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Voyage au pays des apostats

mercredi 19 septembre 2018, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/165605/changer-avis-croyances-ideologie-apostats?utm_source=Ownpage&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ==

Peut-on vraiment changer d’avis ?

Peggy Sastre

17 septembre 2018 13h55 mis jour le 17 septembre 2018 13h55

Voyage au pays des apostats.

Notre boussole idologique peut nous faire perdre le nord. | Jamie Street via Unsplash License by

Depuis que je l’ai dcouverte en 2010 dans un documentaire sur CNN, l’histoire d’Ola et de Pawel n’en finit pas de me turlupiner. Dans les annes 1990, alors g d’une petite vingtaine d’annes, ce couple de no-nazis polonais s’tait dterr des origines juives.

Le film narrait leur parcours en forme de rdemption dans la communaut orthodoxe de Varsovie, l o quelques annes plus tt, Pawel allait rgulirement ratonner avec ses petits potes au crne ras. Au moment du tournage, il s’apprtait devenir boucher dans un abattoir casher et sa femme Ola, avec sa longue jupe et ses cheveux camoufls, veillait au respect des prceptes hbraques dans les cuisines d’une synagogue.

Le fait qu’ils aient t skinheads ne fait qu’accrotre le respect que j’prouve pour eux, expliquait sur CNN Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne et mentor de Pawel dans sa (re)conversion. Ils ont compris que ce n’tait pas le bon chemin. Plutt que de la fuir, ils ont accept l’ide de faire partie de ces gens qu’ils avaient l’habitude de dtester. O ils en sont aujourd’hui n’a rien voir ce qu’ils taient dix ans auparavant. L’tre humain a cette capacit d’volution extraordinaire et parfois pour devenir meilleur.

Difficile de nier qu’Ola et Pawel soient devenus meilleurs en abdiquant leur foi no-nazie, mais n’avaient-ils pour autant rellement rien voir avec ceux qu’ils taient ? Je n’en tais pas si sre, notamment en voyant le zle qu’ils dployaient pour leur communaut religieuse une nergie tout fait comparable celle qu’ils pensaient investir pour leur communaut nationale, l’poque o ils taient fanatiques du suprmacisme blanc.

D’o la question qui continue me trotter dans la tte : est-il possible de vraiment changer d’avis ? N’y-a-t-il pas toujours une cohrence, un socle, une stabilit quelconque dans nos revirements idologiques ?

Cet article n’a pas la prtention d’y rpondre, mais de montrer qu’il peut effectivement exister ce genre de points d’ancrage dans des parcours, des cheminements qui pourraient nous sembler premire vue contradictoires, voire chaotiques. Comme il existe galement pas mal de points communs entre les apostats que j’ai interrogs, qu’ils soient ex-mystique de la fin des temps devenu figure de proue du rationalisme scientifique, ancien activiste d’extrme gauche dsormais dgot par le militantisme, cologiste pass de la haine de l’atome et des OGM leur promotion opinitre ou fministe revenue du radicalisme.

Autant d’expriences incitant rflchir sur la structure peut-tre par trop rptitive de nos propres convictions et sur les entraves souvent invisibles susceptibles de paralyser notre libert de penser comme aurait pu le dire l’crivain-voyageur Nicolas Bouvier dans Lusage du monde : Toutes les manires de voir le monde sont bonnes, pourvu quon en revienne.

On peut croire des choses folles sans tre fou

Difficile d’imaginer l’auteur de La dmocratie des crdules en gogo gobeur de fariboles millnaristes et autres chimres d’outre-monde. C’est pourtant ce que fut Grald Bronner une grande partie de son adolescence.

