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France : Qui sont nos ennemis ?

Book Review

jeudi 20 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.liberation.fr/debats/2018/09/18/qui-sont-nos-ennemis_1679606

Chronique La cit des livres
Qui sont nos ennemis ?

Par Laurent Joffrin

18 septembre 2018 18:36 (mis jour 19:08)

Dans la Religion des faibles, Jean Birnbaum dnonce laveuglement dune certaine gauche qui, face au jihadisme, ne voit quune rbellion de rprouvs. Alors que ce sont bien les principes de libert et dgalit qui sont en jeu.

Qui sont nos ennemis ?

Jean Birnbaum aime dranger. Il aime encore plus dranger les siens. Il avait dj russi son coup en pinglant laveuglement de la gauche face au fait religieux, remportant un succs public et critique. Il rcidive avec la Religion des faibles, o il explique comment le jihadisme bouscule les vieilles croyances dune certaine gauche, et surtout dune certaine extrme gauche. La Religion des faibles, dit-il, ce nest plus lislamisme, quon prsente tort comme la doctrine des victimes de lOccident, mais bien au contraire un certain progressisme occidental bien-pensant et paresseux, qui juge tout laune de lanticapitalisme.

Il vise la pieuse croyance selon laquelle laction des jihadistes serait, somme toute, un produit des tares de la socit occidentale - exploitation, colonialisme persistant, racisme des socits du Nord - alors mme que ces soldats de lintgrisme se battent non contre linjustice, mais contre lessence mme des systmes dmocratiques, fonds sur les droits de lindividu. Dans le projet des jihadistes, point dinsurrection comprhensible des rprouvs : bien plus une entreprise violente, thorise, plongeant ses racines dans une longue histoire, de destruction des principes mmes de la civilisation dmocratique europenne, partir dune idologie religieuse qui sy oppose point par point et ne voit dmancipation que dans la soumission la lettre coranique.

On devrait voir en eux (les jihadistes) autre chose que des allis objectifs (contre limprialisme) ou des victimes en colre. A la fin des fins, il serait sans doute temps de les nommer « ennemis ».

Diable ! Birnbaum aurait-il rejoint le camp noconservateur, larme des identitaires europens, les croiss dune guerre des civilisations ? Cest l o tout se complique : son raisonnement, qui est le contraire dun lourd trait politico-philosophique, sappuie sur des souvenirs rudits et des rencontres, celle de penseurs emblmatiques de la gauche, comme Lefort, Castoriadis, Hobsbawm, Derrida ou Maxime Rodinson. Ceux-l mmes qui estiment, au terme dun long savoir, quil existe bien un nous dmocratique, europen pour lessentiel, qui soppose au nous virulent de lislam politique.

Dans une certaine vulgate progressiste, navement universaliste, lislamisme serait leffet dun retard. Exclus du festin occidental, mais inconsciemment dsireux dy avoir leur place, les jihadistes, messagers des masses dlaisses par lHistoire, se dfiniraient partir des injustices du Nord. On pense Olivier Roy, qui explique lislamisme par une islamisation de la radicalit. Cette radicalit prexisterait au phnomne jihadiste, ne de lindignation devant les cruauts du colonialisme, de la marchandisation du monde, de la relgation des populations misrables du Sud, dans leur pays ou bien dans les marges de la socit occidentale.

Lislam politique, par une sorte de hasard historique, serait linstrument plus ou moins dvoy de cette rvolte initiale, un effet la fois logique et monstrueux de la lutte des classes, un peu comme ltaient nagure le marxisme-lninisme ou le tiers-mondisme dictatorial. Pur occidentalo-centrisme, dit Birnbaum. Les post-coloniaux, aux rflexions par ailleurs clairantes, continuent de dfinir lOrient par rapport lOccident. Dans leur esprit rien na chang, tout commence et tout retourne aux conqutes occidentales.

Alors que lOrient existait avant et existe aprs, comme un modle politique en soi. Au vrai, les jihadistes et leurs thoriciens se soucient comme dune guigne de rejoindre leur tour la marche irrsistible du progrs dmocratique. Ce quils rejettent dans lOccident, ce nest pas ce quil a de nfaste et doppressif, ce nest pas sa face noire. Cest ce quil a de positif : le droit des gens, lmancipation individuelle, laffranchissement de la religion comme principe organisateur de la socit.

En loubliant, en le ngligeant, on commet des erreurs tragiques. On explique que si Charlie a t attaqu, cest aussi de sa faute, pour avoir moqu la religion, seulement conue comme lexpression des opprims. Sur lair du nous aussi nous sommes coupables, on tablit des fausses quivalences, par exemple entre la condition des femmes en Occident et celle des femmes en pays musulman, alors que dans la vie relle, concrte, ces conditions sont incommensurables. La loi dmocratique protge les femmes, mme si elle est mal respecte.

Dans la plupart des pays musulmans, cest la loi elle-mme qui opprime, ce qui change beaucoup de choses et rend les situations, en fait, incomparables. Fausse fentre qui rdite les sophismes communisants, qui mettaient sur le mme plan loppression totalitaire et les atteintes aux liberts dans les pays dmocratiques. Un ennemi, donc. Sagit-il de dfendre la civilisation chrtienne dEurope, la manire des identitaires ? Certainement pas : seulement de relever, face la tyrannie religieuse, le drapeau des liberts et de lgalit, de revenir ce quil y a de positif et de subversif dans luniversalisme dmocratique. Rappel utile

Jean Birnbaum La Religion des faibles Seuil, 288 pp., 19 .