpressif mis en place en Algrie, rappelle lhistorienne Raphalle Branche, spcialiste de ltude des violences en situation coloniale, et plus particulirement de la guerre dAlgrie.

Christine Rousseau - En quoi cette reconnaissance de la responsabilit de lEtat franais dans lassassinat de Maurice Audin est-elle un vnement ?

Raphalle Branche - Pour la premire fois, la Rpublique assume que, pendant la guerre dAlgrie, des militaires franais, qui accomplissaient leur devoir, ont pu se rendre coupables de ce quil faut bien appeler des crimes de guerre. Cette reconnaissance de la responsabilit de lEtat franais dans la torture, la mort puis la disparition du corps dun homme dsarm, arrt parce quil tait souponn dappartenir un mouvement clandestin oppos au maintien de lAlgrie franaise, marque un changement radical dans la position officielle de la France.

Cette reconnaissance est dautant plus indite quelle porte sur un cas individuel

Le cas de Maurice Audin a t, ds la guerre, port par les militants engags dans la dnonciation des violations du droit dont se rendaient coupables les forces de lordre. Grce au comit qui sest form autour de son nom et au travail inlassable de Pierre Vidal-Naquet qui crivit alors son premier grand livre contre le mensonge et la ngation de la vrit [LAffaire Audin, ditions de Minuit, 1958], Maurice Audin nest pas quun cas individuel.

Bien sr, il y a une histoire individuelle, et je pense avec beaucoup dmotion Pierre Vidal-Naquet ou Laurent Schwartz, dautres encore, qui ne pourront pas voir laboutissement ici de leur travail pour que la vrit historique soit enfin assume politiquement. Car lenjeu dpasse trs largement le cas individuel, comme laffirme la dclaration du prsident de la Rpublique.

Doit-on entendre une reconnaissance officielle de lusage de la torture par une partie de larme franaise ?

En se dmarquant des propos de ses prdcesseurs qui navaient reconnu que des actes minoritaires et dviants, Emmanuel Macron reconnat que la torture fut un lment indispensable du dispositif rpressif que larme franaise mit en place ds le dbut de la guerre. Il ne sera plus possible dsormais de nier son caractre systmatique : elle appartenait larsenal disponible pour les militaires chargs de mener une guerre aux formes indites, dans une population quils connaissaient mal.

Le prsident de la Rpublique prend acte de ce que la recherche historique a tabli depuis longtemps maintenant : quen dpit de son caractre illgal, la torture a t massivement pratique en Algrie et quelle a mme t le cur du systme rpressif imagin pour gagner la guerre. Au-del des personnes arrtes et soumises ces violences, la cible essentielle de la torture tait la population civile.

Cest sur elle que reposait in fine la victoire puisque, pour la France, il ne sagissait pas de se battre pour conqurir une terre, mais pour maintenir une Algrie franaise avec les Algriens. Au sein des actions qui furent dployes en leur direction, il y eut, dune part, celles qui visaient rformer lAlgrie franaise (plus dinvestissements en direction des Algriens) et, dautre part, celles qui visaient dsolidariser les Algriens des partisans de lindpendance, parmi lesquelles la torture.

Emmanuel Macron aurait pu sen tenir au cas de Maurice Audin, militant communiste, universitaire, citoyen de plein droit. Il aurait pu passer sous silence que, si cet homme pouvait tre le symbole des victimes de la torture pendant la guerre dAlgrie, dont toutes ces caractristiques le distinguaient, cest parce que cette violence avait t ordonne et accomplie dans le cadre dune lutte beaucoup plus large, laquelle toutes les victimes appartenaient.

Cette lutte sembarrassait peu de distinguer les suspects des coupables ou les arrestations des excutions extrajudiciaires. En reconnaissant la vrit sur la mort de Maurice Audin, il reconnat la vrit sur le systme rpressif mis en place lpoque et continu sous la Ve Rpublique, notre Rpublique.

De fait, considrez-vous que cette reconnaissance est aussi importante que celle, de Jacques Chirac en juillet 1995, portant sur la responsabilit de lEtat dans la dportation et lextermination des juifs lors de la seconde guerre mondiale ?

Comme la dclaration de juillet 1995, il y aura un avant et un aprs la dclaration de septembre 2018. Plus de cinquante-cinq ans aprs la fin de la guerre, lEtat franais reconnat quil a t responsable du fait que des hommes aient pu bafouer non seulement les droits de lhomme, mais lensemble des rglements et codes auxquels la France prtendait se tenir.

Il reconnat que cest sur ordre que ces crimes ont t commis. Non seulement sur ordres individuels, mais ultimement sur ordres politiques, car toutes ces violences illgales furent couvertes, camoufles voire lgalises. A la fin de la guerre, une amnistie assura tous les membres des forces de lordre un oubli dfinitif de leurs actions. Par cet acte, le prsident Macron ne revient bien sr pas sur lamnistie, mais il revient sur ce qui pouvait, lpoque, avoir paru la justifier : la ncessit doublier. Bien au contraire, il affirme la ncessit de reconnatre et ds lors de savoir et daffronter la vrit.

Est-ce que cela va dans le sens dun apaisement dans la guerre de mmoire qui se joue entre la France et lAlgrie ?

Je ne crois pas quil existe une guerre de mmoire entre deux pays. En revanche, il y avait un mensonge, et ce mensonge-l a disparu. Les Algriens nignorent rien de la ralit du caractre massif de la torture pendant la guerre dindpendance, des excutions sommaires, des tortures et des autres violences illgales accomplies par les forces de lordre franaises.

Cette dclaration ne leur apprendra rien. En revanche, elle leur dira quen France aussi les discours officiels sur le pass peuvent changer. Cette reconnaissance tait attendue par beaucoup. Elle nest pas dans lexcs : elle dit ce qui a t ; elle est au plus prs de ce que la recherche scientifique a tabli pour lheure. Le partage dune exigence de vrit est ce que je souhaite, pour ma part, entre les deux pays.

Quel sens politique donnez-vous cette dclaration ?

En reconnaissant que des crimes ont t accomplis par des militaires franais pendant la guerre, Emmanuel Macron ne peut oublier lhistoire coloniale plus que centenaire. Il y a l un engagement prsidentiel face ce pass qui semble sinscrire dans une certaine continuit, motive sans doute aussi par le dsir de renforcer les liens entre la France et lAlgrie. Le prsident ne peut oublier non plus larme franaise.

Dans les OPEX [oprations militaires extrieures], la distinction entre civils et ennemis arms nest pas aise. On a pu tre tent de sinspirer des mthodes utilises pendant la guerre dAlgrie. Par cette dclaration qui assume certaines des taches les plus sombres de lhistoire rcente de larme franaise, le prsident veut sans doute indiquer aussi que larme dont il parle na plus rien voir avec les militaires franais daujourdhui. Pas plus quil ne se reconnat, jimagine, dans les hommes politiques qui ont, lpoque, recommand ou accept de gagner la guerre par tous les moyens.

Raphalle Branche est professeure dhistoire contemporaine luniversit de Rouen. Elle est notamment lauteure de La Torture et larme pendant la guerre dAlgrie, 1954-1962 (Gallimard, 2001).

Source : https://abonnes.lemonde.fr/emmanuel-macron/article/2018/09/13/guerre-d-algerie-emmanuel-macron-reconnait-le-role-de-l-etat-dans-la-mort-de-maurice-audin_5354271_5008430.html

Torture en Algrie, la responsabilit de lEtat : le geste historique dEmmanuel Macron

jeudi 13 septembre 2018,

par Cdric PIETRALUNGA

Le chef de lEtat reconnat la responsabilit de lEtat dans la mort de Maurice Audin, un mathmaticien militant de lindpendance de lAlgrie tu en 1957.