Je viens dun milieu trs modeste et non-religieux, ces croyances ntaient donc pas une sorte dhritage familial, explique le sociologue. Je crois que cest dabord lespoir quil existe une ralit plus amusante que celle que nous vivons qui ma fait trouver dsirables des mondes alternatifs. Jai jou aux jeux de rles, lu Tolkien, Lovecraft, Jean Ray, etc., puis une srie de concidences [] mont conduit peu peu vers une farandole de croyances o se mlaient New Age, pense magique et religieuse, archologie mystrieuse tout ce qui peut exister dans lempire des croyances, ou presque. Jtais une sorte dentonnoir de crdulit.

Mais malgr le foss bant que l’on pourrait mesurer entre son pass fantasque et son prsent rationaliste, Bronner n’est pas sans jeter quelques ponts entre les diffrentes phases de son existence. Je retiens de cette priode, car je navais pas perdu la tte, quon peut croire des choses folles sans tre fou, pose-t-il. En fait, il y a toujours quelque chose de trs logique l-derrire, au moins subjectivement.

Et c’est d’ailleurs la traque des raisons de la draison que Bronner attribue son cheminement vers la salubrit cognitive. Je pense men tre sorti grce la sociologie, prcise-t-il. Lorsque jtais tudiant, je navais pas encore fait ma dclaration dindpendance mentale, mais le fait de commencer mes premires recherches sur la croyance (jai crit un mmoire dtude de deuxime cycle sur la superstition) ma fait prendre conscience des processus qui rgissaient mes propres croyances. Je suppose que jai bien travaill, puisque je suis devenu rationaliste convaincu !

Un autre de ces changements sans changer peut se retrouver chez Mark Lynas. Voici encore quelques annes, ce journaliste et militant cologiste passait ses journes arracher des plants d’OGM et maudire le nuclaire. Aujourd’hui, il multiplie les livres, les confrences et les articles pour convaincre le monde des intrts de la biotechnologie agricole et dfendre la fission atomique comme l’une des nergies les plus vertes qui soient. Je n’ai pas chang d’avis sur l’cologie, affirme-t-il. Je reste un dfenseur acharn de la cause environnementale.

Vous ne pouvez pas dfendre la science dans un domaine et la nier dans un autre.

Mark Lynas, journaliste et militant cologiste

Alors pourquoi est-il dsormais en bisbille avec Greenpeace, lui qui en aura longtemps t l’un des plus zls compagnons de route ? Parce qu’il voudrait voir un mouvement cologiste capable de changer de position quand les faits voluent. Des verts qui ne vireraient pas au rouge lorsque la science les contredit et, pire, qui ne tordraient pas les faits au pied-de-biche pour qu’ils cadrent cote que cote avec leur doctrine. Aujourd’hui, ce qu’appelle Lynas de ses vux, ce sont des colos considrant srieusement la science comme guide, au lieu de slectionner uniquement les donnes qui vont dans le sens de leur position idologique.

Depuis longtemps, il est vident que l’opposition cologiste au nuclaire a nui au climat, en conservant les nergies fossiles alors que la fission nuclaire et ses missions nulles taient entraves. Ce qui s’applique aussi aux OGM, poursuit-il. Si j’ai chang d’avis, c’est parce que j’ai ralis que le consensus scientifique sur l’innocuit des OGM tait aussi solide que le consensus scientifique sur la ralit du changement climatique anthropique. Vous ne pouvez pas dfendre la science dans un domaine et la nier dans un autre. C’est de l’incohrence, cela trahit les principes scientifiques et discrdite votre propre engagement vis--vis de la vrit. En tant que journaliste scientifique et militant cologiste, je ne pouvais pas continuer dfendre la science sur le plan du climat et la renier sur celui des OGM.

Le rocher s’est effrit

Par dfinition, c’est dans les milieux engags que les bifurcations philosophiques sont les plus spectaculaires mais aussi les plus prilleuses. Lorsque votre communaut s’organise autour de croyances trs fortes, les adeptes qui semblent chavirer se doivent de recevoir un chtiment, sous peine de donner de mauvaises ides aux autres et de prcipiter l’implosion du groupe.

C’est ce dont tmoigne S., ancien leader de l’extrme gauche universitaire de 2007 2014, qui aujourd’hui ne croit plus au militantisme [], parce qu’ dfendre la libert fantasme d’autres qui n’existent en dfinitive pas vraiment, j’ai perdu tout ce quoi je tenais, jusqu’ l’estime de moi-mme []. Tout ce que j’ai fait s’est retourn contre moi, alors que j’avais les meilleures intentions du monde.

Aprs des mois de cabales, de harclement physique et virtuel, et plus gnralement de dsenchantement, l’homme de 33 ans prfre rester anonyme. Mais on peut esprer une utilit son histoire : montrer que les milieux politiques n’ont rien envier aux autres communauts quand il s’agit de sanctionner les personnes s’cartant du droit chemin.

Je suis arriv l’universit sur le tard, 22 ans, avec un bagage qui me rendait de prime abord trs critique envers le militantisme contemporain, que je trouvais trop timor et dans lequel je n’avais pas envie de m’investir, car je ne croyais pas dans ses possibilits de russite, commence-t-il. Au dbut de ma seconde anne, en 2007, l’universit fut bloque. Je m’y rendais en tranant les pieds, mais la passion assortie au ralisme de certains intervenants allait me faire changer d’ide, et dcider de rentrer dans leur groupe. J’esprais que ma prsence apporterait un plus.

L’nergie qu’il a dploye jusqu’alors dans l’criture romanesque et potique, ainsi qu’une sociabilit tourne vers les jeunes cratifs de [s]on ge [], avec ce que cela suppose de romantisation de lobjectif rv, S. dcide de l’investir dans six annes de militantisme.

Je ne faisais partie d’aucune organisation, poursuit-il. Le but tait de dfendre le modle d’une universit publique, laque, gratuite, sans slection, sans mainmise des entreprises prives. Au dbut, c’tait sympa : il y avait des actions, du monde, tout tait nouveau, baign dans une urgence bricoleuse. On exprimentait des formes de contestation qui taient indites pour nous. Une commission s’tait monte pour rflchir de nouvelles formes d’action, de slogans : on pouvait s’investir, la musique tait bonne et le vendeur de merguez nous faisait crdit.

S. en vient ressentir un trs fort sentiment de solidarit pour ses camarades nous utilisions presque tous cette expression avec une ironie sonore, tient-il prciser, qui se noue autour de cette cration d’un dispositif permanent de refus. Nous tions un rocher rigolard.

cette poque-l, son optimisme est rel. La mfiance dominait envers certains pour leur stalinisme souponn, mais la majorit affichait une radieuse absence de carririsme : c’est ici que j’ai crois certaines des personnes les plus humainement valables de ma vie, et cela mritait l’effort de passer des dizaines de jours sous la pluie maintenir un blocage et les milliers d’heures de comit de mob’, runions, actions et lectures rbarbatives qui auraient suivre. On avait perdu en 2007, alors autant se donner les chance de gagner plus tard. Mais la ralit ne cadre pas avec son insouciance idaliste et le lait commence tourner.

J’tais confront la complexit du rel et commenais voir le monde comme un quilibre de contre-pouvoirs gostes.

S., ancien leader de l’extrme gauche universitaire

Le mouvement universitaire de janvier-mai 2009 fut celui de la rapparition du discours fministe. Quand bien mme S. ne voit pas ce que cela avait faire l, dans une fac dj 80% fminine, le souci de la convergence des luttes le fait taire. D’autant que ce retour n’tait pas envahissant, mme si je sentais une baisse d’intensit des modes d’action accepts. Sur le piquet de grve, c’tait plutt du 50/50, niveau rpartition des sexes. On a encore perdu en 2009 ; presque aucune de nos revendications n’a abouti, que ce soit au plan national ou local.

Autre signe de temps troubls : On ne se marrait plus. Au fil des annes, les bisounours ont dsert, le rocher s’est effrit. Il ne restait plus de quoi envisager de continuer les modes d’action directe. Il dcide alors de passer du militantisme autonome au syndicalisme auto-gr et fonde un syndicat local pour l’lection universitaire venir. Arriv l, ceux avec lesquels je routinais n’avaient plus rien voir avec les belles figures de rebelles de 2007.