La dcision est historique et pourrait tre Emmanuel Macron ce que le VldHiv fut Jacques Chirac. Aprs plusieurs mois de rflexion, le chef de lEtat a dcid de reconnatre la responsabilit de lEtat franais dans la mort de Maurice Audin, ce mathmaticien communiste, militant de lindpendance de lAlgrie, arrt le 11 juin 1957 en pleine bataille dAlger, tortur par larme franaise et disparu sans laisser de traces.

Le prsident de la Rpublique a () dcid quil tait temps que la nation accomplisse un travail de vrit sur ce sujet, a annonc lElyse, jeudi 13 septembre. Il reconnat, au nom de la Rpublique franaise, que Maurice Audin a t tortur puis excut ou tortur mort par des militaires qui lavaient arrt son domicile. Emmanuel Macron devait se rendre jeudi Bagnolet (Seine-Saint-Denis), afin de rencontrer la veuve de luniversitaire, Josette Audin, aujourdhui ge de 87 ans, et linformer de sa dcision.

Le geste tait attendu depuis soixante et un ans par la famille du mathmaticien devenu lun des symboles des exactions de larme franaise en Algrie. Le 18 juin 2014, Franois Hollande avait fait un premier pas en reconnaissant que Maurice Audin ne stait pas vad, contrairement la version officielle, et tait mort en dtention. Le prsident socialiste navait pas voulu aller plus loin. Quant Nicolas Sarkozy, il navait pas mme rpondu la lettre que Mme Audin lui avait adresse lElyse en 2007.

Courage et lucidit

Mais Emmanuel Macron ne sarrte pas au cas Audin. Pour la premire fois, le prsident reconnat galement officiellement que lEtat franais a failli en permettant le recours la torture lors de la guerre dAlgrie. Si la mort [de Maurice Audin] est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a nanmoins t rendue possible par un systme lgalement institu : le systme arrestation-dtention, mis en place la faveur des pouvoirs spciaux qui avaient t confis par voie lgale aux forces armes cette priode , explique lElyse dans un communiqu.

En 1956, le Parlement franais avait vot une loi donnant carte blanche au gouvernement pour rtablir lordre en Algrie. Celle-ci avait permis ladoption dun dcret autorisant la dlgation des pouvoirs de police larme, lequel dcret avait t mis en uvre en 1957 par arrt prfectoral, dabord Alger, puis dans toute lAlgrie. Cest ce systme lgalement institu qui a favoris les disparitions et permis la torture des fins politiques , estime lElyse.

Dans une lettre que M. Macron devait remettre en main propre, jeudi, Mme Audin, le prsident crit que ce systme [darrestation-dtention] a t le terreau malheureux dactes parfois terribles, dont la torture, que laffaire Audin a mis en lumire . En chouant prvenir et punir le recours la torture, les gouvernements successifs ont mis en pril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de lordre , ajoute le chef de lEtat, pour qui cette histoire doit tre regarde avec courage et lucidit .

Selon son entourage, la conviction de M. Macron tait faite depuis longtemps sur laffaire Audin. Il y a peu de cas o la version officielle est aussi loigne de la vrit historique , estime un conseiller. Lors de la campagne prsidentielle, le candidat dEn marche ! avait eu une premire longue conversation avec Mme Audin, par lintermdiaire du mathmaticien Cdric Villani, proche des enfants de Maurice Audin (deux sont mathmaticiens), aujourdhui dput (LRM) de lEssonne. Plusieurs membres de la famille Audin avaient t reus lElyse en fvrier et lont t nouveau le 10 septembre.

En reconnaissant la responsabilit de lEtat dans laffaire Audin, Emmanuel Macron rpond aux attentes de nombreuses associations, qui rclamaient un tel geste depuis des dcennies. Jeudi, Pierre Laurent, le secrtaire national du Parti communiste, a salu une victoire historique de la vrit et de la justice . Cest un soulagement, un moment historique, laccomplissement dune dmarche qui permet enfin la France de regarder en face une partie de son histoire , se flicite Cdric Villani, qui prside galement le jury du prix Maurice-Audin, dcern chaque anne deux mathmaticiens, lun franais et lautre algrien.

Pas de gnralisation

Mais le chef de lEtat prend galement le risque de raviver des plaies pas toujours refermes. Lors de la campagne, lancien ministre de lconomie avait dj provoqu une vive polmique en dclarant, en fvrier 2017, que la colonisation est un crime contre lhumanit . Mme si lElyse assure que les associations danciens combattants dAlgrie ont t associes la rflexion sur le cas Audin, Emmanuel Macron sattend tre critiqu par certaines dentre elles, mais aussi par une partie de la classe politique, notamment lextrme droite, qui abhorre toute ide de repentance .

Pour se prmunir, le chef de lEtat prend soin de ne pas gnraliser la pratique de la torture lensemble de larme franaise. Dans sa lettre Mme Audin, Emmanuel Macron voque ainsi lhonneur de tous les Franais qui, civils ou militaires, ont dsapprouv la torture, ne sy sont pas livrs ou sy sont soustraits, et qui, aujourdhui comme hier, refusent dtre assimils ceux qui lont institue et pratique .

Il prend soin aussi de ne pas faire porter la faute seulement sur larme. Dans sa lettre, le prsident explique ainsi que ce systme sest institu sur un fondement lgal et rappelle que cest le Parlement qui a donn les pouvoirs spciaux. Une faon dinclure toute la Rpublique dans ce travail de mmoire.

De mme, M. Macron a dcid, paralllement la reconnaissance des tortures et de la mort de Maurice Audin, douvrir lensemble des archives de lEtat relatives aux disparus dAlgrie. Une drogation gnrale, par arrt ministriel, va tre accorde pour que tout le monde, historiens, familles, associations, puisse consulter toutes les archives pour tous les disparus dAlgrie. On place la question des disparus au centre , explique lentourage de M. Macron.

Un moyen dapaiser les souffrances, quelles soient franaises ou algriennes : on estime que plusieurs milliers de personnes, issues des deux camps, ont disparu durant les vnements dAlgrie, dont 500 soldats tricolores. Selon lElyse, le rglement de laffaire Audin doit tre aussi un symbole qui dclenche quelque chose . Une reconnaissance ne gurira pas (). Il restera sans doute de lirrparable en chacun, mais une reconnaissance doit pouvoir, symboliquement, dlester ceux qui ploient encore sous le poids de ce pass. Cest dans cet esprit, en tout cas, quelle est pense et aujourdhui formule , plaide le chef de lEtat.

De la mme faon, il a dcid de lancer un appel tous les tmoins de lpoque ou leurs descendants pour quils participent ce travail de mmoire . Ceux qui auraient des documents ou des tmoignages livrer sont appels se tourner vers les Archives nationales pour participer cet effort de vrit historique, crit M. Macron dans sa lettre Mme Audin. Il en va de lapaisement et de la srnit de ceux que [la guerre dAlgrie] a meurtris.

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article46061

1959-1961 Cet engagement de Simone Veil dont Macron na rien dit : son aide discrte aux rsistantes et aux rsistants algriens

dimanche 1er juillet 2018,

par Gilles MANCERON , Mohand ZEGGAGH

Le prsident de la Rpublique lors de la panthonisation de Simone Veil a rappel des aspects essentiels de sa vie et de ses engagements. Mais laiss de ct son combat discret mais efficace lors de la guerre dAlgrie pour dfendre le sort des rsistants algriens du FLN.

Lors de lentre au Panthon de Simone et Antoine Veil, Emmanuel Macron a rappel le pass de dporte de Simone Veil et son combat pour les droits des femmes et pour lEurope. Mais rien sur le fait que, durant la guerre dAlgrie, proche de femmes comme Germaine Tillion et lavocate Nicole Dreyfus, et aussi dhommes comme le Garde des sceaux Edmond Michelet et son conseiller Joseph Rovan, elle a sauv la vie de nombreux dtenus du FLN et amlior leurs conditions de dtention et celles de leurs soutiens dans les prisons franaises.