De fait, S. se sent assig d’tudiantes au look de secrtaires dsagrables et stresses qui me battaient froid : j’tais arriv dans le milieu des bureaucrates. Sauf que dans ce poste de pouvoir o tout semblait possible, plus rien ne le devenait : j’tais confront la complexit du rel et commenais voir le monde comme un quilibre de contre-pouvoirs gostes, o chacun prend le moins de risque possible et cherche pratiquer le moindre effort, qu’il s’agisse de la direction universitaire, des administratifs, des tudiants ou des profs censs dfendre l’un ou l’autre parti.

Mcanismes tribaux de la conviction

Comme pour se protger encore un peu des dsillusions, S. s’investit plus que de raison, sans compter les coups qu’il reoit. Je sigeais avec une organisation majoritaire et je n’ai rien dit quand ils ont fractur ma bote aux lettres pour voler des bulletins de vote ; je me faisais menacer de violences physiques par la cheftaine d’un syndicat tudiant et j’en riais ; certains secrtaires ou profs me refusaient dans leurs cours ou bureau, et je passais outre.

Il quilibre les cots et les bnfices sans comprendre que la marche vers son ostracisation est dj bien avance. J’avais parfaitement intgr ds le dbut que la popularit que j’aurais auprs de certains m’attirerait au moins autant d’inimiti. Mais la rvolution n’est pas un dner de gala, n’est-ce pas ? Seulement, il n’y avait pas de rvolution.

S. commence sentir la solitude, sans pouvoir expliquer d’o elle vient. Au dbut, je souponnais la multiplicit des actions coups de poing qui, sur six annes cumules, avaient peut-tre drang la quasi-intgralit de mon entourage universitaire un moment ou un autre. C’tait prter mes camarades un sens de la justice qui ne leur tait pas familier.

Le coup de grce arrive peu aprs, quand S. apprend que l’une des deux filles de l’organisation majoritaire avec lesquelles je militais depuis 2012 m’accusait d’une agression sexuelle verbale qui se serait droule lors de notre premire rencontre. Ne comprenant pas au dbut la gravit de ces accusations, j’ai ni et voulu passer autre chose. Mais cette accusation m’enleva des listes lectorales, donc de mes mandats, et donc de mon activit. Je quittais l’universit, mes tudes, tout ce que j’avais essay de construire durant ces six annes.

Et c’est l que S. entre dans ce qu’il qualifie de processus de dvitalisation. Il dbute une dpression qui ne s’est pas arrte depuis ; sa copine le quitte aprs trois annes en couple, ses amis cessent de lui crire. Aprs quelques jours dabsence l’universit, le syndicat avec qui je partageais un local militant annonait par texto mon expulsion. S. jette alors dfinitivement l’ponge.

Nous construisons nos visions du monde et notre sentiment de soi conformment nos affiliations des groupes culturels et tribaux.


Mark Lynas, journaliste et militant cologiste

Ds le dpart, on voit que S. entre reculons dans l’action militante : intellectuellement parlant, elle ne le satisfait pas, il n’y croit pas. Ce sont les gens qu’il y rencontre qui le font changer d’avis, jusqu’ ce que ce mme entourage, au gr de ses mutations, le fasse dfinitivement dchanter.

Devenir un individu, avec le lot de solitude et de liens briss que cela comporte, n’est pas chose facile lorsque l’on vibre d’absolu et de grandes causes collectives, adores justement parce qu’elles nous dpassent. Mais ce sont galement tous les mcanismes proprement tribaux de la conviction qui sont ici mis en lumire. La plupart du temps, ce n’est pas la force d’une ide qui nous convainc, mais les attaches qu’elle nous permet de nouer en la dfendant. Le clan qui nous tient chaud, le plus grand que soi dans lequel elle nous insre et qui, sans grand paradoxe, nous console de notre si triviale finitude.