Simone Veil, ne Simone Jacob, Nice, le 13 juillet 1927, et morte le 30 juin 2017 Paris, est entre solennellement le 1er juillet 2018 au Panthon. Le prsident de la Rpublique a rappel sa dportation lge de 16 ans, en 1943, Auschwitz-Birkenau, la perte de son pre, son frre et sa mre dans le processus nazi dextermination des Juifs dEurope. Son mariage avec Antoine Veil, en 1946, entr en mme temps quelle au Panthon, et le fait quelle soit devenue magistrate. Son attention la mmoire de la Shoah, son action en faveur de la lgalisation de lIVG et aussi dans la mise en place du Parlement europen. Mais rien sur son rle durant la guerre dAlgrie en tant que directrice de ladministration pnitentiaire sous le ministre dEdmond Michelet, de 1959 1961.

Or, dans ses Mmoires, Une Vie, parues chez Stock en 2007, Simone Veil explique quelle connaissait bien le dossier algrien grce ses contacts avec Germaine Tillion : Elle mouvrait les yeux sur la ralit du fait colonial et les lgitimes revendications des Algriens . Et elle sest engage avec discrtion et efficacit pour sauver la vie de nombreux dtenus du FLN algrien et pour amliorer leurs conditions de dtention et celles de leurs soutiens franais dans les prisons franaises. Trois lments le montrent : le tmoignage dHlne Cunat, membre du rseau de soutien au peuple algrien dans sa lutte pour son indpendance, dit rseau Jeanson  ; le soutien de Simone Veil au transfert en France de Djamila Boupacha, demand par son avocate, Gisle Halimi, et celui de nombreux autres prisonniers FLN dont la vie tait menace en Algrie ; et les liens conservs par Simone Veil, depuis leur adolescence Nice, avec Nicole Dreyfus, devenue avocate de dtenus algriens, et le soutien efficace quelle lui apport suite ses demandes sur plusieurs dossiers.

Le tmoignage dHlne Cunat

Dans son livre, La porte verte, prfac par Francis Jeanson et paru en 2000, Hlne Cunat, ne en 1931, tudiante en lettres la Sorbonne, raconte comment elle a t arrte Paris en fvrier 1960 puis incarcre la prison de la Petite Roquette. Elle sera condamne en septembre 1960 par le Tribunal permanent des forces armes dix ans de prison. Mais peu aprs son arrive dans cette prison, une grve de la faim a t dcide par les dtenues algriennes de la Fdration de France du FLN et les Franaises incarcres comme elles pour leur participation des rseaux de soutien leur lutte. Son but ? Obtenir la fin de leur isolement selon le rgime des droits communs et un statut de prisonnires politiques qui leur permettrait de recevoir les journaux, dtre dispenses du travail dans les ateliers et dtre regroupes dans une aile o elles pourraient communiquer entre elles et circuler dune cellule lautre. Cest au moment o se dclenche cette grve de la faim quelle a reu dans sa cellule la visite de Simone Veil. Elle raconte :

Vers 3 heures ou 3 heures 30, dans laprs-midi, nouveau, bruit de serrure, la porte souvre, une dame entre dans la cellule, elle est accompagne du directeur et se prsente comme venant du ministre de la Justice, cabinet de Michelet. Elle sappelle Simone Veil. Je lui donne 35 ans, beau visage, des yeux bleus intelligents quon noublie pas.

Sur sa demande, je lui fais part de nos revendications. Pour une partie, me rpond-elle, nous allons avoir satisfaction ; nous avons droit aux journaux, latelier ne nous sera dsormais plus impos. Mais il est un point sur lequel nous naurons pas satisfaction, en tout cas pas dans limmdiat, cest la mesure de lisolement, car cest sur la demande du juge dInstruction que nous avons t isoles, il lestime ncessaire pour linstruction. Sil lestime ncessaire, le ministre de la Justice ne peut pas sy opposer. En effet, les juges dinstruction ne dpendent pas du ministre, la diffrence des procureurs.

Encore un cadeau du juge Batigne, je me dis en lcoutant. Nous aurons, quelques semaines plus tard, bien de la chance que notre affaire soit transfre devant un tribunal militaire et chappe ainsi au juge Batigne. Lordre disolement a t alors immdiatement rapport !

Ds que linstruction aura dmarr, dit Mme Veil, aprs les premiers interrogatoires, nous aurons un statut de dtenues politiques, une division part, les journaux bien sr. En attendant, lisolement. Cela veut dire que nous ne verrons que nos avocats, pas de visites, pas de communications entre nous. Mais cest la loi, la grve de la faim ny changera rien.

Encore une fois, je pense quavant dengager une grve qui peut tre longue, il faut que nous soyons mieux informes, que nous connaissions nos droits, et surtout, que nous puissions tablir la communication avec lextrieur pour faire connatre notre grve.

Je dis alors Mme Veil que jentends bien ce quelle me dit, mais que je ne prendrai aucune dcision seule, alors, si je ne peux pas communiquer avec mes compagnes, cest le statu quo. Je demande donc les rencontrer.

Je continuais en moi-mme peser le pour et le contre, sans doute si Mme Veil stait drange jusqu nous, nous le devions la position radicale prise par Christiane Gramma et Vra et accessoirement nous, la veille, chez le directeur, et lannonce ce matin dune grve de la faim. Le directeur, inform, avait d faire fonctionner son tlphone. [] Il tait clair que rien ne pouvait tre dcid isolment. Il fallait que je voie Gramma, Vra, et les autres.

Simone Veil, ayant rflchi un instant, dit : Bon, vous allez les voir .

Je me vois dj runie mes camarades, je jubile, mais il nen sera rien.

Je suis amene sous escorte, une gardienne marche devant moi, derrire, le directeur et Mme Veil. On me conduit la cellule de Lise, la gardienne ouvre la porte, Lise est l, nous chuchotons. Je suis mal laise ; que suis-je en train de faire ? Intrumentalise par Mme Veil ? Une briseuse de grve ? Jentrevois le ct louche de la situation ; je donne cependant ma position Lise, puis, dans les mmes conditions, Christine Gramma. Les conditions ne sont pas runies pour se lancer dans une grve de la faim, nous navons mme pas constitu nos avocats. Christiane se rend tout de suite mes raisons.

Ensuite, il faudra que jexige de voir mes autres compagnes, Vra bien sr, Gloria de Herera, et suivie de mon trange escorte, je vais de division en division : pour mieux assurer lisolement, nous tions chacune dans une division diffrente ! []

Jusqu aujourdhui, le souvenir de cette journe, lamorce de la grve, la venue de Simone Veil, la rencontre de mes camarades sous le regard inquisiteur de Veil, les discussions voix basse, tout cela me laisse un arrire-got peu agrable, limpression davoir t manipule, mme si jusqu aujourdhui je reste convaincue de linopportunit dune grve de la faim dans ces circonstances.

Paule B. a sans doute raison, avec son bon sens aigu : il sagissait dune ngociation, et Simone Veil prenait elle aussi des risques.

Nous avons cess la grve. Ctait sans doute la seule chose faire. Mais lamorce de cette grve avait t une premire manifestation de rvolte. Elle avait eu le mrite de radicaliser la situation. Ce pouvoir, qui torturait et massacrait 2 000 kilomtres de l, et ici-mme quand il sagissait de bougnouls, nous traitait selon dautres rgles. Ainsi lautorit, travers ses reprsentants, tentait-elle de se faire reconnaitre dans son bien-fond, et sefforait-elle de dissimuler la vraie nature de son pouvoir.

Ce fut une ngociation o ces deux femmes ont fait des choix individuels courageux. Suite cette possibilit accorde ces dtenues de circuler librement dans un couloir et dans leurs cellules entre 7h et 19h, Hlne Cunat et cinq autres prisonnires de la Petite Roquette ont pu prparer une vasion de la prison dans la nuit du 24 au 25 fvrier 1961. Et, grce divers soutiens de militants anticolonialistes, tre caches leur sortie jusqu la fin du conflit.

Le transfert en France de Djamila Boupacha et des prisonniers FLN dtenus en Algrie

Le 24 septembre 1959, alors que larme franaise senfonait dans la sale guerre en Algrie, une bombe a t dcouverte Alger, la brasserie des Facults, qui a t dsamorce temps. Cinq mois plus tard, lenqute a abouti larrestation dune jeune militante FLN ge de 22 ans, Djamila Boupacha, qui a ni dabord toute implication, puis, au terme dun mois de tortures et de viols par les militaires, a fini par prononcer des aveux.

Quand son avocate, Gisle Halimi, a eu connaissance des tortures quelle a subies dont des viols rpts avec des bouteilles dans le vagin , elle a pris, avec Simone de Beauvoir, linitiative de constituer en France le Comit Djamila Boupacha quont rejoint notamment Germaine Tillion, Lucie Faure, Anisse et Andr Postel-Vinay. Dans le livre de Simone de Beauvoir et Gisle Halimi, Djamila Boupacha, publi par Gallimard en 1962, les auteures racontent comment le Comit a t reu par le ministre de la Justice, Edmond Michelet, pour lui demander que la Cour de Cassation dssaisisse les tribunaux dAlgrie et transfre linstruction en France. Djamila Boupacha est arrive Paris le 21 juillet 1960 et le dssaisissement du tribunal dAlger fut prononc par la Cour de Cassation le 15 dcembre 1960.

Cest ce moment que Simone Veil a t envoye en Algrie par le ministre de la Justice pour visiter les prisons o taient dtenus les membres du FLN. Elle raconte dans ses Mmoires quEdmond Michelet, qui voulait surveiller la manire dont larme faisait rgner lordre sur le sol algrien, a pens : Il y a une jeune femme qui a t dporte qui est magistrat ladministration pnitentiaire [], vous navez qu lenvoyer l-bas. Je suis donc partie seule pour lAlgrie. Choque par leurs conditions de dtention quelle a qualifi d ignobles et non justifies , elle a obtenu le transfert en France de plusieurs centaines dentre eux dont certains avaient t condamns mort ou taient menacs de la peine de mort, ou, surtout partir des dbuts des crimes terroristes de lOAS en janvier 1961, de subir des excutions sommaires.

Parmi ces dtenus : deux jeunes algriennes passible de la peine de mort pour tentatives dattentats et de destructions dimmeubles, qui avaient t tmoins du retour de Djamila Boupacha dans sa cellule aprs les viols et les tortures quelle avait subies, et avaient elles aussi t violes et tortures, ainsi quune dtenue algrienne de droit commun que les militaires avaient oblig faire de faux tmoignages sur la parfaite sant de Djamila au retour de ses interrogatoires et qui a pu le dire, une fois en France. Dans une interview donne en 2000, Gisle Halimi a rapport : Au ministre de la Justice, Simone Veil, une petite magistrate dlgue lpoque, nous a aids la faire transfrer [Djamila Boupacha] car on voulait labattre, l-bas dans sa cellule, pour quelle ne parle pas. On la arrache aux griffes de ses assassins probables.

Simone Veil raconte dans ses Mmoires : Je mentirais en disant que jai t accueillie bras ouverts. Partout, jai t si mal reue par les responsables que jai prfr rdiger moi-mme mes rapports plutt que de faire dactylographier par un agent local de la pnitentiaire. [] Fallait-il maintenir dans les prisons algriennes les cinq ou six cents personnes condamnes mort mais dont le Gnral avait suspendu lexcution en 1958 ? Le bruit courait que des militaires extrmistes projetaient de pntrer en force dans les prisons pour y faire justice, comme on dit. Je pris cela trs au srieux. Les prisonniers furent donc transfrs en France et les inquitudes sur leur sort purent tre leves .

Comme de nombreux autres prisonniers du FLN, Djamila Boupacha, grce Simone Veil, a chapp subir plus longtemps des tortures, ainsi quaux assassinats par lOAS dont ont t victimes ensuite nombre de dtenus FLN rests en Algrie. Et, comme eux, elle sera gracie dans le cadre des accords dEvian.

Les liens conservs par Simone Veil avec lavocate Nicole Dreyfus

Lorsque Simone Veil tait adolescente Nice et lve du Lyce Massna, elle avait connu la jeune Nicole Dreyfus, de trois ans son ane, qui avait lge de sa sur Denise. Installe Nice avec sa mre depuis 1937, elle tait aussi lve de ce lyce. Nicole Dreyfus se souvenait que certains professeurs prenaient des risques pour protger les lves juives et leurs familles, en particulier de Mme Descomps, professeur de sciences naturelles et de Mme de Villeroy, professeur de franais, qui ont cach la famille de Simone Veil [1] .

Nicole Dreyfus et sa mre, quand la situation Nice est devenue dangereuse pour elles avec larrive des Allemands, ont pu, en 1943, grce au soutien de rseaux de rsistants, obtenir des faux papiers pour rsider Monte-Carlo, qui ntait pas occup, puis, en mars 1944, avec laide de cousins vivant en Suisse qui leur avaient envoy un passeur, se rfugier six mois Genve. Alors que Simone Veil a t arrte Nice le 30 mars 1944 et, en avril, avec sa mre et sa sur Madeleine, elles ont t envoyes de Drancy vers le camp dextermination nazi dAuschwitz-Birkenau.

Simone Veil et Nicole Dreyfus se sont revues au lendemain de la guerre, quand lune et lautre ont fait des tudes de droit, lune devenant magistrate et lautre avocate. Durant la guerre dAlgrie, quand Nicole Dreyfus a plaid pour des algriens du FLN, elle sest adresse son amie denfance pour quelle laide transfrer en France des prisonniers dtenus en Algrie et mme retarder, discrtement, le rythmes de certaines procdures judiciaires afin dpargner la vie de condamns mort algriens jusqu ce quils bnficient de lamnistie attendue des Accords dEvian.

Dans la tribune que Mohand Zeggagh, ancien prisonnier FLN en France de 1957 1962, a publie dans Le Monde, le 8 aot 2017, la suite de la disparition de Simone Veil [Voir ci-dessous], il rapporte le tmoignage de Nicole Dreyfus au sujet de laide que Simone Veil lui avait apporte alors, ainsi quaux autres avocats de dtenus algriens, quand elle tait, en 1959-1961, directrice de ladministration pnitentiaire auprs dEdmond Michelet :

Quarante ans plus tard, jai interview, pour mon livre sur les prisonniers politiques FLN en France, Nicole Dreyfus, membre du collectif de nos avocats de lpoque et amie denfance de Simone Veil et de sa sur Denise. Cest elle qui me rvla les efforts considrables dploys par Mme Veil, au risque de mettre mal sa carrire de haut fonctionnaire, pour transfrer en France les dizaines de femmes militantes du FLN qui croupissaient dans les geles coloniales en Algrie sous un rgime plus svre que celui des prisons de mtropole, puisque le pouvoir judiciaire y tait entre les mains de larme.

Les prisonnires, ses protges

En tant que directrice de lAP, Simone Veil diligenta plusieurs enqutes sur la sant et le rgime disciplinaire de ces femmes en Algrie. Tenace, dtermine, elle dveloppa un argumentaire pour convaincre aussi bien le ministre Edmond Michelet que le cabinet du gnral De Gaulle de soustraire ces femmes militantes aux dangers multiples auxquels elles taient exposes dans les prisons en Algrie, o les prisonniers taient davantage soumis aux maladies, la rpression et mme aux disparitions extrajudiciaires. Mme Veil tait sincrement lcoute des avocats qui lui faisaient connatre les mesures rpressives, vexatoires et attentatoires la dignit des prisonniers. Elle les recevait souvent pour recueillir leurs dolances et ragissait promptement en relayant avec conviction ces informations au ministre Edmond Michelet. Elle-mme se tenait constamment informe de la situation par les enqutes quelle avait ouvertes et par des dplacements sur le terrain.