Il est vrai que les faits et la raison ne sont gnralement pas suffisants pour faire changer quelqu’un d’avis, confirme Mark Lynas. En tant qu’tre humains, nous sommes des cratures extrmement sociales et nous construisons nos visions du monde et notre sentiment de soi conformment nos affiliations des groupes culturels et tribaux. Ce qui importe le plus pour la plupart des gens, c’est ce que pensent d’autres gens en qui ils ont confiance et auxquels ils s’identifient, et c’est aussi le maintien de leur rputation dans leur groupe. Cela a t particulirement vrai pour moi, qui ai transform mon allgeance au mouvement cologiste une autre envers la communaut scientifique et c’est surtout pour cette raison que je ne voulais plus travestir la science. Je suis aussi humain !

Je me suis surprise en flagrant dlit de dfaut de rigueur

Reste que des faits peuvent tre un dclencheur de conversion, un dbut, un grain de sable, une ouverture de nouvelles perspectives, qui petit petit remettront en question le confort du nid o l’on avait ses habitudes.

Isabelle Marlier est une anthropologue qui, aprs des annes d’immersion volontaire dans le fminisme radical, en est dsormais sortie et le regarde d’un il plus que critique. Elle ne tmoigne d’aucune piphanie, d’aucun revirement du jour au lendemain aprs avoir gob une quelconque pilule rouge, mais plutt d’un cheminement progressif, incrmental.

Je pense que la premire secousse srieuse est venue de Christina Hoff Sommers, en 2016. Je collectais de la documentation sur lcart salarial pour une analyse consacre aux femmes dans lenseignement suprieur, majoritaires comme tudiantes et minoritaires comme profs ordinaires, recteurs duniversit, etc. Je suis tombe sur une vido YouTube o elle contestait la mthode de calcul du wage gap et mettait laccent sur les choix de filire et de vie diffrencis selon les sexes. Je me suis dit, en gros : Cest quoi cette blondasse blanche bourgeoise qui roule pour les multinationales diriges par des hommes ?. Jtais plutt intersectionnelle, butlero-delphyste, donc nomarxiste et anticapitaliste, encore que lanticapitalisme prcdait de loin ma radicalisation fministe plutt rcente (jai t forme en sciences humaines luniversit, o jai appris voir lOccident colonialiste, imprialiste, capitaliste, raciste, etc. comme responsable de tous les maux passs et prsents dans la Voie lacte). Jai mis sa dmonstration, troublante et source, de ct et jai plutt recherch des infos qui allaient dans le sens de la position fministe, mais avec un dbut de mauvaise conscience.

Paralllement l’tude acadmique des mouvements masculinistes, l’anthropologue temporise son papier sur l’cart salarial, pour le laisser reposer et [s]e lance[r] sur un thme parent pour lequel [elle] dispose dune masse de donnes : le sexisme dans les jouets, jeux et bouquins jeunesse.

Je trouvais les objections qui mtaient faites trs pertinentes, et en mme temps, je refusais obstinment de battre en retraite.


Isabelle Marlier, anthropologue

Aujourdhui, avec le recul, Marlier assimile cette analyse son chant du cygne de nofministe. [Le papier] a quelque chose de dsespr dans la borgne attitude, on dirait un dfil de blinds. [Il] a fait lobjet de nombreuses critiques de la part de lquipe charge de le publier, prcise-t-elle. Je dois le dfendre, convaincre, soutenir mes sources, parmi lesquelles Thiers-Vidal, Kimmel, Welzer-Lang, Stoltenberg, abondamment cits le fait que des hommes cautionnent les thses fministes mapparaissait comme une preuve supplmentaire de leur validit []. Je trouvais les objections qui mtaient faites trs pertinentes, et en mme temps, je refusais obstinment de battre en retraite : la dissonance cognitive battait son plein. Le truc a t publi avec quelques amnagements [...], mais cet pisode ma humilie en tant que professionnelle. Je me suis surprise en flagrant dlit de dfaut de rigueur, ce qui ma fait horreur et longtemps hante.