Les histoires racontes plus tard par certaines prisonnires ont donn raison Simone Veil. Aprs leur transfert vers les prisons de Rennes, Pau, La Roquette et dautres villes, la directrice de ladministration pnitentiaire a continu de suivre de trs prs la situation de ces femmes. Nicole Dreyfus ma racont quil arrivait Simone Veil dinterrompre ses vacances, laissant enfants et mari durant de longues heures sur un parking, pour rendre celles qui taient devenues ses protges une visite inopine. Elle ne se contentait ni des rapports priodiques arrivant sur son bureau au ministre, ni des conclusions des visites officielles pour juger des conditions de dtention de ces femmes. Elle leur apporta son aide pour accder tous les livres dtude quelles dsiraient ; elle favorisa leurs dmarches pour entreprendre des tudes de droit. Dailleurs, plusieurs de ces dtenues sont devenues avocates aprs lindpendance.

Cette attitude humaine de fraternit et de rconfort a t cruciale pour ces prisonnires, comme un antidote aux malheurs et aux souffrances infliges par les partisans de la torture, qui redoublaient de frocit lpoque. Pour ces Algriennes, Simone Veil symbolisait aussi limportance de la lutte contre la torture mene par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Franoise Giroud et tant dautres. Lors de sa visite officielle en Algrie en tant que prsidente du Parlement europen, aprs 1979, les militantes prisonnires quelle avait sauves lui ont prpar une rception enthousiaste pour lui exprimer leur reconnaissance infinie.

Gagner du temps pour viter les excutions

Certains condamns mort ont t sauvs par Simone Veil et par les prouesses de leurs avocats. Plus de 1 600 condamns la peine capitale attendaient dans les couloirs de la mort. Elle participa activement diffrer au maximum les excutions. Le ministre de la justice, Edmond Michelet en tte, freinait des quatre fers et repoussait linstant fatal par tout ce qui ressortait de ses attributions. En accord avec le ministre, Mme Veil allongeait le temps de transmission des dossiers les plus exposs ou dcidait de les diffrer dans lattente dautres lments introduits par les avocats, afin de surseoir lexcution de leur client.

La bienveillance de Simone Veil devenait, avec celle du ministre, la cl de lespoir pour sauver une vie. Jamais le temps qui scoule na eu autant de prix. Je me souviens du premier excut en France, la prison de la Sant, Belil Abdallah, surnomm par nous Abdallah lIndochine , qui tait mon compagnon de cellule. Gagner du temps, toujours du temps, pour viter lirrparable. Dans de telles circonstances tragiques, pour nous et nos avocats, je peux le dire aujourdhui, le temps, ctait la vie . Chaque jour gagn tait pour nous laurore de lespoir de survie. Que de prouesses furent accomplies par Mme Veil, qui notre reconnaissance est acquise ainsi que celle de tous ceux qui taient au courant de ce quelle a fait.

Dans ce combat pour vaincre la mort, toute astuce et tout blocage interstitiel pour neutraliser la veuve (la guillotine) tait recherch par les avocats, dont les efforts taient encourags par la bienveillance de Mme Veil. Certains avocats, comme Nicole Dreyfus qui me raconta quarante ans plus tard ces grands moments dhumanit solidaire, nont jamais su combien furent sauvs, mais ils taient certainement des centaines. Simone Veil entoura son rle dune discrtion toute preuve, par souci defficacit mais surtout en raison de sa modestie grandiose et permanente. Elle reprsente pour nous, anciens prisonniers politiques FLN, lhonneur de la France et la fraternit rpublicaine.

Gilles Manceron

MEDIAPART. LE BLOG DE GILLES MANCERON. 1 JUIL. 2018 :
https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/010718/cet-engagement-de-simone-veil-dont-macron-n-rien-dit-son-aide-discrete-aux-resistants-algeriens

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Simone Veil a sauv de nombreuses vies algriennes, en toute discrtion

POINT DE VUE : Mohand Zeggagh, ancien prisonnier FLN en France, rend hommage lhumanit de la directrice de ladministration pnitentiaire de lpoque.

A la suite de la disparition de Simone Veil, le 30 juin, Mohand Rachid Zeggagh, ancien conseiller du bureau politique du Front de libration nationale (FLN, parti au pouvoir en Algrie), et ancien dtenu en France la fin des annes 50, a envoy la tribune suivante au Monde Afrique .

Pour nous, plus de 500 militants FLN dtenus dans la deuxime division de la prison de Fresnes, ce sont les deux grves de la faim de juin 1959 (douze jours) et de juillet (dix-huit jours) qui nous ont permis de dcouvrir qui taient le ministre franais de la justice de lpoque, Edmond Michelet, et la magistrate dtache la direction de lAdministration pnitentiaire (AP), Simone Veil. Nous apprmes que tous deux taient danciens dports dans les camps de concentration nazis.

Nos avocats nous assuraient que les souffrances endures par ces deux responsables minents, placs par lhistoire en face de nous, ne pouvaient que nous conforter et faire aboutir nos revendications. Il sagissait de rclamer un statut de prisonniers politiques par le seul moyen notre disposition, celui de la grve de la faim illimite, dcide et suivie par lensemble des dtenus.

Nous voulions mettre un terme au rgime de droit commun qui nous tait appliqu, que nous estimions infamant et qui nous interdisait les cours dalphabtisation, labonnement aux journaux franais, la lecture de livres interdits comme le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau ou ceux de Victor Hugo ou dEmile Zola, ainsi que la possibilit de dsigner nos dlgus auprs de lAP. Bref, nous voulions disposer de ces droits sans tre soumis des sanctions disciplinaires sous forme disolement pour avoir lu Le Monde ou LExpress.

Nous refusions en mme temps les motifs juridiques de notre emprisonnement, tels que ceux d association de malfaiteurs , de hors-la-loi , de racketteurs ou encore de banditisme . Dans nos ttes, nous tions avant tout des prisonniers politiques, ce qui non seulement nous singularisait des droit commun , mais aussi nous incitait refuser toutes les mesures vexatoires, rpressives ou vise dgradante, focalises sur nous en permanence pour tester nos capacits dendurance et de rsistance la soumission.

Nos avocats trs courageux, comme Michle Beauvillard, Mourad Oussedik, Rene et Pierre Stibbe, Nicole Dreyfus, Pierre Braun et tous les autres, nous informaient sur ltat desprit de ceux qui dtenaient les cls de la ngociation dans le gouvernement du gnral De Gaulle. Nous savions que nous allions nous heurter lintransigeance et la rpression du premier ministre de lpoque, Michel Debr, mais nous avons dcouvert que nous pouvions compter sur une volont de compromis de la part dEdmond Michelet et de Simone Veil.

Les prisonnires, ses protges

Quarante ans plus tard, jai interview, pour mon livre sur les prisonniers politiques FLN en France, Nicole Dreyfus, membre du collectif de nos avocats de lpoque et amie denfance de Simone Veil et de sa sur Denise. Cest elle qui me rvla les efforts considrables dploys par Mme Veil, au risque de mettre mal sa carrire de haut fonctionnaire, pour transfrer en France les dizaines de femmes militantes du FLN qui croupissaient dans les geles coloniales en Algrie sous un rgime plus svre que celui des prisons de mtropole, puisque le pouvoir judiciaire y tait entre les mains de larme.

En tant que directrice de lAP, Simone Veil diligenta plusieurs enqutes sur la sant et le rgime disciplinaire de ces femmes en Algrie. Tenace, dtermine, elle dveloppa un argumentaire pour convaincre aussi bien le ministre Edmond Michelet que le cabinet du gnral De Gaulle de soustraire ces femmes militantes aux dangers multiples auxquels elles taient exposes dans les prisons en Algrie, o les prisonniers taient davantage soumis aux maladies, la rpression et mme aux disparitions extrajudiciaires.

Photo : A Alger, en mars 2000, la dpute Khalida Messaoudi ( droite) sentretient avec les anciennes ministres Simone Veil et Yvette Roudy lors dune runion organise par des fministes algriennes.

Mme Veil tait sincrement lcoute des avocats qui lui faisaient connatre les mesures rpressives, vexatoires et attentatoires la dignit des prisonniers. Elle les recevait souvent pour recueillir leurs dolances et ragissait promptement en relayant avec conviction ces informations au ministre Edmond Michelet. Elle-mme se tenait constamment informe de la situation par les enqutes quelle avait ouvertes et par des dplacements sur le terrain.

Les histoires racontes plus tard par certaines prisonnires ont donn raison Simone Veil.

Aprs leur transfert vers les prisons de Rennes, Pau, La Roquette et dautres villes, la directrice de ladministration pnitentiaire a continu de suivre de trs prs la situation de ces femmes. Nicole Dreyfus ma racont quil arrivait Simone Veil dinterrompre ses vacances, laissant enfants et mari durant de longues heures sur un parking, pour rendre celles qui taient devenues ses protges une visite inopine.

Elle ne se contentait ni des rapports priodiques arrivant sur son bureau au ministre, ni des conclusions des visites officielles pour juger des conditions de dtention de ces femmes. Elle leur apporta son aide pour accder tous les livres dtude quelles dsiraient ; elle favorisa leurs dmarches pour entreprendre des tudes de droit. Dailleurs, plusieurs de ces dtenues sont devenues avocates aprs lindpendance.

Cette attitude humaine de fraternit et de rconfort a t cruciale pour ces prisonnires, comme un antidote aux malheurs et aux souffrances infliges par les partisans de la torture, qui redoublaient de frocit lpoque. Pour ces Algriennes, Simone Veil symbolisait aussi limportance de la lutte contre la torture mene par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Franoise Giroud et tant dautres.

Lors de sa visite officielle en Algrie en tant que prsidente du Parlement europen, aprs 1979, les militantes prisonnires quelle avait sauves lui ont prpar une rception enthousiaste pour lui exprimer leur reconnaissance infinie.

Gagner du temps pour viter les excutions

Certains condamns mort ont t sauvs par Simone Veil et par les prouesses de leurs avocats. Plus de 1 600 condamns la peine capitale attendaient dans les couloirs de la mort. Elle participa activement diffrer au maximum les excutions.

Le ministre de la justice, Edmond Michelet en tte, freinait des quatre fers et repoussait linstant fatal par tout ce qui ressortait de ses attributions. En accord avec le ministre, Mme Veil allongeait le temps de transmission des dossiers les plus exposs ou dcidait de les diffrer dans lattente dautres lments introduits par les avocats, afin de surseoir lexcution de leur client.

La bienveillance de Simone Veil devenait, avec celle du ministre, la cl de lespoir pour sauver une vie. Jamais le temps qui scoule na eu autant de prix. Je me souviens du premier excut en France, la prison de la Sant, Belil Abdallah, surnomm par nous Abdallah lIndochine , qui tait mon compagnon de cellule. Gagner du temps, toujours du temps, pour viter lirrparable.

Dans de telles circonstances tragiques, pour nous et nos avocats, je peux le dire aujourdhui, le temps, ctait la vie . Chaque jour gagn tait pour nous laurore de lespoir de survie. Que de prouesses furent accomplies par Mme Veil, qui notre reconnaissance est acquise ainsi que celle de tous ceux qui taient au courant de ce quelle a fait.

Dans ce combat pour vaincre la mort, toute astuce et tout blocage interstitiel pour neutraliser la veuve (la guillotine) tait recherch par les avocats, dont les efforts taient encourags par la bienveillance de Mme Veil. Certains avocats, comme Nicole Dreyfus qui me raconta quarante ans plus tard ces grands moments dhumanit solidaire, nont jamais su combien furent sauvs, mais ils taient certainement des centaines.

Simone Veil entoura son rle dune discrtion toute preuve, par souci defficacit mais surtout en raison de sa modestie grandiose et permanente. Elle reprsente pour nous, anciens prisonniers politiques FLN, lhonneur de la France et la fraternit rpublicaine.

Mohand Zeggagh

LE MONDE Le 08.08.2017 12h10 Mis jour le 09.08.2017 13h30 :
Mohand Rachid Zeggagh est ancien conseiller du bureau politique du Front de libration nationale (FLN, parti au pouvoir en Algrie), auquel il a adhr en 1955 lge de 16 ans. Arrt en aot 1957, M. Zeggagh fut le plus jeune prisonnier FLN Fresnes puis Loos-les-Lille. Il a racont ses cinq annes dincarcration dans Prisonniers politiques FLN en France pendant la guerre dAlgrie (prface de Mohammed Harbi, ditions Publisud, 2012)

https://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/08/08/guerre-d-algerie-l-hommage-a-simone-veil-d-un-ancien-prisonnier-du-fln_5169990_3212.html

Notes

[1] Nicole Dreyfus, Dune enfance alsacienne la guerre dAlgrie : racines et permanences du combat dreyfusard , in Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Etre dreyfusard, hier et aujourdhui, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 470.

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article46055

Marine Le Pen et laffaire Audin : quand la haine le dispute lignorance crasse Une mise au point

vendredi 14 septembre 2018,

par Alain RUSCIO

Quand a t rendue publique, le 13 septembre 2018, la dclaration du prsident Macron sur lassassinat par des militaires franais en 1957 de Maurice Audin, une personnalit politique dextrme droite sest distingue par son dni de ralit et ses contre-vrits. La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a cru bon de dire que Maurice Audin a cach des terroristes du FLN qui ont commis des attentats . Lhistorien Alain Ruscio fait un sort cette inexactitude et prcise lengagement politique de Maurice Audin.

Dans les heures qui ont suivi la dclaration du prsident Macron, reconnaissant enfin ! la responsabilit des plus hautes autorits de ltat dans lassassinat de Maurice Audin, les prises de position sont arrives en avalanche, la plupart plutt favorables cet acte de courage.

Dautres, venant le plus souvent de la nbuleuse dextrme droite, lont condamne. Sans grande importance. Il en est une, cependant, quil est catgoriquement hors de question de laisser passer. Mme Le Pen, dirigeante du Rassemblement national, a laiss tomber cette phrase : Maurice Audin a cach des terroristes du FLN qui ont commis des attentats .

Sans revenir sur toute laffaire, il est ncessaire de rappeler qui tait Maurice Audin, quel tait son rle au sein du Parti communiste algrien.

Membre du Parti communiste algrien depuis 1950 il avait alors 18 ans , mathmaticien brillant, assistant la Facult dAlger, il sapprtait soutenir une Thse et devenir ainsi un des plus jeunes Docteurs s Sciences de France. Son directeur, Ren de Postel, tmoigna de la qualit exceptionnelle des travaux de celui qui tait un des espoirs de la recherche franaise [1].

En novembre 1954, la guerre dindpendance clate. Le PC Algrien, sans comprendre immdiatement la porte historique du pas qui vient dtre franchi, dnonce la rpression et les actes de guerre qui commencent. Il est dissous en septembre 1955. La direction du PCA rpartit alors ses militants en deux catgories : ceux qui plongent dans la clandestinit, voire qui rejoignent les maquis, et ceux qui, non chargs de responsabilits importantes, et donc considrs comme peu surveills, restent dans la vie active, effectuant un travail discret. Rien l que de trs classique : tous les mouvements politiques frapps dinterdit procdent de la sorte.

Quelles furent, entre la dissolution de septembre 1955 et larrestation de juin 1957, les activits politiques de Maurice Audin ? Son appartement servit de planque des militants politiques recherchs, lui-mme stocka et transporta de la documentation, du matriel de propagande, etc. Il participa galement des activits dangereuses, comme par exemple lexfiltration vers les pays socialistes du Secrtaire gnral Larbi Bouhali (septembre 1956) : ce fut en quelque sorte une affaire de famille, Maurice Audin ayant assur la logistique avec sa sur Charlie et son beau-frre Christian Buono.