Presque un an plus tard, vu que lanalyse ne peut tre retire, la chercheuse obtient que son article soit introduit par un prambule, dont voici des extraits :

De 2011 2016, jai beaucoup navigu dans les eaux du fminisme troisime vague, dont jai pous la grille dinterprtation, les concepts et les objectifs.

Cette immersion toxique a eu un impact dplorable sur mes comptences intellectuelles, car jai souvent sacrifi la rigueur scientifique de nombreux biais cognitifs, au premier rang desquels le biais de confirmation, qui consiste glisser sous le tapis les donnes contraires ses prsupposs et accorder une importance dmesure celles qui les fortifient. Une stratgie au mieux paresseuse, au pire frauduleuse, que jidentifie dsormais dans une plthore dcrits et de discours fministes (pour ne pas renoncer lappellation historique, je mets le terme entre guillemets quand il est dvoy) [...].

Les faits historiques et contemporains sont autrement plus complexes, ainsi que les recherches en gntique, en neurosciences et en psychologie volutionnaire nous en instruisent tous les jours [...].

Depuis cette prise de conscience, cette apostasie quasiment [...], il mimporte de signaler les erreurs, errances et mensonges que le fminisme propage incessamment sur les ondes et les crans, au nom dun hritage historique quil trahit et dune galit entre les sexes quil compromet.

mauvais diagnostics, mauvais remdes : le fminisme du XXIe sicle sera scientifique ou ne sera pas.

Dsapprendre est trs chiant

l’instar de Lynas, Marlier est parfaitement consciente du caractre proprement humain de son aveuglement et de son entre, l aussi tout fait progressive, dans le fminisme radical.

Ce sont notamment des vnements et du vcu personnels / intimes qui ont permis mon adhsion intellectuelle des thses telles que celles du patriarcat, explique-t-elle. Ma souffrance et mes interrogations suite des relations douloureuses y ont trouv du sens. dfaut dautres explications que celles du fminisme mainstream, dont les thses sont plus accessibles et relayes que les tudes de sociobiologie, de psycho volutionnaire ou des neurosciences [...], et par manque de formation scientifique [...], on tombe facilement dans le panneau. On entre via quelques canaux parlants qui font cho, et puis on adhre progressivement des morceaux plus gros.

Et de mme quil faut du temps pour se radicaliser, ajoute Marlier, il faut du temps pour smanciper dune idologie tisse aussi serr. [...] Il faut comprendre quon fait fausse route pour de vrai, et peut-tre depuis longtemps.

Jai pris mes distances, ou rompu, avec des rfrences amicales ou acadmiques, avec des pans de bibliothque, avec de fausses prmisses, avec des structures argumentatives, avec des reprsentations du monde et leurs tenants. Ce ntait pas une dconstruction rapide et organise, mais lente et chaotique. Dsapprendre est trs chiant [...]. Mes anciennes croyances sont comme des membres fantmes, je les sens souvent bouger. Je dois sans cesse me repositionner, mesure que je suis confronte de nouvelles donnes. Quand jtais nofministe, le monde avait deux dimensions et devenait de plus en plus triqu et malveillant [...] ; depuis que jen sors, jai limpression dapprofondir autant que dlargir en permanence mon champ de vision. Et je me sens beaucoup plus en scurit, plus stable motionnellement, plus libre, mieux campe.

Un relativiste vous dirait que Marlier, comme Bronner, Lynas ou S. sont aujourd’hui aussi ensorcels qu’ils ne l’taient auparavant qu’ils sont simplement sous le charme d’autres sortilges, qu’ils macrent dans la tideur d’autres troupeaux. Je ne suis pas relativiste, et le degr plus ou moins fort de dsenchantement dont ils font tous mention lorsqu’ils racontent leur long et souvent douloureux cheminement en atteste : en fin de compte, s’extraire de tnbres idologiques n’a pas grand chose de folichon.