Lengrenage se mit en place le 9 juin 1957. Le Dr Hadjadj, membre du PCA, fut arrt. Tortur, il rsista durant trois jours, mais craqua devant la menace de voir sa propre femme torture. Il finit, le 11 dans la soire, par dire quil avait soign Paul Caballero, un dirigeant communiste de premier plan, au domicile de la famille Audin. Les paras sy prcipitrent. Cest l, 23 heures, en prsence de sa femme Josette et de ses enfants, que Maurice Audin fut arrt. Son pouse protesta, sa fille ane Michle trois ans donna mme des coups de pieds aux paras [2]. Le prisonnier fut transport El Biar, dans un immeuble rserv, o, dj, Ali Boumendjel avait t assassin, puis immdiatement tortur.

La triste suite est connue.

Aucun terroriste poseur de bombes hberg. Aucun lien avec un quelconque attentat. La pure figure de Maurice Audin ne mritait pas cette ignominie supplmentaire. Le pre travaillait dans les caves durant la bataille dAlger. La fille vient dy ajouter lignorance crasse. Faut-il en rire ou en pleurer ? Non : il faut crier sa honte, sa rpulsion.

http://histoirecoloniale.net/Marine-Le-Pen-et-l-affaire-Audin-quand-la-haine-le-dispute-a-l-ignorance-crasse.html#nh1
Notes

[1] Mon assistant, Maurice Audin , Les Lettres franaises, 19 dcembre 1957.

[2] Michle Audin, Une vie brve, Paris, LArbalte / Gallimard, 2013.

Source : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/201010/francois-mitterrand-un-passe-algerien-devoile?onglet=full

EN MMOIRE DU 17 OCTOBRE 1961
Franois Mitterrand, un pass algrien dvoil Lexcution des nationalistes

jeudi 21 octobre 2010,

Antoine PERRAUD : interview avec Benjamin STORA

Entretien avec lhistorien Benjamin Stora, co-auteur de Franois Mitterrand et la guerre dAlgrie. Diffus sur France 2 22h50 jeudi 4 novembre, ce documentaire expose laction peu connue dun Mitterrand, garde des Sceaux du cabinet Guy Mollet, faisant excuter quarante-cinq condamns mort et refusant presque systmatiquement les grces lissue des oprations de rpression des nationalistes algriens.

Cest nous les Africains qui revenons de loin , spoumonaient jadis les coloniaux. La gauche revient d peine plus prs, selon lhistorien Benjamin Stora, qui publie avec le journaliste (collaborateur du Point) Franois Malye : Franois Mitterrand et la guerre dAlgrie (Calmann-Lvy, 308 p., 18). Il sagit de la version imprime dune enqute dans les archives et auprs de survivants ayant donn lieu un documentaire que diffuse, sous le mme titre, France 2, ce jeudi 4 novembre 22h50.

Ralis par Frdric Brunnquell, qui joue avec grce des contrastes et des harmonies entre la couleur et le noir et blanc, ce film, sans voyeurisme aucun, approche au plus prs de ce que furent les sances de torture et les excutions capitales, dans une Algrie constituant alors trois dpartements franais. Ceux quon appelait indignes ou musulmans , puis terroristes , tmoignent : la combattante du FLN Louisette Ighilariz, toute de dignit ravage par les souvenirs cauchemardesques, Yassef Sadi, chef du FLN dAlger, ou Abdelkader Guerroudj, chef du groupe action du parti communiste algrien, qui subit le supplice de leau comme celui de llectricit.

Un reprsentant des excuteurs qui passrent lacte prend la parole, en la personne du colonel Antoine Argoud, qui jouait dj les matamores dans Franais si vous saviez (1973) dAndr Harris et Alain de Sdouy. Ici, il voque ces fusillades pour lexemple sur la place des villages, quil revendique, au contraire des corves de bois , ces assassinats en catimini commis par la soldatesque franaise.

Et puis il y a un tmoin issu de la haute fonction publique, Jean-Claude Prier, secrtaire du Conseil suprieur de la magistrature en 1956, o il devait siger ensuite, sous les septennats de Franois Mitterrand, comme reprsentant du Conseil dtat. N en 1922, il dclare au tlphone Mediapart, qui le distrait de sa retraite : Le prsident Mitterrand, fut, de mon point de vue, un rel homme dtat, qui tentait de slever au rang de sa fonction, mme sil y avait chez lui un tropisme plus esthtique que moral. En revanche, du temps de sa carrire ministrielle sous la IVe Rpublique, il tait effrayant dambition jamais rfrne. Ce ntait pas un combattant, ctait un partisan. Franois Mitterrand : une maturit franaise...

Franois Mitterrand, garde des Sceaux du cabinet Guy Mollet qui dura seize mois (un record de longvit !), approuva en 1956 la dcision dexcuter les peines capitales prononces tels de lourds avertissements en Algrie, au cours dune runion secrte du gouvernement, qui vit ses collgues de la gauche (Pierre Mends France, Alain Savary et Gaston Defferre) voter contre. Quarante-cinq condamns mort furent guillotins de par la responsabilit de Franois Mitterrand ministre de la Justice, qui refusait presque systmatiquement la grce, laisse entendre dans le film Jean-Claude Prier. Ce que confirment les archives.

Lessentiel des faits tait connu grce aux ouvrages de Jean-Luc Einaudi (Pour lexemple, laffaire Fernand Iveton, 1986), ou Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez (La Main droite de Dieu : enqute sur Franois Mitterrand et lextrme droite, 1994), galement grce la thse de Sylvie Thnault sur les magistrats dans la guerre dAlgrie (2000). Mais Benjamin Stora et Franois Malye systmatisent la question en rvlant son ampleur.

Certes, Franois Mitterrand connat un effet de loupe du fait de sa trajectoire politique postrieure. Son principal concurrent lpoque, le radical Maurice Bourgs-Maunoury (1914-1993), qui hritera de la prsidence du conseil guigne par Mitterrand aprs la chute du gouvernement Mollet, mriterait une tude encore inexistante, lui qui occupa sans relche la Dfense ou lIntrieur entre janvier 1955 et mai 1958.

Mais il se trouve que le futur prsident abolitionniste de la peine de mort sest compromis, dans le bourbier algrien, au-del de ce que le peuple de gauche imagine encore aujourdhui. Le film et le livre ont t de surcrot entrepris un moment o, gs, certains tmoins dalors (Roland Dumas, Andr Rousselet), ou rtrospectif (Robert Badinter), acceptent, avec prcaution voire doigt, de rvaluer la petitesse passe de leur ternel grand homme...

Do un effet soit sidrant soit lancinant cest selon , comme aimait dire Franois Mitterrand ! , sur lequel nous avons voulu revenir avec Benjamin Stora.

Mediapart  : Abordez-vous la politique rpressive, mene par la France en Algrie partir de 1954, sous langle du crime de bureau  ?

Benjamin Stora  : Voil une expression utilise propos de la Seconde Guerre mondiale. Je me mfie des termes qui circulent dune squence lautre, en avivant lanachronisme. En revanche, nous avons braqu nos projecteurs sur le personnel politique et donc sur les institutions rpublicaines. Trop peu dattention avait t jusqu prsent porte sur les pratiques politiques propres la guerre dAlgrie. On a insist sur les militaires (Massu, Bigeard, Salan, voire... de Gaulle partir du 13 mai 1958), ce qui est logique. Quand on voque la torture, ce sont dabord les conduites militaires qui viennent lesprit.

Or si vous examinez les directives ministrielles, si vous analysez la composition des cabinets de cette poque, vous dcouvrez que linstabilit chronique de la IVe Rpublique, qui a occult notre mise en perspective institutionnelle, masque un pouvoir bien rel, qui proposait, dcidait, permettait de conduire la guerre. Le poids indniable des militaires, partir de 1957 et de la bataille dAlger, ne doit pas empcher de rvaluer la responsabilit des hommes politiques. Notre travail participe dun examen au grand jour nous visons un public large dune conduite de gouvernement et dune culture politique. Il tait peut-tre temps de dmilitariser lhistoire de la guerre dAlgrie, sans vacuer la responsabilit de larme : quand on ouvre un chantier, ce nest pas pour en occulter un autre...

La responsabilit de Guy Mollet ou de Robert Lacoste tait dans lesprit public. En revanche, vous nous amenez comprendre comment Franois Mitterrand, dans des ministres inconfortables (lIntrieur puis la Justice), dut donner des gages supplmentaires en tant quhomme de centre-gauche : il tait tenu. tre rformiste, de tels postes, devenait-il une circonstance aggravante en cas de conflit colonial ?...

Cest une question quasiment culturelle, qui renvoie lattitude traditionnelle de la gauche en France par rapport au projet colonial. Profondment jacobine, universaliste et assimilationniste, la gauche Gambetta, Clemenceau, y compris Jaurs dun certain point de vue (il sattaquait linhumanit du colonialisme et non ses racines) a voulu manciper les indignes au plus fort de la IIIe Rpublique.

Il y a une survivance de cette histoire, jusquau bout. Quand des hommes comme Mollet ou Mitterrand arrivent au pouvoir, ils ont pour ambition de rectifier le projet colonial pour le mettre rellement en uvre et donc atteindre lgalit, lintgration, lassimilation originellement promises. Mais la colonisation relle sest oppose la colonisation rve (faire le bonheur des peuples, y compris contre leur gr) : les colons, dont les intrts taient dfendus dans les partis de gouvernement de lpoque, refusrent toute mise en uvre effective dune politique de gauche en la matire, depuis la mise en chec du projet Blum-Violette (1936). Mitterrand comme Mends France en ont fait les frais, accuss de brader lempire.

Ils ne voyaient ni ne comprenaient, en face, la concurrence dun projet national. Le nationalisme indigne nexiste pas leurs yeux.

Ce nationalisme ntait-il pas peru comme un danger religieux ?

Il y avait la fois le strotype ancien, li linstallation du christianisme en terre dislam au XIXe sicle, mais qui venait se tlescoper avec une donne contemporaine : le communisme international. Les nationalistes algriens taient perus comme des pions de Moscou.

Telle ntait pas la vision des communistes franais, quand ils votrent les pouvoirs spciaux Guy Mollet en mars 1956...

Effectivement, la mtropole vacuait du nationalisme algrien toutes ses composantes rpublicaines, socialistes, panarabes. La mconnaissance tait absolue envers cet univers lointain, exotique, folkloris. Laltrit tait radicale : on ne savait pas qui ils taient. Mollet, comme Mitterrand, na jamais rencontr Messali Hadj (1898-1974). Ils lignoraient. Tout comme ils ne savaient pas qui taient les chefs rels du FLN (aucune tentative de les rencontrer aprs leur arrestation). Tout est gr par lappareil administratif rpressif. On dpche des commissaires de police, mais rarement des missaires politiques.

La grave erreur initiale de Franois Mitterrand fut sa dissolution, le 5 novembre 1954, du MTLD (Mouvement pour le triomphe des liberts dmocratique), principale formation nationaliste alors forte de 20.000 militants ; dont des lus du deuxime collge qui sigeaient dans les mairies. Tout ce monde bascula dans la clandestinit, ce qui prcipita la guerre et favorisa la radicalisation. Le manque de discernement tait total au sommet de ltat !

Nest-ce pas li la logique coloniale qui, tout en clamant chercher un interlocuteur valable , favorise toujours le pire et une spirale de la violence ?...

Bien entendu. Cette politique de diabolisation mene par Paris lui a fait ignorer Ferhat Abbas (1899-1985) et son mouvement rformiste, lUDMA (Union dmocratique du manifeste algrien), qui ntait pas indpendantiste avant 1954, mais partisane du fdralisme et, dans ses moments les plus radicaux, dune certaine autonomie teinte de francophilie...

Or Ferhat Abbas, trs populaire, a t arrt le 8 mai 1945, parce que considr, lui, le pharmacien ultra modr, comme le principal responsable du soulvement et des massacres de Stif ! Ce rpublicain musulman, qui navait rien dun rvolutionnaire, fut condamn mort et rdigea mme un testament dans lattente de son excution... Vous imaginez ce que ctait pour les autres !

Le documentaire prsente une dclaration de Guy Mollet en 1956, qui nie clairement lgalit : la majorit musulmane doit respecter la minorit europenne . Comment conciliait-il un tel propos et loriflamme dmocratique ?

Les socialistes franais, au nom de leur projet mancipateur, ne distinguaient pas la logique coloniale, qui fabrique, par dfinition, de lingalit. Ce systme colonial demeurait dans leur angle mort parce que la France rpublicaine ne pouvait, leurs yeux, quapporter finalement lgalit. Il tait inconcevable que lingalit vnt prcisment de la France...

cet aveuglement de principe, Mitterrand ajoutait un aveuglement volontaire et personnel, au nom de la prservation de sa carrire politique...

Contrairement Pierre Mends France, Alain Savary et Gaston Defferre, qui se sont conduits en vritables sociaux dmocrates.

Alors comment Mitterrand a-t-il pu, ds 1965, se poser en champion dune gauche quil avait trahie neuf ans auparavant avec tant daveuglement et de cynisme ?

Franois Mitterrand a russi le coup politique de prendre gauche toutes les figures morales de ce camp devenu sien, avec la publication, en 1964, du Coup dtat permanent. Les humanistes pondrs, Pierre Mends France en tte, taient dligitims par ce pamphlet torrentiel appelant la destruction dune Ve Rpublique bonapartiste. Pas dennemis gauche : Mitterrand simposait grce sa radicalit anti-gaulliste.

Franois Mitterrand avait du reste tent auparavant dintgrer le PSU. Michel Rocard, ou plutt ses amis assure-t-il prudemment, avaient stopp la manuvre. Le PSU ayant eu le beau rle durant le conflit algrien, Mitterrand tentait de se refaire une virginit en le rejoignant. Ds 1962, Mitterrand se lance donc dans des procdures deffacement pour faire oublier son pass Algrie franaise.

Ensuite, quand il sempare du PS en 1971, il sallie avec laile marxisante du Ceres de Jean-Pierre Chevnement et Didier Motchane, puis signe lanne suivante le programme commun avec le parti communiste, prenant encore une fois tout le monde gauche. Les communistes navaient pas intrt soulever le pass algrien de Mitterrand, qui et renvoy au leur, pas trs reluisant non plus. Mitterrand, en dix ans, de 1962 1972, avait ray des mmoires son antcdent colonial.

Vous naimez pas mler les squences, disiez-vous dentre. Nanmoins, Franois Mitterrand est un formidable rcapitulatif de squences : lOccupation, la guerre dAlgrie, voire mai 68...

Il sinscrit dans une conception de la France et de son histoire, qui relve de la culture dtat. Do son alignement, auquel mit fin Jacques Chirac en juillet 1995, sur la conception gaullienne de la parenthse de Vichy qui naurait rien voir avec la Rpublique. Mitterrand navait pas la culture politique den bas , celle des mouvements sociaux et politiques de mobilisation et de contestation.

Quand il arrive llyse en 1981, il ne permet pas aux militants politiques, syndicaux ou associatifs daccder au pouvoir. La plupart de ses ministres sont des hauts fonctionnaires, qui forment lossature du mitterrandisme. Aucun des anciens militants trotskystes ayant alors rejoint le parti socialiste, nest devenu ministre. Et ce nest pas faute de lavoir dsir ! Ils ntaient pas issus du moule tatique, avec ses grandes coles, ses grands corps, avec les rflexes, les codes, les mthodes et les pratiques appropris...