L’esprit critique, la pense libre et mthodique quelles que soient les formules que l’on emploie pour dsigner une seule et mme ralit demeurent une maladie rare que d’aucuns chopent plus ou moins par hasard et qui, aux yeux de beaucoup, vous fera passer pour un ou une pestifre.

Comme le dit Bronner, la recherche de la vrit l encore, quels que soient les mots que l’on emploie pour la dsigner, avec ses lourdeurs, ses errements et ses dsabusements, fait souvent bien ple figure face la jouissance psychique d’un certain nombre de narrations affolant le systme de rcompense d’un cerveau qui n’est fondamentalement pas fait pour lire le monde tel qu’il est.

La lucidit est sans doute l’un des principaux points de convergence entre les apostats que j’ai interrogs. Et c’est aussi ce qui les diffrencie probablement le plus d’Ola et de Pawel, qui n’ont finalement pas tant chang d’avis que d’atours de leur envie de clan.

L’important, ce n’est pas ce que vous pensez, mais comment vous pensez

George Orwell fait partie des hrtiques pour lesquels j’aurais pay cher une interview. Engag auprs du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) pendant la guerre d’Espagne, cette exprience sera l’une des secousses, pour reprendre la formule d’Isabelle Marlier, qui contribuera en faire l’un des analystes du totalitarisme les plus fins du XXe sicle.

Orwell est malheureusement mort en 1950, soit bien avant que germe l’ide de cet article. On pourra un peu s’en consoler par l’immortalit de son uvre, et notamment de son projet de prface [ici traduite en franais] la Ferme des animaux. Dans cette dernire, crite en 1945 et exhume par le Times Literary Supplement en septembre 1972, Orwell dnonce en particulier la servilit de l’intelligentsia britannique vis--vis de la propagande sovitique. Une servilit qui aura contribu aux difficults de publication et donc la censure effective de son petit roman satire du stalinisme, aujourd’hui considr comme l’un des chefs duvre de son auteur, et plus gnralement de la littrature.

Dans cette servilit, nmsis de la libert de pense et d’expression, Orwell voit l’un des symptme[s] de l’affaiblissement gnral de la tradition librale occidentale, qui explique pourquoi, dans le Royaume-Uni d’Orwell qui n’est pas sans faire cho notre monde et notre poque, ce sont les libraux qui ont peur de la libert, et les intellectuels qui sont prts toutes les vilenies contre la pense.

La tolrance et l’honntet sont profondment enracines en Angleterre, crit Orwell, mais elles ne sont pas pour autant indestructibles, et leur survie demande entre autres qu’on y consacre un effort conscient.

Le vritable ennemi, c’est l’esprit rduit l’tat de gramophone.


George Orwell

Parmi ces efforts, traquer les tournures d’esprit fonctionnant comme des tourne-disques est essentiel. D’aprs tout ce que je sais, il se peut que, lorsque ce livre sera publi, mon jugement sur le rgime sovitique soit devenu l’opinion gnralement admise. Mais quoi cela servira-t-il ? Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas ncessairement un progrs. Le vritable ennemi, c’est l’esprit rduit l’tat de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe un certain moment.

minent lecteur d’Orwell, et lui-mme libre-penseur de premier plan, Christopher Hitchens explicite dans sa biographie Why Orwell Matters cette mise en garde contre la pense rotative, soit probablement l’un des enseignements les plus primordiaux de l’auteur de La ferme des animaux : Ce qu’il illustre, par son engagement vis--vis du langage comme partenaire de la vrit, c’est que les opinions n’ont pas vraiment d’importance. L’important, ce n’est pas ce que vous pensez, mais comment vous pensez.

Et vous alors, s’il vous est arriv de bifurquer dans vos croyances et vos ides, avez-vous rellement chang de perspective, ou simplement chang de disque ?